‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 45 sur 102 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Il disait ces paroles à M. de Burie, toujours hésitant et toujours inquiet, quelque temps avant la

{{) Comm. et lettres de B. de Monluc, t III, livre v, p. 23.

(2) Comm. etletiresde B. de Monlu«, (. JH, livre y, ç. 32-35, .

bataille de Ver : Pauvre et excellent Burie ! En voilà un que le poids des responsabilités accablait. Il était malade d'irrésolution, non de crainte^ quand il fallait prendre un parti décisif. Sans Monluc qui lui donnait à chaque instant de l'éperon, les protestants auraient pu dormir tranquilles. Il ne se décida à livrer bataille à Ver que contraint et forcé par la position respective des deux armées.

— Alors M. de Burie dit : « Je vois bien que nous sommes engagés à une bataille ; mais puisqu'il en est ainsi, il faut boire et combattre ». Et vis qu'il se réjouit, de quoi je fus fort aise et lui dis, en Tembrassant, ces mots: a Monsieur, si nous devions mourir, nous ne pourrions plus honorer notre mort que de mourir en une bataille, faisant service à notre Roi ». Il me répondit : « C'est la moindre peur que j'aie ; pour moi ce n'est rien, mais je crains la perte du pays ».

La bataille fut gagnée (9 octobre 1562), et M. de Duras qui commandait les protestants, obligé de se mettre en retraite. Je laisse à penser si Monluc fut glorieux d'avoir remporté cette victoire, avant l'arrivée du duc de Montpensier que la reine envoyait en Guyenne. Montpensier ne lui en sut pas mauvais gré et lui fit mille amitiés, ce qui combla de joie notre Gascon, trop vaniteux pour n'avoir pas un peu Pâme d'un parvenu :

— Croy que Monsieur de Montpensier m'embrassa plus de dix fois et demeura trois ou auatre heures avec lui. C'était un bon prince et vraiment homme de bien, aimant la religion et l'Ëtat.

Là première guerre civile. 109

Dans ses Commentaires, Monluc entonne^ à propos de cette même victoire, une fanfare triomphale. Quant à Burie, il n'a rien fait, ou si peu que ce n'est pas la peine d'en parler.

— Il était vieux (dit Monluc qui avait lui-même soixante ans cette année-là), il était vieux (quelle admirable gasconnade I ) et n'avait pas la disposition que j^avaîs pour commander et aller des uns aux autres, comme je fis, étant au partir de la bataille en eau comme si Ton m'eût plongé dans la rivière (1).

MONLUC EST ENFIN NOMMÉ LIEUTENANT DU ROI EN GUYENNE. LES GRIMACES QU'lL FAIT AVANT d'aCCEPTER LA CHARGE.

Tant de zèle et tant de coups de trompette eurent le résultat qu'en attendait sans doute Monluc, bien qu'il s'en défende avec fureur dans ses Commentaires. Quelques mois après Ver, une patente royale le nomma lieutenant du roi dans la moitié du gouvernement de Guyenne, en l'absence du roi de Navarre. Monsieur de Burie gardait l'autre moitié. Le vieux renard feignit de refuser le morceau qu'on lui tendait, bien qu'il brûlât d'envie de l'accepter.

Et avais fait la dépêche au roi et à la reine de ne la vouloir point et pour remercier Leurs Majestés : car il m'allait toujours au devant qu*il m'en adviendrait ce qui m*en est advenu et que ce gouvernement ne m'amènerait qu'envies et haines.

(1) Comm, ^t lettres de B. dç Moqluc, t. Uî, livre v, ç 6^»

110 BLÂISE DE MONLUG.

Il avait fait la dépêche, mais il ne l'envoya pas. Il se donna Tineffable jouissance de savourer les sollicitations inquiètes des parlementaires et des nobles bordelais ; il se laissa tourmenter de toutes les façons; on lui prouva qu'il était l'homme nécessaire, et enfin il se résigna à faire le bonheur de son pays et le sien.

— Quoi qu'il en soit, pour le bien de la patrie je pris celte charge pesante sur mes épaules (1).

Le bon apôtre ! Le jour où il revêtit cette charge qu'il repoussait loin de lulfut le beau jour de sa vie, et il pleura assez quand il fallut la quitter, six ans après.

— Et sidirai-je qu'il n'y a homme sous le ciel qui eût su faire mieux que j'ai fait, au dire de tous les trois Etats de la Guyenne, et si j'eusse fait tels services que j'ai faits, aux feus rois François ou Henri, il n'y a gentilhomme en France s'il ne porte titre de prince qui eût été plus avancé ni mieux reconnu que j'eusse été. Or Dieu soit loué du tout, ma récompense sera d'une grande arquebusade auvi8age,de laquelle je ne guérirai jamais, qui me fait toujours maudire l'heure que jamais j'eus cette charge. Plusieurs plus grands seigneurs que moi s'en fussent honorés : aussi faisais-je moi, mais ayant à servir un roi en son enfance et un pays où je prévoyais bien que j'aurais prou d'affaires et loin de moyens, il me semblait que ce serait plus d'avantage pour moi d'aller loin de mon fumier que demeurer dessus. Et conseillerai toujours à un mien ami de prendre charge plutôt loin que près du lieu de sa demeure : car enfin nul n'est prophète en son pays (2).

(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t III, livre v, p. 71,

(2) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. III, livre v, p. iC-li.

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