AVANCEMENT A L ANCIENNETE OU AU CDOIX
Monluc oublie le temps où, jeune et plus sémillant, il faisait le muguet auprès des dames; mais ses plaintes ne sont point sans fondement, et on aime à le voir se courroucer contre Tescadron volant de la reine. Ses raisons seraient parfaites s'il ne les déduisait avec une insupportable prolixité. 11 est évident qu'il faut des officiers capables à la tête des troupes, et Charles IX lui-même ne demandait pas mieux que d'en tomber d'accord avec son vieux rabat-joie. L'embarras commence à Texécution, et il est plus facile de dénoncer le mal que d'en découvrir le remède.
Pour parer aux inconvénients de la faveur, Monluc propose la création d'un conseil supérieur de guerre, présidé par le roi, ayant pour chancelier Monsieur, frère du roi, et composé des capitaines les plus vieux et les plus expérimentés du royaume.
(l) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. III, livre vu, p. 460.
Lo duo d'Anjou (Honii III).
— Donc, Sire, avant que de donner aucune charge de celles qui dépendent de la guerre et de là où dépend tant de malheurs que j'ai mis par écrit, qu'à Tappétit d'homme du monde vous ne la donniez jamais que premièrement vous n'ayez mis le personnage à Texamen par devant vos docteurs et chancelier de la guerre. Vos docteurs sont les vieux capitaines qui de longue main sont expérimentés aux armes. Vous en pourriez bien avoir de vieux qui ne seront guère bougés de leurs maisons: je ne prends pas ceux-là pour vieux capitaines, mais ceux-là que Monsieur le chancelier a renvoyés étudier: car on dit. Sire, qu'en vieille bête il n'y a pas de ressource. J'entends que vous appeliez pour assister à l'examen de ceux qui ont toujours suivi les guerres et qui ont force paragraphes, c'est-à-dire arquebusades ou coups d'épée sur leurs corps : c'est signe qu'ils n'ont pas toujours croupi sur les cendres (1) .
Le conseil ou plutôt la comnaission de classement constituée, Monluc demande qu'elle fasse comparaître le candidat, qu'elle l'interroge et qu'elle en fasse ensuite sou rapport. On fermera ainsi la bouche à Monsieur et à Madame, et les apprentis au fait des armes, ne pouvant entrer par la fenêtre, se feront connaître de ceux qui doivent leur ouvrir la porte.
LE LIVRE d'honneur : CE QUEMONLUG ENTENDAIT PAR LA.
De pareilles vues sont remarquables : elles attestent chez Monluc de la réflexion, du jugement, une connaissance exacte de la matière et
(l) Gomm. et lettres de B. de Monluc, t. III, livre vu, p. 478
surtout un esprit dégagé des préjugés du temps. Dans le débat toujours pendant entre le choix et l'ancienneté, il se prononce pour le premier, pourvu qu'il soit eutouré de garanties sérieuses ; la seconde ne lui inspire qu'une légitime défiance ; d'où son mot énergique et cruel : En vieille bête il n'y a point de ressource. Il demande aussi la création d'un rôle au tableau d'avancement qu'il appelle le livre d'honneur. On y inscrira par provinces les gens de valeur avec leurs qualités, afin de leur conférer les charges vacantes, quand il y aura lieu.
L'audace réformatrice de Mon lue ne va point jusqu'à une révolution complète : quelque regret qu'il puisse en avoir in petto, il n'étend pas le bénéfice de ses observations aux généraux de la cavalerie ou aux colonels de l'infanterie :
à Ce sont deux états qui se doivent donner aux princes et autres ou grands seigneurs, et encore qu'ils soient jeunes et peu expérimentés, cela n'importe, pourvu que le mestre de camp soit bien expérimenté. »
Il n'est pas sûr que Monluc exprime là toute sa pensée ; mais l'usage était plus fort que le bon sens, et il est trop avisé pour qu'on puisse lui demander d'aller plus vile que les violons. Pour le même motif, il est bien obligé d'admettre que le roi passe avant tous les autres.
— Vous serez par-dessus, Sire, car personne ne peut
(1) Comm.et lettres Ae B. de Monluc, t. III, livre vu, p. 479.
VOUS ôlerce rang : c'est vous quî le donnez aux autres. Puisque Dieu vous a fait naîlre prince pour commander à tant de milliers d'hommes, il vous a donné aussi quelque chose déplus particulier qu'aux autres (i).
lA REMONTRANCE A M®« LE DUC D'aNJOU.
Les vieillards sont bavards, et Monluc en particulier est intarissable. A sa remontrance au roi Charles IX, il a ajouté une remontrance à Mgr le duc d'Anjou qui lui rappelait son vénéré maître Henri II et pour lequel son vieux cœur d'aventurier avait consenti à s'amollir. Il l'adjure, en termes pathétiques, de sauver la France :
— Vous êtes celui qui faut que commande les armes. Vous êtes celui qui faut que les porte soi-même à tous hasards, périls et fortunes. Vous êtes notre trompette .qui nous fait entendre ce que nous devons faire. Vous êtes notre recours. Vous êtes toute notre espérance pour nous faire avoir des récompenses de notre roi. Vous êtes celui par qui il faut que nous espérons d*être connus de Sa Majesté et qui faut que lui fasse le bon rapport de ce que nous avons fait pour son service. Vous êtes celui-là que faut qu'il fasse connaître au roi nos enfants quand nous serons morts à son service, si nous avons fait ce que gens de bien doivent faire. Bref, toute la France a les yeux tournés sur vous qui présidez aux armées et qui avez battu et rebattu si souvent les huguenots : toute la chrétienté sait que c'est vous, car le roi est contraint, puisque son conseille veut, faire la guerre de son cabinet (1).
(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. III, livre Vii, p. 489490.
On voit que, malgré son grand âge, Monluc manie encore Tencensoir d'une main vigoureuse. II est malheureux que des hommages aussi sentis s'adressent à celui qui fut Henri III ; mais ce prince qui ne manqua d'ailleurs ni de courage ni de finesse, n'était encore, pour Monluc, que le vainqueur de Jarnac et de Moncontour. Il semble d'ailleurs avoir eu une véritable estime pour le vieillard qui le louait aussi pompeusement, ^t il faut lui savoir gré d'avoir pensé à lui, au début de son règne, pour la charge éclatante et enviée de maréchal de France. Celte récompense qui eût payé trop cher les services d'un simple aventurier déjà amplement pourvu, ne paraîtra que suffisante à ceux qui ont lu et médité les enseignements militaires contenus dans les Commentaires.