ENTRE GASCONS ET FRANÇAIS
Puisque nous en sommes sur ce chapitre de l'état d'esprit de Monluc, il y a encore chez lui un autre caractère de transition que je voudrais au moins marquer d'un trait. J'ai répété — et à satiété — qu'il était un Gascon, un vrai, pur et authentique Gascon, c'est, jecrois, dire juste ; mais ce n'est pas dire assez: la vérité est que là aussi il y aune évolution qui est en train de s'accomplir. Les nationalités provinciales sont encore vivaces,
mais elles ne sont déjà plus exclusives d'une autre nationalité; appelée a les absorber toutes, la nationalité française. La difTérence reste notable : à chaque instant Monluc oppose les Gascons aux Français, sans que ce soit toujours pour donner la palme aux premiers; mais il y a plutôt entre les deux races lutte courtoise que rivalité hargneuse et agressive. Les beaux temps des Armagnacs sont passés ; de part et d'autre on a oublié depuis longtemps ces vieilles histoires. Français et Gascons n'ont plus qu'un même chef, le roi, et c'est par le roi, comme aujourd'hui en Autriche par l'empereur, que se maintient l'unité du pays. Monluc est Gascon quand il est mécontent: il parle alors sur un ton aigre des Français.
— Si les historiens étaient de ce pays (la Gascogne), ils n'oublieraient pas d'écrire le grand honneur que la reine faisait en ce pays pour la grande fiance qu'elle y avait de la sauvation d'elle et de ses enfants. Mais ceux qui écrivent sont Français et se garderont bien de faire cet honneur et de porter cette louange à ce pauvre pays qui semble être abandonné de Dieu et du monde (1).
Quand le bon sens ou l'intérêt l'emportent, il rend justice aux Français et crosse plus que de raison ses compatriotes :
— Je porte grande envie à la nation de France que, encore qu'il yen ait de cette religion nouvelle, si est-ce que le naturel du Français a meilleur zèle, et sont plus sages en toutes choses que les barbares et rustiques de
(1) Comm, etUilret deB. de Monluc, t. V, n» 271, p. 308.
CARACTÈRE DES COMMENTAmES 209
ce pays, que chacun veut que Ton fasse ce que son esprit léger porte (Ij.
ou l'on voit que monluc, s'il a dit la vérité sur son
PROPRE COMPTE, n'a PAS DIT TOUTE LA VÉRITÉ.
D'une manière générale, il y aurait d'ailleurs injustice à réclamer de Monluc une impartialité vraiment scientifique. S'il écrit pour plaider sa cause, il est trop évident qu'il laissera dans l'ombre les parties de son existence qui pourraient lui faire tort auprès de ses juges. Tantôt il bavarde à perdre haleine sur des faits de guerre parfaitement insipides; tantôt il se tait au passage palpitant, juste au moment où Ton relient sa respiration pour mieux l'écouter. Il a notamment une preste façon d'escamoter le règne de François II qui donne à penser sur son compte. Il fut accusé en ce temps-là d'avoir favorisé secrètement les menées de la maison de Navarre, et il avoue lui-même avoir été « fort privé », c'est-à-dire le confident intime du roi de Navarre, et de Monsieur le prince de Condé. Il se garde bien d'éclaircir une affaire qu'il était payé pour connaître, mais dont il n'était pas plus fier que de raison. Il rompt les chiens à cet endroit avec une aisance qui laisse moins de doutes sur son habileté que sur sa franchise :
(1) Comm, et lettres û^ B. de Moulue, t. V, n» 103, p. 141,
210 BLÀISE DE MONLUG.
" — . Je laieserai ce propos et ne me veux mêler d'écrire les inimitiés et rébellions qui ont ét^ faites depuis, jusqu'à la mort du roi François Second, encore que j'en susse bien écrire quelque chose pour être de ce tempslà : car je ne suis point historien ni n'écris ce livre par manière d'histoire, sinon pour que chacun reconnaisse que je n'ai pas porté les armes si longtemps inutilement, et aussi pour que mes compagnons et amis prennent exemple en mes faits : il y en a prou dont ils se pourraient bien aider, quand ils se trouveraient en telles affaires, et aussi que mon écriture sera cause que ma mémoire ne mourra pas sitôt, qui est tout ce que les hommes qui ont vécu en ce monde, portant les armes en gens de bien et sans reproche, doivent désirer : car tout le reste n'est rien. Tant que le monde durera, je crois qu'on trouvera nouvelles de ces braves et vaillants capitaines, de Lautrec, Bayart, de Foix, de Brissac, de Strozzi, de Guise et de tant d'autres qui ont vécu depuis ravèuement du roi François I^ à la couronne, parmi lesquels peut-être le nom de Monluc pourra être en crédit. Et puisque Dieu m'a ôté mes enfants, qui sont tous morts en faisant le service aux rois mes maîtres, les jeunes Monluc qui en sont sortis tâcheront de devancar leur aïeul. Je ne veux donc rien écrire du règne du roi François Second et comme on joua au boute-hors à la cour: aussi ne fut-ce que rébellions et séditions. J'en sais bien des particularités pour avoir été fort privé du roi de Navarre et de Monsieur le prince deCondé ; mais, comme j'ai dit, je laisse ce sujet aux historiens pour parachever le reste de ma vie (i).