COMMENCEMENT DES MAUVAIS JOURS
Les mauvais jours étaient venus pour Monluc, On ne lui sut pas gré d'avoir tenu en respect l'armée des princes, à son passage à travers la Guyenne. Les accusations furieuses de Damville, répercutées par tous les échos de sa faction, trouvèrent du crédit à la cour, et Ton n'attendit plus qu'une occasion de se débarrasser de Monluc.
— Et lors je connus bien qu'on me voulait jeter toutes les fautes qui avaient été faites par deçàsurmes épaules, n'ayant personne à la cour pour me défendre. Et ai bien connu à cette heure que la plus grande faute que j'ai
SBS DERISIÊRES CAMPAGNES. 1^3
faite en ma vie, ç*a été de n'avoir voulu dépendre que des rois propres et depuis que les vieux sont morts et du roi et de la reine et de monsieur et que un homme qui a charge est plus assuré de dépendre d^un monsieur ou d'une madame, ou d'un cardinal ou d'un maréchal que non du roi, de la reine ni de monsieur : car ils déguiseront toujours à Sa Majesté les affaires comme bon leur semblera, et en seront crus de tous trois, car ils n'y voient que par les yeux d'autrui et n'yoient que par les oreilles des autres. Cela est mauvais, mais il est impossible d'y mettre ordre, et celui qui aura bienfait demeurera en arrière. Par ainsi, si je pouvais retourner à mon commencement d'âge, je ne me soucierais jamais de dépendre du roi ni de la reine, sinon de ceux qui ont crédit près de Leurs Majestés (1).
LA DERNIÈRE CAMPAGNE d'uN VIEUX SOLDAT.
L'armée des princes n'était plus menaçante, ayant passé en Languedoc et se dirigeant vers la Provence. Le roi écrivit à Monluc de marcher sur le Béarn. C'était un piège qu'on lui tendait: que voulait-on qu'il fit sans argent, sans artillerie, sans munitions ?
— Les lettres que Sa Majesté m'avait écrites pour l'entreprise étaient si maigres qu'il semblait que celui qui les avait^devisées n'avait point grande envie que j'y allasse, ou bien que je n'y fisse rien qui valût, si ce n'est qu'il fût du tout ignorant (2).
Gomme il tardait et pour cause, d'autres lettres
(i) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. III, livre Vïi, p. 398. (2) Comm. et lettres de B. de Monluc/ 1. III, livre vu, p. 396.
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arrivèrent. Lé roi trouvait étranges ses hésitations et lui reprochait amèrement de n'avoir rien fait qui vaille depuis trois ans. Le reproche n'était pas tout à fait injuste : Monluc avait vieilli, ses ressources étaient médiocres et ce qui était suffisant pour la guerre de partisans telle qu'elle se faisait en 1562, ne Tétait plus pour tenir la campagne contre les armées régulières des réformés. Monluc était d'ailleurs plus encore victime de sa situation que de son âge et de ses infirmités. Exaspéré par les reproches de son souverain, il eut un instant l'envie de donner sa démission : ridée qu'il ferait plaisir à Damvitle 1^ retint. Il rassembla à la hâte quelques troupes, tira un peu d'artillerie de Toulouse et marcha sur Rabaslens. Il trouva à qui parler: les gens de Rabaslens, trop faibles pour défendre leur ville, y mirent le feu et se jetèrent dans le château. Monluc, qui était hors de lui-même depuis la dernière lettre du roi, ne sentait plus son âge : soutenu par la colère, il ne prenait même plus le temps de dormir, et bien qu'il eût sous ses ordres d'excellents capitaines, il payait encore de sa personne, comme aux temps de sa prime jeunesse, quand il servait sousM. de Lautrec. Après avoir battu les tours du château pendant cinq jours, il résolut dé donner l'assaut. Il était dans un état d'excitation incroyable, et un pressentiment lui disait qu'il devait être tué ou blessé cette fois-là. Avant l'action, il fit venir ses gentilshommes, et leur versa quelques rasades de vin :
— Buvons, dit-il, mes compagnons, car bientôt se verra qui a tété de bon lait : Dieu veuille que nous puissions quelque jour boire ensemble : si nos derniers jours sont venus, il n'est en notre pouvoir de rompre les destinées (J).