LA TENAIT EN GRAND HONNEUR
Les malheureux qui parlaient ainsi n'avaient que trop raison : et Monluc, en leur assurant que le roi ne les laissera pas aller à l'hôpital , leur donne un bon billet qu'il n'aurait pas osé garantir de sa signature. Sans parler du désordre qui régnait dans les services financiers, l'armée française souffrait alors d'un mal qui ne disparut
(1) Comm, el lettres de B. de Moaluc, 1. 1, livre i, p. 34.
LES COMMENTAIRES. i 55
qu'au siècle suivant : elle n'était pas permanente. Tant que la guerre durait, tout allait bien ; capitaines et soldats demandaieat à Madame la Picorée^ comme l'appelle Lanoue , les subsides que le trésor royal était impuissant à leur fournir. La fin des hostilités était une sorte de calamité publique : tous ces aventuriers, habitués à bien vivre sur l'étranger ou le compatriote sans faire œuvre de leurs dix doigts, étaient brusquement jetés sur le pavé. Cherche ta vie comme tu pourras ! Les compagnies cassées, comme on disait alors, les morceaux en étaient encore bons. Quand on a porté la pique ou Tarquebuse, on n'est pas fait pour piétiner de nouveau derrière ses bœufs dans les terres labourées. Mendiants, voleurs, brigands, voilà ce que devenaient les soldats licenciés de Sa Majesté Très Chrétienne. Leurs capitaines, rentrés dans leur manoir — une petite ferme entourée d'un fossé à grenouilles — y dépérissaient de rage et de faim. Au premier cliquetis d'armes, ils sautaient sur leur épée et prenaient le large. C'est une remarque très juste de Moulue que la paix du Cateau-Cambrésis fut une des causes des guerres de religion. Les réformés durent leurs succès foudroyants de la première heure aux anciens soldats qui étaient accourus dans leurs rangs. La misère ou la guerre civile, telle était l'alternative qui se posait devant eux en 1562 : ils n'hésitèrent pas un instant. On les vit même, tout surpris d'être enrégimentés pour une cause aussi sainte, faire d'abord les bons
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apôtres. On ne pillait point dans la campagne ; on ne battait pas les paysans ; les chefs et ceux qui pouvaient payaient. On n'oyait ni cris ni plaintes. En somme, c'était un désordre très bien ordonné. Beaucoup s'en ébahissaient et attribuaient ce changement à rinfluence toute-puissante des psaumes chantés dans les camps; mais les vieilles barbes ne s'y trompèrent pas une minute, et Tamiral Coligny , devant qui on louait d'aussi respectables dispositions, dit un jour à Lanoue :
— C'est voiremenl une belle chose moyennant qu'elle dure : mais je crains que ces gens ici ne jettent toute leur bonté à la fois et que d*ici à deux mois il ne leur sera demeuré que la malice. J'ai commandé à l'infanterie longtemps et la connais: elle accomplit souvent le proverbe qui dit de jeune ermite vieux diable. Si celle-ci y faut, nous ferons la croix à la cheminée.
L'amiral avait VU juste, et la croix ne fut pas faite. Lui-même, malgré sa raideur, ne vint jamais à bout de Madame la Picorée. En Normandie, des argoulets furent une fois pris sur le fait : il les fit pendre bottés, éperonnés, la casaque surledos,avec le drapeau pour enseigne, et il leur fit mettre aux pieds les dépouilles conquises, robes de femmes, linceuls^ nappes, entremêlés de poules et de jambons. Le lendemain, leurs camarades recommençaient de plus belle. Les catholiques en faisaient autant de leur côté. Madame la Picorée, au bout de quelques années de guerre civile, eut tout ce qu'il faut pour devenir princesse. Un siècle après, elle était encore en bonne santé sous Louis XIV; le 9
août 1676, àTannonce de Tarrivée des soldats du grand roi, les habitants de Montdîdier quittèrent leurs demeures en masse pour s'enfuir dans les bois.
Touchante confiance et qui n'était encore que trop justifiée en ce temps-là. De meilleures finances, l'armée devenue permanente et un mode plus sage de recrutement purent seuls mettre fin à tant de misères.