‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 63 sur 102 · LES GÉNÉROSITÉS DE M. DE MONLUC · texte numérisé non relu

LES GÉNÉROSITÉS DE M. DE MONLUC

On pense bien que Moulue n'avait pas été assez sot pour négliger ce mode d'influence. Ce qu'il nous en dit nous en apprend long sur les misères du métier militaire, tel qu'il se pratiquait alors :

— II y a une chose laquelle m'a toujours entretenu ramitié non seulement des gentilshommes, mais de tous ceux qui portaient les armes sous moi, c'est que je n*ai eu jamais rien de cher pour les soldats et capitaines. Maintes fois ai-je donné» étant capitaine, et mes armes et mes habits, voyant quel(|u'un qui en avait besoin. Pour une pique, pour une hallebarde, un chapeau gris avec le panache, je gagnais le cœur de tel qui se fût mis au feu pour moi. Ma bourse n'était non plus serrée à la nécessité des compagnons, et toutefois on dit que je suis avare. Celui qui méjuge tel me connaît mal : c'est le vice duquel j'ai toujours été le moins entaché (1).

Le Gascon est de sa nature débrouillard : il ne

(f) Comm, et lettre* de B. de Monluc, t. UI, livre vu, p. 430.

manquait pas autour du nôtre de compatriotes frîcoteurs et chapardeurs pour entretenir sa cuisine ; de plus grands que lui s'assirent quelquefois à sa table, sans avoir à s'en repentir. Il nous a laissé le récit de Tune de ces petites fêtes imprévues des camps où il traita M. de Guise, le duc de Saxe et ensemble tous ses capitaines. Le morceau est un peu long, mais il vaut la peine d'être transcrit en entier : figurons-nous que nous écoutons le bonhomme, vaniteux jusqu'à la fin et racontant aux siens l'honneur qui lui fut fait ce jour-là par de si gros et de si bravea personnages.

— Il faisait un grand chaud. Monsieur de Guise se rendit à Taube du jour et aidait à mettre en bataille le camp. Je fus mis avec les Français entre les Suisses et un bataillon d'Allemands. Et passant M. de Guise par devant notre bataillon, il dit: « Plût à Dieu qu'il y eût ici quelque bon compagnon qui eût un flacon de vin et du pain pour boire un coup, car je n'aurai pas le temps d'aller à Pierrepont dîner avant que le roi soit arrivé. » Je lui dis : « Monsieur, voulez-vous venir dtner à mes tentes? » que il n'y avait pas plus d'une arquebusade. « Je vous donnerai de fort bon vin, français et gascon et force perdriaulx. » Alors il me dit : « Oui, monseigne, mais les perdriaulx seront de votre pays, des aulx et des oignons. » Je lui répondis que ce ne serait Tun ni l'autre, mais que je lui donnerais aussi bien à dîner que s'il était dans son logis, et le vin aussi froid qu'il en pourrait boire, et vin de Gascogne et de la bonne eau. Alors il me dit : « Ne vous moquez-vous point, monseigne ?» Et je lui dis: « Non, sur ma foi. » — « Oui, dit-il, mais je ne puis laisser le duc de Saxe. » Je lui répondis : « Amenez le duc de Saxe et qui vous voudrez. » 11 me répondit que le duc ne viendrait pas sans ses capitaines. Et je lui répondis: a Amenez capitaines

et tout, car j'ai prou à manger pour tous. » J'avais promis le soir devant à messieurs de Bourdillon et de Tavannes de leur donnera dîner, après qu'ils auraient mis le camp en bataille ; mais ils n'y purent venir pour ce qu'une partie de la cavalerie qu'était logée loin n'était encore arrivée, et d'autre part j'avais un des bons vivandiers du camp. M. de Guise alla chercher le duc de Saxe, ensemble ses capitaines. J'envoyai en diligence à mon maître d'hôtel afin que tout fût prêt. Mes gens avaient fait faire une cave dans terre, dans laquelle le vin et l'eau y demeuraient aussi frais que glace, et de bonne fortune je me trouvai avoir force de perdriaulx, cailles, poulets d'Inde, levrauts et tout ce que l'on eût pu souhaiter pour faire un bon festin avec pâtisserie et tartes : car je m'assurais bien que MM. de Bourdillon et Tavannes ne viendraient pas seuls, lesquels je voulais bien traiter pour ce que j'étais bien aimé d'eux. Ils furent si bien traités que M. de Guise demanda au duc de Saxe par son truchement qu'est-ce que lui semblait du colonel des Français, et s'il ne nous avait pas bien traités et donné de bon vin? Le duc leur répondit que si le roi leur eût^donné à dîner, il ne les eût pas mieux traités ni donné de meilleur vin et si frais. Les capitaines du duc de Saxe ne l'épargnaient pas, buvant toujours à nos capitaines français, lesquels j'avais aussi menés avec moi. Et encore que je n'eusse de provisions pour messieurs de Bourdillon et Tavannes si fussent venus ne m'eussent-ils pas surpris : car après la table de M. de Guise il n'y en avait une seule en tout le camp plus longue ni mieux fournie que la mienne (1).

ou l'on voit que la nécessité d'une CAISSE DES RETRAITES POUR LES OFFICIERS SE FAISAIT DÉJÀ SENTIR IL Y A TROIS CENTS ANS.

Quelle munificence ! et comme Monluc s'étend

(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. H, livre iv, p. 302-30&.

complaisamment sur ce splendide témoignage de sa générosité ! Le chevalier de Grammont, son compatriote, qui tenait table ouverte au siège de Trin avec son ami Matta, n'était nul des large ni plus désintéressé. Où Monluc prenait-il son argent, lui qui n'avait pas les ressources d'une partie de quinze, soutenue par une compagnie d'infanterie? Tout le monde, peu ou prou, faisait la gratte dans les armées de ce temps-là, et les rares officiers qui cédaient à de vertueux scrupules risquaient fort d'avoir, au bout de leur carrière, un lit d'hôpital pour récompense.

— Je sais bien que vous me direz : et que ferons-nous si n'épargnons de l'argent et gaignons sur la paie des soldats? Quand la guerre fauldra, nous irons à 1 hôpital: car le roi ni personne ne fera compte de nous, et nous sommes pauvres de nous-mêmes (1)...,.

Page 1