ORIGINALITÉ DE LA FORME
Si les Commentaires de Monluc ressemblent assez, pour le fond, aux récits personnels de tous les vieux soldats, ils en diffèrent sensiblement par la forme. Si mutilé qu'il fût, « lou nase de Rabastens » avait encore sa langue, et il s'en sert de la belle façon. Il y a de tout dans ce parler bizarre et original, après lequel un écrivain de profession pourrait courir longtemps sans l'attraper. Avec rintelligence naturelle on y sent la vivacité
lia BLAtSE DK yONLCC.
d'impressions et d^images particulière à la race et qui ne s'est pas éteinte, comme il arrive souvent, en passant du patois au français. La vie du soldat qui appelle, sans barguigner, les choses par leur nom y a laissé sa trace» et on y sent aussi l'influence des gens de cour que Moulue a fréquentés, sans les aimer. Si tout cela composait une mosaïque savante, je n'en parlerais même pas, et l'œuvre, étant artificielle, serait jugée d'avance ; mais c'est le contraire qui est vrai, et rien ne semble plus naturel que l'association chez un seul individu de tous ces éléments d'origine diverse. Petit gentilhomme et simple aventurier de guerre, Monluc éiait trop intelligent, à mesure qu'il montait en dignités, pour ne pas se hausser en même temps de ton et d'éducation ; mais à vivre sans cesse dans les camps, il est bien difficile de ne pas en prendre la patine ; la Gascogne est aussi une marque de fabrique qui ne s'efïace pas aisément, et c'est ainsi que les Commentaires, pétris de conlradiclions comme l'homme qui les a faits, ont abouti à un régal exquis pour tous ceux qui, en malière de style, préfèrent la nature forte, simple et même vulgaire, à la recherche artificielle de i'épithète ou de l'image.
LE STYLE DE MONLÛC, c'eST l'HOMMÊ.
Les morceaux des Commentaires cités dans le cours de cette étude ont déjà pu fournir une
LE STYLÉ DES COMMEf^TAÎRES. 210
idée de la manière de Monluc, si on peut donner ce nom de manière à ce qui en est précisément Tanlipode, par son caractère original et spontané. Ce qui y domine, c'est la chaleur, le mouvement, la vie ; c'est surtout ce qu'on désigne par le mot si français et s'appliquant si bien à la race française, d'entrain. Monluc voit bien ce qu'il décrit et le fait bien voir ; mais il est peut-être superflu de dire qu'il n'y a chez lui ni descriptions ni portraits. Les paysages l'intéressent quand ils sont le cadre nécessaire d'une action; quant aux têtes, il faut qu'elles l'aient frappé bien fortement pour qu'il essaie de les dessiner de souvenir. Et ce dessin n'est le plus souvent qu'une esquisse, comme celle-ci :
— Environ un mois après, un Siennois, nommé Phébus Turc, se vint adresser à moi, me voulant dire quelque chose en secret. Je le fis venir dans ma garde-robe et n'avais rien qu'une dague au côté, et comme il entra, je le vis armé de jac et de manches de mailles : onques en ma vie je n'ai vu visage d'homme plus farouche que le sien. Une fois j'avais envie d'appeler quelqu'un, mais il me disait toujours qu'il ne voulait que personne entendit son aflaire que moi. A la fin je m'assurai, me sentant assez fort pour le colleter s'il avait entrepris de faire quelque mauvais coup... (1).
Et c'est tout. C'est peu, comme on voit. Pour les personnages de marque et ceux qu'il a particulièrement connus, Monluc n'est guère plus explicite, soit qu'il juge ce genre de détails au-
(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. Il, livre iv, p. 198.
dessous de lui, soit qu'il n*y ait réellement jamais fait attention. Le moral lui échappe moins que le physique, mais il Texpédie trop souvent en quelques lignes banales. C'est peu, par exemple, que de dire de son protecteur et ami Strozzi, tué au siège de Thionville :
... Le roi y perdit un bon serviteur, et mourut un vaillant homme, s'il y en avait è la France (i).
La crainte de se compromettre arrête quelquefois sur sa bouche les éloges les plus mérités ; avec quelle précaution il parle du duc de Guise :
— Et veux dire une chose et à la vérité sans aucune flatterie que c'était un des plus diligents lieutenants de roi que j'eusse encore servi, des dix-huit sous qui j'ai fait service au roi... (2).