‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 97 sur 102 · UN SONGE CLASSIQUE DANS MONLUC · texte numérisé non relu

UN SONGE CLASSIQUE DANS MONLUC

En y regardant de près, ce que Monluc dit là à bonne intention d'Henri II confirme ce qu'on pense généralement de lui. C'était un esprit étroit, entêté, incapable de revenir sur une première impression et facilement gouvernable à qui savait le prendre par son faible. Monluc, qui avait trouvé le chemin de ses bonnes grâces, ne cessa jamais de le regretter ; sa mort même lui a inspiré un des rares passages littéraires de ses Mémoires : c'est une sorte de songe classique qu'on ne s'attend guère à rencontrer dans un pareil endroit.

— Lanuitpropre que lendemain fut le tournoien mon premier sommeil, je songeai que je voyais le roi assissur une chaire, ayant le visage tout couvert de gouttes de sang. Et me semblait que ce fût tout ainsi que l'on peint Jésus-Christ, quand les Juifs lui mirent la couronne et qu'il tenait les mains jointes. Je lui regardais, ce me semblait, sa face et ne pouvais découvrir son mal ni voir

(1) Çotf^m. et lettres de B. de Monluc, t. II, livre m, p. 14^.

LE STYLE DES COMMEITr AIRES. 223

autre chose que sang au visage. J*oyaîs, ce me semblait, les uns dire : Il est mort ; les autres^l ne Test pas encore. Je voyais les médecins et chirurgiens entrer et sortir dedans la chambre. Et cuide que mon songe me dura longuement : car à mon éveil je me trouvai une chose que je n'avais jamais pensé : c'est qu^un homme puisse pleurer en songeant. Car je me trouvai la face toute en larmes, et mes yeux qui en rendaient toujours. Et fallut que je les laissasse faire, car je ne me pus garder de pleurer longtemps après. Ma feue femme me pensait réconforter ; mais jamais je ne pus prendre autre résolution sinon de sa mort. Plusieurs qui sont vivants savent que ce ne sont pas des contes : car je le dis dès que je fus éveillé (1).

Page 1