‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 88 sur 102 · SA MODÉRATION A L*ÉGAHD DE SES ADVERSAIRES · texte numérisé non relu

SA MODÉRATION A L*ÉGAHD DE SES ADVERSAIRES

C'est encore une preuve de bon sens qu'il a donnée que d'avoir parlé avec quelque ménagement de ses adversaires. Ses mémoires offrent à cet égard le plus parfait contraste avec ses lettres. Non qu'il s'y contredise, mais il y dépouille ses jugements passés de leur âpreté primitive ; à l'humeur hargneuse de la bataille a succédé l'apaisement de la retraite ; le futur ermite de Sarrancolin n'est pas encore revenu des choses de ce monde, mais il les mesure avec plus d'équité : c'est une œuvre de glorification personnelle qu'il a entreprise, non de rancunes ou de mesquines vengeances, et il sait fort bien que ce n'est pas se grandir soi-même que de diminuer ses ennemis. Au temps de sa grande lutte contre les Montmorency, tout lui était bon pour frapper ou pour se défendre : démentis, protestations, insinuations calomnieuses, messages envoyés en ceur, plaintes continuelles et obsédantes, défis même à main armée, qui ne risquaient pas d'aboutir. Il faut

(1) Comm, et lettre» de B. de Monluc, t. I, livre i, p. 92.

voir alors sur quel ton il parlait de Dam ville :

— Je soutiendrai devant le roi à celui-ci qu'il est traître à Sa Majesté ou le plus couard homme qui fut jamais. Et lui-même sera contraint confesser Tun ou l'autre (I).

A ces moments-là il ne se connaissait plus, il fumait y le Gascon, il fumait^ et sa rage faisait tort à son bon sens. Une fois Toreille fendue et confiné en sa maison des champs, il devint plus rassis. Il ne pardonna jamais à Dam ville de l'avoir traité de la manière que Ton sait ; mais il ne laissa pas de lui rendre justice, et c'est un effort dont il faut lui savoir gré, après Tafiront qu'il en avait reçu :

— Que je veuille dire aussi que M. le Maréchal s'en retournât par couardise, il n'y a homme qui puisse dire cela, car jusques ici on ne lui a pas baillé cette renommée de couardise : il est d'une trop brave race et a toujours fait preuve du contraire et le tiens pour un grand capitaine qui me peut faire et beaucoup de bien et beaucoup de mal quand il lui plaira. Et quoique quelques-uns raient calomnié parce qu'il était si proche de M. l'Amiral, si n'eus-je jamais cette opinion de lui. Je ne sais pas ce qu'il fera à Tavenir : je l'ai toujours connu fort serviteur du roi, mais il ne me devait pas traiter ainsi: j'avais vu trop de rôti et bouilli en ma vie (2).

Comme le dit Monluc lui-même, « les ans dérobent la chaleur » (3). Le tempérament, en s'apaisant,

(1) Comm. et Ittlrti de B. de Monluc, t. V, p. 277, n* 259.

(2) Comm, et lettrée de B. de Moulue, t. lU, livre vu, p. 338.

(3) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. HI, livre vu^ ^«^%k.

laisse la parole à la raison, et il est sage, si Ton a une juste défiance de soi-même, d'écrire ses mémoires le plus tard possible. La vieillesse nous écartant de la bataille, nous permet de juger plus sainement les passions en jeu, el c'est ainsi que Monluc, tordu comme un vieux cep par l€S infirmités et fortement arquebuse, tient des discours raisonnables qui le paraîtraient davantage encore, sans ses lettres passées qui disent tout le contraire. L'ambilion ne va guère sans l'envie, et toutes deux, jusqu'à Theure de la retraite, tinrent fidèle compagnie à Monluc ; mais qu'importe, puisqu'il a eu assez de fermeté ou de prudence pour les laisser dehors, le jour où il commença à dicter ses souvenirs?

— Les hommes ne sont pas dieux, ils se rient et font d'une mouche un éléphant : laissons-Jes crever leur saoul (1).

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