UN BON CAPITAINE NE DOIT PAS JOUER
Quelques-uns des conseils que donne Monluc portent encore l'empreinte du temps où il vivait. Intéressants pour l'étude des mœurs militaires au xvi® siècle, ils n'ont plus aujourd'hui qu'une importance secondaire. En dehors du champ de bataille, les cartes et les dés étaient alors toute la vie du soldat. Après le sac d'une ville, il se perdait et il se gagnait des fortunes sur un tambour. Etoffes de soie brochées d'or, bijoux sertis et ouvragés, pièces de velours ou de damas, armes richement ciselées, morions et corselets dorés passaient de main en main avec une efirayante rapidité, pour aller en dernier lieu enrichir les mercantis qui suivaient l'armée. La passion maladive des Chinois pour le jeu peut seule feiujourd'hui donner une idée de la fureur qu'y apportaient en ce temps-^-là
les aventuriers de toutes nations. Les plus enragés étaient peut-être encore les dévotieux Espagnols : l'or qu^ils ramassaient à la pelle en Italie ou dans le Nouveau-Monde ne restait pas longtemps dans leurs bougettes ; et plus d'un, après avoir brassé des millions, n'eut pas même la consolation de ce Gascon qui, en s'épuçant, trouva dans son hautde-chausses trois écus dont il ne soupçonnait pas l'existence. Monluc ne veut pas que les capitaines se laissent aller au jeu, et de fait ils n'étaient pas tous aussi raisonnables que Strozzi et Bonnivet^ qui passaient toute une après-midi devant un échiquier sans seulement desserrer les dents.
— Comment voulez-vous donc avoir le cœur à tout ce qui est besoin que vous fassiez en la charge que vous tenez, si votre esprit est toujours occupé au jeu en perte ou en gain, qui vous baille cent et cent escarmouches le jour et vous met hors de vous-mêmes? Fuyez cela, mes compagnons, fuyez, je vous prie, ce méchant vice, lequel j'ai vu causer la ruine de plusieurs, non seulement en leur bien^ mais en leur honneur et réputation (i).