UN BON CAPITAINE NE DOIT PAS VOLER
Ni joueur ni buveur, Monluc avait qualité de ce chef pour sermonner ses compagnons. A-t-il la même autorité quand il leur prêche la générosité, le désintéressement et l'abstention de tout gain illicite ? C'est une question douteuse et qu'on décidait déjà contre lui de son temps. On lui repro*
(l) Comm, et lettres dé B. de Monluc, t. I, livre i, p. 33.
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chait à la fois d'être ménager de ses écus et de confondre trop souvent le bien des ennemis avec le sien. Il s'en défend avec plus d'énergie que de succès. L'insistance avec laquelle il revient sans cesse sur ce point douloureux serait un bon témoignage pour sa vertu, si, çà et là, quelques demiaveux n'en affaiblissaient singulièrement la portée. Dans le préambule de ses Commentaires, adressé à Henri d'Anjou qui fut Henri III, il établit une distinction spécieuse entre l'argent du roi et celui des simples particuliers. Le premier, il n'y a jamais louché : qu'on demande au président Tambonneau, de la cour des comptes, qui fut envoyé en 1570 en Guyenne pour examiner la gestion des receveurs des finances. Tambonneau n'a rien dit parce qu'il n'avait rien à dire. Quant au second, dame ! le second ce n'était pas tout à fait la même chose. La prise était de bpnne guerre.
— Et s'il se trouve encore de cela qu'il en soit venu six mille francs en ma bourse, j'en donnerai dix mille et si le plus grand gain que j*ai fait en toute cette guerre n'est la rapçon que j'ai eue de Monsieur de la Roche - Chalais (1).
Les mauvaises langues du temps accusaient madame de Monluc d'avoir pris part à ces insignifiantes pilleries. Quelle noire calomnie!
— Je confesse que on lui a fait quelque présent pour faire quelque chaîne ; mais s'il se trouve que jamais il
(i) Comm, et lettres de B. de Monluc, t, I, dédicace, p. 7.
lui ait été donné cinq cents écus, j'en paierai deux mille..... Que plût à Dieu qu'il m*eût coûté un bras et tout le monde fût aussi net à Tendroit du service du roi comme je suis, car ses affaires en fussent allés mieux quUls ne sont (i).
COMMENT MONLUC PRÊCHA D'EXEMPLE EN RÉSISTANT AUX TENTATIVES DE CORRUPTION DES HUGUENOTS.
Dans le cours de son récit, il revient encore aux accusations de vol et de concussion que ses ennemis lui jetaient à la face. Il est clair qu'elles lui tiennent au cœur. Il raconte notamment qu'au début des guerres civiles les huguenots essayèrent de le corrompre. Ils lui firent otfrir d'abord trente, puis quarante mille écus en échange de sa neutralité. Le capitaine Sendat, chargé de la dernière négociation, reçut un furieux coup de boutoir.
— Que deviendraî-je, lui dit Monluc, après que j'aurai perdu mon honneur, moi qui jamais n'ai combattu que pour en acquérir ! Je ne veux pas dire seulement que les gentilshommes ne me voudront pas voir auprès d'eux, mais les vilains propres ne me voudraient voir en leur compagnie. Et voilà, capitaine Sendat, ce que je deviendrais si je vous croyais. Je vous prie, ne les hantez plus]: vous vous êtes toujours nourri et porté les armes avec nous autres de Monluc. Je voue prie, résolvez-vous de les prendre à celte heure pour le service du roi et ne vous mettez point en cette religion-là. Nos pères étaient plus gens de bien qu'eux et ne puis croire que le Saint-
(1) Ù}mm, et lettres de B. de Monluc, 1. 1, dédicace, p. 7.
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Esprit se soit mis parmi ces gens qui s'élèvent contre leur roi. Voilà un beau commencement (1).
De si beaux sentiments méritaient une récompense. 11 faut croire qu'elle ne manqua pas à Moulue, puisque, parti à dix-sept ans sans un maravédis du colombier paternel, il réussit à redorer son blason et à mourir dans la peau d'un gentilhomme fort à l'aise. Fait d autant plus merveilleux qu'au cours de ses campagnes, au lieu de rapporter de l'argent, il était toujours obligé d'en emprunter pour revenir à la maison. Le trésorier Beauclerc, le contrôleur la Molière et bien d'autres en feraient foi s'ils avaient laissé des mémoires. Il est vrai qu'il ajoute aussitôt, en soldat qui sait mal farder la vérité :
— Si quelque ville m'a fait quelque présent pendant ces troubles, c'a été pour soutenir la grande dépense qu'il me convenait faire, pour entretenir les gens et les seigneurs de ce pays : c'était ouvertement et non en cachette. Mais je loue Dieu du tout (2).
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HONNÊTETÉ ET DÉLICATESSE AU XVI* SIÈCLE. LES REMERCIE- MENTS DE MADAME DE COSSÉ ET CE QU'eN PENSA SON MARI.
Je le trouve d'ailleurs bien bon d'essayer une justification qui n'était pas nécessaire. Le vol des
(1) Cornm* et lettres àe B. de Monluc, t. Il, livre v, p. 355-356.
(2) Comm, et lettrei de B. de Monluc, t. II, livre v, p. 380,
deniers du roi ou autres, en ces temps troublés, était à peine un péché véniel, qui avait tout juste autant de gravité que la tricherie au jeu. La grande malice était de ne pas se laisser prendre la main dans le sac, et même dans ce cas on passait plutôt pour maladroit que pour malhonnête. Le capitaine italien Absal, au service de la France, fut, pendant les guerres de Piémont vers 1537, convaincu d'avoir enflé le nombre de ses hommes d*armes sur les états de sa compagnie pour toucher une plus forte paie. C'était déjà ce fameux abus des passe- volants qui a duré jusqu'à Louis XIV. Absal fut dégradé et condamné à mort ; mais le roi lui fit grâce de la vie, et plus lard il obtint une pension. On voit qu'on s'en tirait à bon compte. Tout le monde, il est vrai, n'avait pas la naïveté de madame de Cossé, belle-sœur du maréchal de Brissac. Quand elle vint faire sa révérence à la reine, elle remercia d'abord Sa Majesté de l'intendance des finances qu'elle avait donnée à son mari : — Ma foi, dit-elle, nous étions ruinés sans cela, Madame : car nous devions cent mille écus. Dieu merci, depuis un an nous en sommes acquittés et si avons gagné plus de cent mille écus pour acheter quelque belle terre.
La reine Catherine et tous ceux qui étaient dans la chambre pensèrent en étouffer de rire. Le mari seul trouva la plaisanterie mauvaise : — Ah ! par Dieu, Madame la folle, grommela-t-il entre ses dents, vous viderez d'ici, vous n'y viendrezjamais; qu'au diable soit-elle, me voilà bien accoutré I
II ne parla pas si bas qu'on ne l'entendît, et la reine rit encore plus fort. Madame de Cossé, emmenée dès le lendemain en province, ne comprit jamais pourquoi il était si mal de dire tout haut ce que tout le monde faisait sans se gêner.