DE QUELLE MANIÈRE MONLUC A PARLÉ DES PUISSANTS DU JOUR
Jene voudrais pas le louer plus qu'il ne convient : les panégyristes des saints sont eux-mêmes s^uspects quand ils outrent les qualités de leur héros., etce serait accorder à Monluc plus qu'il n'a jamais demandé que de le comparer à un saint. Mais il me semble qu'il y a tout à la fois, dans ces
(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. Il, livre iv, p. 292.
Commentaires, une prudence et une modération vraiment singulières. Ce hargneux batailleur qui eut tant de fois maille à partir avec ceux qui lui barraient le chemin a rentré ses griffes pour la circonstance. 11 parle des puissants du jour dvecune rare circonspection, et peut-être ne les ménaget-il que pour avoir enfin pris place sur le même vaisseau qu'eux. Le Gascon Monluc, gouverneur et lieutenant de roi en Guyenne, est devenu un personnage solidaire des galants de cour, pour lesquels il n'avait pas autrefois assez d'anathèmes. 11 leur donne, de temps à autre, en passant une atteinte légère; mais ce ne sont là que des égratignures à fleur de peau. La lettre même qu'il écrivit au roi après sa disgrâce est amère, mais suffisamment résignée, et elle lui fournit Toccasion de nous dire ce qu'il pensait des trahisons auxquelles la noblesse française se laissait encore aller si volontiers.
— Celui qui fait son devoir et se voit indignement traité sent cela jusqu'au cœur. J*ai ouï dire que le roi François ou Louis, je ne sais lequel c*est, demandant un jour à un gentilhomme qui était Gascon comme je suis quelle chose est-ce qui le pourrait distraire de son service: • Rien, Sire, répondit Fautre, si ce n'est un dépit ». Aussi dit-on que pour dépit on se ferait Turc
Quand ce brave prince Charles de Bourbon fut contraint prendre le parti de l'empereur et se donner au diable, puisque Dieu ne le voulait (car certes il y fut forcé et contraint), nous entendions dire que les Espagnols mêmes le regard?iient de travers ; et le pauvre prince^ après nous avoir fait beaucoup de mal, y perdit la vie. Après qu'il fut tué à Rodie^ ou d\^v^Vd\\. Q^^w^\sû\.^$s»Sk
206 BLAISE DE MONLUG.
aise, ou le pape, ou le roi, ou Tempereur: le premier parce qu'il le tenait assiégé ; le roi, pour se voir délivré d'un grand ennemi, et Tempereur, pour être déchargé d'un prince banni et nécessiteux qu'il portait sur ses épaules, ne l'ayant enrichi que de promesses et non d'autre chose. Ces dépits vont trop avant : les miens ne me firent ni me feront jamais faire chose contre mon devoir et mon honneur. Si j*étais jeune et qu*on ne se voulût servir de moi, la terre est assez grande, je chercherais fortune ailleurs, mais non pas aux dépens de mon prince et de mon honneur (1).