MANIEMENT DES HOMMES
Il y a une partie du métier militaire dans laquelle Monluc est vraiment supérieur : c'est la conduite et le maniement des hommes. Les passages de son livre où il a déposé sur ce point spécial le fruit de cinquante années d'expérience sont incomparables, si on les débarrasse de Tin-
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fatuation personnelle qui gâte chez lui les plus belles choses. François de Guise lui reprocha un jour d'agir plutôt en capitaine qu'en lieutenant de roi. C'était le plus bel éloge qu'il pût faire de lui. Cet insupportable Gascon, dont l'humeur fâcheuse et brusque lassait ses amis les plus zélés, étudiait ses soldats avec une application infinie. Il savait que le succès dépend avant toutes choses deleur état d'esprit, de leur bonne volonté, de leur courage, de la confiance et de Taflection qu'ilsont pour leurs chefs. Le reste est secondaire, arquebuses, canons et cuirasses et même, quoique nous puissions en penser aujourd'hui, fusils Lebel et obus à la dynamite. Il y a une maxime de Moulue, admirable dans sa précision et que je voudrais voir gravée en lettres d'or dans toutes les chambrées — si le budget de la guerre était capable de supporter cette dépense :
— C'est une belle forteresse qu'un bon cœur (i) !
DE LA MANIÈRE DONT MONLUC TRAITAIT SES SOLDATS ET DES SENTIMENTS QU'lL AVAIT POUR EUX.
Ce bon cœur ne s'obtient que par une étroite communion de sentiments entre les officiers et leurs hommes. C'est là une force dont on aura toujours besoin à la guerre, malgré les progrès
(1) Comm. el lettres de B, de Monluo, t. UI, livre vir, p. 357.
de la chimie ; et c'est pourquoi les conseils de Monluc ont gardé de la fraîcheur et de l'intérêt. On sait comment les soldais étaient recrutés à cette époque : ils méritaient déjà et à bien meilleur titre Tépilhète de brigands dont Dubois-Crancé flétrit leurs successeurs, bien des années plus tard, à la tribune de l'Assemblée constituante (séance du 12 décembre 1789); mais, sous leur apparence hirsute et leurs mœurs d'animaux en liberté, il y avait plus d'un brave homme dans leurs rangs : Monluc les connaissait pour avoir vécu de leur vie, mangé à leur écuelle, couché au milieu d'eux pêle-mêle sur la terre nue; d'ailleurs sa naissance ne le mettait pas si loin du peuple qu'il ne- pût le comprendre. Ces gentilshommes paysans auxquels il appartenait étaient encore plus paysans que gentilshommes. Aussi il en parle, sinon avec émotion, — le vieux dur-à-cuire ne cédait pas facilement à l'attendrissement, — au moins avec justice :
— Ils sont hommes comme nous et non pas bêtes : si nous sommes gentilshommes, ils sont soldats : ils ont les armes en main^ lesquelles mettent le cœur au ventre à celui qui les porte (1).
Il veut bien qu'on les pende quand ils ont mal fait, et il jouait de la corde, pour sa part, avec une merveilleuse promptitude; mais il ne veut pas qu'on les frappe. Etant brutal et colère, il avait quelque mérite à penser aussi sagement :
(1} Comm. et lettres de B. de Monlue, t I, livre i^ p. 32-33.
— Et ne pensez pas en être plus craint davantage, mais haï mortellement de tous vos soldats. Et quelle faction pouvez-vous espérer de faire avec soldais qui vous haïront ? Je vous prie me croire, car j'en ai vu autant d'expérience qu'autre de mon âge : que je suis contraint d'écrire d'avoir vu mourir quatre capitaines en ma vie que leurs soldats propres les tuaient par derrière, pour la mauvaise versation qu'ils faisaient avec eux (1).