‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 92 sur 102 · PRUDENCE GASCONNE · texte numérisé non relu

PRUDENCE GASCONNE

Il n'est guère plus explicite sur un autre point douloureux de sa vie, je veux dire les négociations qu'il entama avec le roi d'Espagne par l'entremise

(1) Comm, et lettres de B. de Monlue^ t. II, livre iv, p. 334-335.

de Bardachin pendant la première guerre de religion. Nous en savons plus là-dessus par ses papiers que par ses Commentaires, où il s'est bien gardé de s'expliquer à fond sur des marchés bizarres de la part d'un gouverneur de la Guyenne et, à coup sûr, en contradiction complète avec les sentiments qu'il professait pour l'Espagne et dont il y a plus d'un échantillon dans ses Mémoires. Ce n'est point que je croie à des velléités de trahison dont Monluc était incapable ; mais c'était déjà trop qu'aux yeux des bons Français il y en eût l'apparence : en voulant jouer ce jour-là au plus fin, Monluc perdit ça garde et s'offrit aux coups de ses adversaires, qui ne manquèrent pas une si belle occasion.

Si Monluc s'était borné à né pas embroussailler ses Commentaires des faits généraux qui poussent dans toutes les histoires, il ne nous resterait, qu'à le couvrir d'éloges el de fleurs. Mais il n'a pas toujours interprété aussi sainement le principe posé par lui-même, et c'est moins le désir de rester vrai qu'une prudence toute personnelle qui le guide dans le choix des événements à raconter. Toulesles fois qu'il aborde un endroit scabreux, il s'abstient ou passe rapidement.

Comme il le dit lui-même, il n'a affaire de traiter cela, et ne veut pas s'embrouiller dans cesfusées. C'est ainsi qu'à regarder de près, ces souvenirs qui semblent jetés au hasard de la causerie, sont composés avec une précaution et une: astuce qui ne sentent point le vieux soldat, : . . . .

CE qu'il faut penser de la véracité de MONLUC.

Le système adopté par Monluc a au moins cela debon,c*est qu'il lui permet d'écarter les explications difficiles et de se mouvoir à Taise sur les terrains qui n'offrent aucun danger. C'est dans ce sens qu'on peut parler de la véracité de Monluc. Elle est réelle en cela que s'il ne dit pas tout, au moins tout ce qu'il dit est vrai. Il est rare qu'on puisse le surprendre en flagrant délit d'erreurvoulue. J'écarte, bien entendu, l'optique particulière qui lui fait toujours croire, même là où il ne commande pas en chef, que c'est lui qui a gagné la bataille. C'est de l'illusion ou du grossissement; ce n'est pas du mensonge. Monluc n'est pas la mouche du coche ; mais il est un des six chevaux qui le tirent, et en haut de la côte c'est lui qui chante victoire, comme si les autres n'avaient rien fait. Il n'invente pas, il exagère; et puisqu'il est de bonne foi, il y aurait mauvaise grâce à lui en vouloir. En réalité, on peut le consulter avec confiance : si l'on veut faire abstraction du premier rôle qu'il s'attribue partout, on le trouvera rarement en défaut. Les faits qu'il cite sont exacts, et ses jugements sur les personnes, moins passionnés que les appréciations de ses lettres, contiennent une dose suffisante d'équité. C'est tout ce qu'on peut demander en conscience à un auteur de mémoires.

Caractère des commentaires. 213

L'historien vit dans son nuage, à deux mille pieds au-dessus des mesquines passions des hommes ; celui qui prend la plume pour raconter ses souvenirs personnels n'a pas encore quitté le petit tas de boue où il a vécu parmi des insectes aussi désagréables et aussi haineux que lui : il est tout naturel que ses rancunes s'extravasent sur son papier. Heureux quand, à l'exemple de Monluc, il se borne à nous raconter, même par le menu, ses campagnes, au lieu de nous servir des potins d'antichambre ou le roman chez la portière.

Page 1