‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 40 sur 102 · LES COMMISSAIRES COMPAIN ET GIRARD PASSENT UN MAUVAIS · texte numérisé non relu

LES COMMISSAIRES COMPAIN ET GIRARD PASSENT UN MAUVAIS

QUART d'heure A CARORS.

Dans cette promenade à deux à travers la Guyenne frémissante, Monluc ne décolère pas , et M. de Burie le suit en le suppliant de s'apaiser. A Fumel, où les protestants avaient tiré à la butte sur le seigneur, trente ou quarante de ces bons garçons furent pendus ou roués. A Cahors autre antienne. Les commissaires royaux Compain et Girard^ adjoints à Monluc pour la pacification de la province, étaient en train d'instruire le procès des catholiques qui avaient, le 16 novembre précédent, envahi la maison d'Oriole et massacré vingt-huit réformés. La ville, presque tout entière catholique, était menacée de payer cent vingt mille francs d'amendes, sans parler du supplice des principaux séditieux. Les cheveux en dressèrent sur la tête à Monluc quand il apprit ces étranges nouvelles.

— Je passai toute cette nuit en rage de colère, et au soleil levant M. de Burie m'envoya quérir pour entendre le jugement des procès... et avec cette furie j'arrivai à la chambre de M. de Burie et trouvai qu'ils étaient d^jà tous assis les sacs sur la table. Ils virent bien à ma mine ce que je portais sur te cœur. Je pris une petite escabelle et me mis au bout de la table, car ils tenaient tout Tenviron de la table. Et là commença ledit Compain à faire de grandes remontrances de ce forfait qu'était venu en la ville et que tant de femmes et enfants y avaient perdu leurs maris et leurs pères.

Tout le morceau serait à citer. Monluc, en racontant l'affaire, croit y être encore : il note les gestes et les mots avec une précision saisissante. Il nous montre Compain après sa harangue qui ne dura pas moins d*une demi-heure, tirant Tarrêt tout préparé du sac et priant Monluc de lui prêter main-forte. Il s'adressait bien : Monluc étouffait de colère.

— Je regarde M. de Burie si disait rien, car il touchait à lui de parler premier qu'à moi. Et comme je vis quHl se laissait aller sans répondre et que Tautre commença à ouvrir Tarrôt et voulait commencer à lire, je lui dis : « Holà! Monsieur de Compain, ne passez pas plus outre que vous ne m'ayez répondu sur ce que je vous veux demander, b Alors il me dit qu'après quMl aurait lu la sentence, il répondrait à ce que je lui demanderais et qu'il la voulait lire premier que faire autre chose. Alors je dis à M. de Burie en jurant: « Monsieur, dès le premier mot qu'il ouvn.'a la bouche, je le tuerai, s'il ne m'a rendu raison de ce que je lui demanderai devant vous». Alors M. de Burie lui dit ; « Monsieur de Compain, il faut que vous entendiez ce qu'il vous veut dire, car aventure il a entendu des choses que je n'ai pas entendues. » Alors je vis mon homme pâlir : il avait raison. Je lui dis : a A qui est la ville de Gahors ? » 11 me répondit : « Elle est au roi. » — « A qui est la justice ? o II me répondit : « Elle est au roi. o — f A qui est l'Eglise? » Il me répondit qu'il n'en savait rien. Alors je lui dis: t Niez- vous que l Eglise ne soit au roi aussi bien que le demeurant ? » 11 me répondit qu'il ne se souciait point décela. Alors je lui dis: « Avez-vous départi la ville en trois corps, c'est assavoir l'église, la justice et la ville déséparément et sur chacune déclaré les amendes ?» Il me dit lors que j'écoulasse lire leur sentence et que alors je le saurais. Sur quoi je lui commence à donner du tu^ lui disant; « Tu déclareras ici, deys^nt M. 4e Burie ^t

devant moi, ce que je te demande, ou je te pendrai moimême de mes mains : car j'en ai pendu une vingtaine plus gens de bien que toi, ni que ceux qui ont assisté à (a sentence • ; et me lève dessus Tescabelle. Alors M. de Burie lui dit: « Il faut parier, Monsieur Compain, et dire si vous l'avez fait. » Et il répondit: « Oui, Monsieur, car nous avons tous été de cette opinion. » Alors je lui dis : « méchant paillard, traître à ton Roi, lu veux ruiner une ville qui est à ton Roi pour le profit d'un particulier. Si ce n'était la présence de M. de Burie qui est ici lieutenant de Roi, je te pendrais, loi et tes compagnons, aux fenêtres de cette maison. Et dis à M. de Burie :« Hé! Monsieur, laissez-moi tuer tous ces méchants traîtres au Roi pour le profit d^autrui et le leur. » Et lirai la moitié de mon épée : je les eusse bien gardés de faire jamais sentence ni arrêt; mais M. de Burie me sauta au bras et me pria de ne le faire point ; et alors tous gagnèrent la porte et se mirent en fuite, criant si étonnés qu'ils sautèrent des degrés sans compter. Je voulais aller après les tuer; mais M. de Burie et M. de Courre, son neveu, me tinrent que je ne pus échapper (1).

Malgré la peur qu'ils avaient eue, Compain et Girard se trouvèrent encore à Villefranche-de- Rouergue avec Monluc et essayèrent de lui arracher quelques prisonniers protestants, accusés de différents crimes. Mais il n'était pas facile d'en imposer à ce terrible sanglier, sans cesse en éveil, sans cesse en colère. Sans attendre le jugement, il fit pendre les prisonniers aux fenêtres de la maison de ville. Le jour même, arriva à Villefranche la nouvelle de la prise d'armes du prince de Condé. Les affaires se gâtaient. Compain et Girard s'esquivèrent et Monluc ne sut heureusement leur départ que le lendemain.

(1) Comm. et lellres de B. de Monluc, t. H, livre y. p. 375, 378.

LA PHEMIÈRE GUERRE CFVILE. 103

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