LES ENNEMIS DE MONLUC. SES RELATIONS ÉQUIVOQUES AVEC LE
ROI d'eSPAGNE.
Ce n'était pas Tordinaire en ce temps-là qu'un petit noble de rien du tout comme Monluc (1) fît la barbe aux premiers du royaume en leur subtilisant des places auxquelles ils croyaient avoir des droits exclusifs. Les Montmorency grognèrent
(1) Messîre Biaise de Monluc, chevalier de Tordre du Roi, conseiller eu son conseil privé et son lieutenant général en Guyenne en l'absence de M. le prince de Navarre.
et firent plus tard sentir à notre homme le poids de leur rancune ; les Navarre ne furent pas de meilleure humeur, et ils avaient de bonnes raisons pour cela, s'il est vrai que Monluc eût réellement essayé de mettre la main sur Jeanne d'Aïbret, dans la campagne de 1562. Mais notre rusé Gascon était de ceux qui savent toujours se ménager une carte maîtresse. L'envoi des renforts espagnols en Guyenne lui avait permis de nouer des relations avec la cour d'Espagne par l'intermédiaire d'un certain Bardachin, personnage équivoque, capitaine de bandouliers au service de la France et espion au service du roi d'Espagne. A Tentrevuede Bayonne en 1565, il remit au duc d'Albe un mémoire sur la situation de la France : il s'y plaignait vivement de l'attitude du chancelier de l'Hôpital, conseillait de mettre la main sur la Rochelle pour mater les huguenots et suppliait le roi d'Espagne d'offrir à Charles IX son amitié sans aucune feinlise, et sans qu'il eût aucun doute dans le cœur des secourus {l). Ge dernier conseil parlait au moins d'une bonne âme ; mais il faut se méfier quand on trouve des naïvetés de ce genre dans Monluc. 11 n'était sans doute pas aussi fin politique que le duc d'Albe qui se moque de sa vanité ; mais ses allures de paon qui fait la roue ne l'empêchaient pas d'avoir un souci infatigable de ses intérêts personnels, et s'il adorait la flatterie, il ne s'y laissait pas
(!) Commef/c^/rf* (Je B. de Monluc, t. V,n'137, p. 23.
facilement piper. Dans l'espèce, il y avait tant de haines — et de si puissantes — amassées sur sa tête qu'il avait songé, dans le cas d'une victoire, toujours possible, des réformés, à chercher un asile en pays étranger, et il avait obtenu de Philippe II l'assurance d'un accueil honorable et d'un rang à la cour d'Espagne qui ne lui permettrait pas de regretter la France. Comme son très honorable et très malin frère, M, de Valence, le bonhomme, si rêche et si raide quand il avait le harnais de guerre aux épaules, savait à l'occasion plier l'échiné devant les puissants dont il avait besoin. Par malheur, ces sortes de négociations ont toujours quelque fissure par où le secret s'échappe; les ennemis de Monluc, informés à demi de ce qui se passait, aggravèrent son cas en répandant le bruit qu'il voulait livrer la Guyenne aux Espagnols : accusation peu vraisemblable, mais qui ne laissa pas de trouver quelque créance à Paris.