LES COMMENTAIRES DE B. DE MONLUC OU LE MANUEL
Henri IV, cet autre Gascon, du même métal que Monluc, mais passablement plus affiné, disait des Commentaires de son compatriote : « Cest la Bible du soldat. » C'était bien juger cette œuvre touffue, exubérante, bizarre, pleine de pétarades et de gasconnades, sorte de roman comique d'un aventurier de bonne maison, mais où éclate, par tous les pores, avec une naïveté intempérante et fougueuse, la seule passion que Monluc ait nourrie après lui-même, la passion pour le noble métier des armes. Bible du soldat, d'accord, mais je préférerais l'appeler le Manuel du parfait capi-
taine. Monluc s'y raconte moins encore pour se léguer à la postérité que pour servir de miroir aux hommes de guerre qui le suivront. C'est un livre d'enseignement, où le maître ne trouve guère h citer d'autre exemple que le sien. César a bien écrit ses Commentaires ; pourquoi n'en feraitil pas autant, comme il le dit lui-même avec ce naturel dans la vanité qui désarme toute critique? Le pis, c'est que ce diable d'homme a raison : son œuvre serait parfaite si à chaque détour d'allée on ne rencontrait pas sa statue, et, même avec cette vision obsédante, elle reste pour les officiers une excellente école de volonté, décourage et de discipline. Il le savait bien, le vieux rodomonl d'Italie, quand il s'écriait au début de son livre, d'un ton plein d'assurance — en a-t-il jamais eu un autre ?
— C'est à vous, capitaines mes compagnons, à qui principalement il s'adresse : vous en pourrez peut-être tirer du profit. Vous devez être certains que puisqu'il y a si longtemps que j'ai été en votre degré et si longuement exercé la charge de capitaine de gens de pied, de meslre de camp par trois fois, comme j'ai déjà écrit, de colonel : il faut donc que vous croyiez que j'ai retenu quelque chose de cet état-là et que par longue expérience j'ai vu advenir aux capitaines beaucoup de bien et à d'autres beaucoup de maux. Et de mon temps il en a été dégradé de noblesse et des armes, d'autres perdu la vie sur un échafaud, autres déshonorés et retirés en leurs maisons sans que jamais les rois ni autres en aient voulu plus faire compte. Et au contraire d'autres en ai vu parvenir qui ont porté la pique à six francs de paie, de faire des actes si belliqueux et se sont trouvés si capables qu'il y en a eu prou qu'étaient fils de pauvres laboureurs
et se sont mis par devant beaucoup de nobles pour leur hardiesse et vertu (1).
DES MULTIPLES. QUALITÉS NÉCESSAIRES EN CE TEMPS-LA POUR ÊTRE UN BON OFFICIER.
Sans doute, dans les remontrances de Monluc aux capitaines des gens de pied, tout n'est plus également bon à recueillir. Le xvi® siècle a disparu, et avec lui les mœurs spéciales des armées faites de mercenaires de toutes nations. Ce n'était pas une sinécure de bureau que la profession d'officier en ce temps-là. Il fallait se plaire partout et plaire à tous, se plier aux préjugés ou aux habitudes de ses hommes, leur parler leur langue, les comprendre et en être compris. Un bon capitaine était obligé de connaître autant d'idiomes qu'un fonctionnaire actuel de T Autriche- Hongrie. Monluc, qui recommande à ses compagnons d'armes l'étude des langues étrangères, prêchait d'exemple; il parlait l'italien, l'espagnol, et même l'anglais. L'allemand lui était inconnu, et ce lui fut un embarras au siège de Sienne où il ne put avoir sur les gens du Rincrocla même autorité que sur les Italiens et les Français : aussi le quittèrent-ils sans scrupules avant la fin. Savoir plusieurs langues n'était rien, si l'on dédaignait l'étude des caractères. Auprès des soldats de ce
(t) Comm. et lettres de 6. de Monluc, 1. 1, livre i, p. 29.
temps-là, les nôtres ont Tair de petites filles; Tous ces mercenaires venus Dieu sait d'où et allant le diable sait où, étaient étrangement outrageux : ils mettaient le marché à la main de leurs maîtres avec une superbe insolente à laquelle on ne trouvait rien à répondre, surtout quand la caisse du régiment était vide : on ne pouvait leur clore la bouche qu'en l'emplissant de bons morceaux, ou en leur abandonnant à discrétion les villes prises. Quand M. de Guise prit Thionville (juin 1558), il eut assez d -autorité pour sauver la ville du pillage ; mais il était M. tle Guise, et encore fut-il obligé de tirer son camp hors de là, car autrement il n'eût pu être maître des soldats :
— Et à la vérité dire ils méritaient qu'on leur donnât le sac: car c'est leur ôter le cœur si on ne leur donne quelque curée. Et peu de chose qu'ils gagnent de Tennemi les contente plus que quatre paies (1 ).
Les petits capitaines étaient bien obligés d'en passer par le caprice des soldats. Ils se réglaient sur les hommes, et non les hommes sur eux, comme de nos jours. Ils faisaient bonne mine à de vilaines mœurs, ils ripaillaient comme de vulgaires estafiers avec les Allemands et les Suisses dont tout le plaisir consistait à s'emplir de mangeaille et à se rougir la trogne ; ils faisaient les dévotieux avec les Espagnols, sombres et maigres hauteurs d'églises, hidalgos pleins de morgue et
(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. H, livre iv, p. 293.
tE MANUEL DU PARFAIT CAPITAINE. 141
râpés jusqu'aux os, faisant flotter sur un feutre à jour de vieux panaches roussis ; enfin — et ce n'était pas pour des Français la partie la plus agréable de leur tâche, - ils étaient discrets avec les Italiens et n'essayaient pas de glisser un œil curieux dans les ménages de ces féroces gardiens de Thonneur conjugal. Monluc à Sienne prétend qu'il se comporta si bien parmi cette nation soupçonneuse et défiante qu'il n'y eut nul citadin qui se pût plaindre de lui. Il faut l'en croire sur parole ; mais tous les capitaines n'avaient pas la sage retenue des Scipion et des Monluc :
— A ces hommes-là il leur faut uae quenouille et non une épée. Et outre la débauche et perte de temps, ce iDélier amène ^ne infinité de querelles et quelquefois avec vos amis. J*en ai vu plus combattre pour cette occasion que pour le désir de l'honneur. la grande vilenie que Tamour d'une femme vous dérobe votre honneur et bien souvent vous fasse perdre la vie et diffamer (i) I
ou IL EST QUESTION D UNE DISaPLlNE MILITAIRE QUI NE RESSEMBLAIT PAS A LA NÔTRE.
Avec des troupes aussi bariolées, les mutine-^ ries étaient fréquentes. Le désordre et la désobéissance étaient la règle, traversée de temps à autre par une sorte de discipline brutale dont les à-coup étaient plus violents qu'efficaces. A
<1) Comm, et UUru de B. de Moulue, t. I, livre i, p. 39, 40.
142 BLAISE de MONLIJC.
peu près impuissant en temps ordinaire, le chef, à Theure de la bataille, recouvrait son autorité. A Cerisoles, le capitaine Laburthe, qui remplissait les fondions de sergent-major ou, comme on disait encore, de sergent de bataille, tua d'un coup de pique un jeune seigneur venu, avec tant d'autres, de Paris pour se battre et qui n'avait pas voulu quitter le rang où il s'était placé lui-même, de sa propre volonté. Le roi, auquel on en porta plainte n'osa pas sévir. Tel est Tînconvénient de ces rigueurs intermittentes que pour frapper plus fort elles dépassent souvent le but. M. de Guise à Calais montra plus de tact et de jugement que le capitaine Laburthe. La ville prise, il avait commis Saint-Estèphe, un de ses capitaines, à un poste d'une réelle importance. Saint-Estèphe, pendant que ses camarades pillaient les maisons, enrageait d'être ainsi privé de sa part de butin. A force de ronger son frein et de gratter la terre du pied, il ne put y tenir. Il quitta son poste et courut faire comme les autres. Le retour fut amer. Quand on le traîna devant M. de Guise, la vue du grand chef, qui le fixait d'un œil sombre, le dégrisa sur-le-champ et il baissa la tête, comprenant toute l'étendue de sa faute. Jamais homme ne fut plus près de la potence. Mais Guise pesa la tentation à laquelle il avait soumis le malheureux, et sut l'excuser de n'y avoir pas résisté.
— Baisez la terre ^ lui dit-il.
C'était lacérémonie, singulièrement saisissante.
par laquelle les soldats, au xvi* siècle, préludaient à la bataille. Les Allemands et les Suisses surtout ne marchaient jamais à l'ennemi sans avoir baisé la terre. C'était une sorte d'invocation symbolique à la mère commune de tous les mortels qui allait peut-être bientôt les renfermer dans son sein. Saint-Estèphe ne se le fit pas dire deux fois, et baisa la terre. Il put ensuite aller en paix.