‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 38 sur 102 · GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

GUERRE CIVILE

Voilà le vrai Monluc, en y ajoutant le petit bénéfice personnel dont il ne parle pas, mais qu'il né faut pas négliger. Les huguenots le détestèrent

(1) Th. de Bèze, Histoire ecclésiastique des églises réformées, publiée par P. Vesson. Toulouse, 1882, t. I, p. 431-436.

d'abord à cause de son indiflérence religieuse : ils Texécrèrent quand ils l'eurent vu à l'œuvre en Guyenne. Cruel, il ne le fut pas plus que beaucoup d'autres dont le nom n'est pas resté taché de sang comme le sien ; mais il eut sur eux cette infériorité de paraître agir sans l'excuse du fanatisme. Ce qu'il ne ressentait pas pour sa part, il ne voulut pas ou ne put pas le comprendre chez ses adversaires. Français ou Impériaux, la guerre était pour lui la guerre, c'est-à-dire un duel où l'avantage reste au plus fort, au plus habile, au plus impitoyable. Il fut en Guyenne ce qu'il avait toujours été, actif, vigilant, infatigable, capable d'admirer l'héroïsme de ses ennemis ou de compatir à leurs infortunes, quand sa sûreté semblait le lui permettre ; inflexible, impénétrable à l'émotion comme à la prière, de fer contre toutes les sollicitations et toutes les caresses quand son œil perçant de vieux routier découvrait le danger futur caché sous l'indulgence que réclamaient de lui les âmes sensibles. A la prise de Monségur, il y eut un affreux massacre qu'il a raconté lui-même dans ses Commentaires sans la moindre trace d'émotion. On y prit les officiers du roi et les consuls qui furent pendus avec le chaperon sur le col : on y prit aussi celui qui avait dirigé la résistance et qui était un ancien soldat de Monluc :

*-» Le capitaine qui commaadait là s*appelait le capitaine Héraud, qui avait été de ma compagnie àMoncallier et à Albe lance passade, un brave soldat s'il y en

avait en Guyenne, et fut prisonnier ; beaucoup de gens le voulaient sauver pour sa vaillantise, mais je dis que s'il échappait, il nous ferait tête à chaque village et que je connaissais bien sa valeur : voilà pourquoi je le fis pendre. Et pensait toujours que je le sauvasse parce que je savais bien qu'il était vaillant ; mais cela le fit plutôt mourir^ car j'étais bien assuré qu'il ne se retournerait jamais de notre côté, parce qu'il était fort opiniâtre et coiflFéde cette religion : sans cela je Veusse sauvé (i).

Rien n'est plus antipathique aux faibles cœurs des mortels que ces rigueurs calculées où la passion n'a pas sa part. On comprend les cris d'exécration qui s^élevèrent contre Monluc de tous les points du pays et dont l'écho retentit encore à nos oreilles. Envoyé en Guyenne avec patentes et permission de lever gens à pied et à cheval pour courir sus aux uns et aux autres qui prendraient les armes, il arriva à Bordeaux le 27 décembre 1561. Il y trouva Charles de Coucy, seigneur de Burie, lieutenant depuis deux ans du roi de Navarre en Guyenne et avec lequel il devait s'entendre pour diriger les opérations militaires.

UPC CONTRASTE AMUSANT l DEUX CHEFS D'aRMÉE PEU FAITS

POUR s'entendre.

C'était un homme calme et pondéré que M. de Burie ; c'était un homme intempérant et fougueux que M. de Monluc. Leurs deux natures n'étaient

(1) Comm, et lettres de B. de Moaliic, t. II, livre Y, p. 447.

pas faites pour aller ensemble. M. de Burie parlait bas, avec douceur et d'un ton fort discret ; M. de Monluc parlait haut, sacrait volontiers et n'admettait pas qu'on fût d'un autre avis que le sien. Le premier penchait ters l'indulgence et le pardon : le second tenait pour la répression et n'avait que bourreaux et cordes à la bouche. M. de Burie, avec son litre, eût dû précéder M. de Monluc, et il le suivait en soupirant ; M. de Monluc, qui eût dû être respectueux avec M. de Burie, ne se gênait pas pour dire qu'il radotait après dîner et que la Guyenne se porterait mieux s'il était seul pour y commander. Quand il s'agissait de livrer bataille, c'était la même comédie. Burie opinait sagement qu'on peut être battu et qu'il était peut-être prudent de remettre l'aflaire à un autre jour ; Monluc s'emportait, jurait et finissait par avoir gain de cause en se jetant sans crier gare en avant.

On devine le mauvais sang que se fît Monluc, dont Tâge n'avait point adouci les emportements, avec un compagnon très poli, très convenable et très indécis. Ce pauvre M. de Burie passa aussi de vilains quarts d'heure avec cet insupportable Gascon aussi noir de peau que d'humeur, et que la moindre contradiction jetait ou semblait jeter dans des accès de rage folle. Ils partirent cependant ensemble pour pacifier la Guyenne. M. de Burie menait avec lui des serviteurs qui étaient presque tous de la nouvelle religion, mêmement un sien secrétaire qu'il aimait fort : ce qui prouve,

98 BLAISB DE MONLUG.

pour le dire en passant, que les partis n'étaient pas encore aussi nettement tranchés que nous sommes tentés de le croire. Monluc traînait après lui une escorte d'arquebusiers et marchait flanqué de deux bourreaux qu'on appelait ses laquais parce qu'ils ne le quittaient pas d'une semelle.

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