DÉFAUTS ET QUALITÉS LITTERAIRES DE L'OEUVRË
A un pareil homme dont l'âme seule palpite et brûle encore dans un corps aux trois quarts perclus, il ne faut demander ni une composition savante ni un style élégant et châtié. La composition, c'est sa vie elle-même qui en est la mesure ; il passe aux endroits dont le souvenir lui échappe ou lui inspire quelques secrets remords ; il s'arrête avec complaisance sur des incidents dont l'histoire n'a souvent que faire, mais qui sont pour lui une échappée rétrospective sur sa bonne jeunesse d'autrefois. Ses vieilles amours à lui, ce sont les embuscades, les alertes, les camisades, les longues chevauchées à jeun sous le ciel bleu de l'Italie, les éloges [des chefs, les félicitations ou le
dépit des camarades, et il est bien excusable de s'y arrêter plus longtemps que de raison. Quelquefois aussi, si le récit traîne, c'est quil y glisse une justification personnelle, un plaidoyer pro domo suUy une attaque contre des adversaires qui auraient peut-être ménagé davantage Monluc, s'ils avaient pu soupçonner sous le soldat le futur auteur des Commentaires. Le tout est entremêlé, sans ordre, et au hasard de l'occasion, de conseils aux capitaines et aux soldats, de receltes militaires, de vieux proverbes et de vieux souvenirs. C'est ainsi que doivent se parler entre eux les vieux généraux retraités, quand, assis sur un banc, à Tombre en été et au soleil en hiver, ils racontent à Tenvi leurs campagnes ou tracent avec leur canne sur le sable le plan des batailles auxquelles ils ont assisté.