‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 98 sur 102 · PROLIXITÉ DU RÉCIT · texte numérisé non relu

PROLIXITÉ DU RÉCIT

Il y a là une acuité et une netteté de vision saisissantes. La mise en scène est sobre, le trait précis, la goutte d'émotion même n'y manque pas : c'est un morceau de main de maître. Les autres récits des Commentaires n'ont pas tous le même caractère. On y retrouve la rare faculté qu'avait Monluc de faire parler et marcher ses personnages ; mais le corps de la narration a des contours moins arrêtés. Il y a des longueurs, des bavures, des bavardages, des retours sur les idées et les phrases favorites qui ne sont pas loin quelquefois d'être des radotages. C'est touffu, c'est semé d'incidentes et de digressions ;il ne faut pas

(i)Çomin. et lettres de B. de Monluc, t. I|, livre ly, p. 325-326.

être pressé pour s'y plaire, Fauteur s'y promène plutôt qu'il n'y marche vers un but déterminé, et si ce laisser-aller a un charme inexprimable, il faut bien avouer qu'il enlève à la plus grande partie de l'œuvre la marque purement littéraire que nous reconnaissions tout à l'heure dans le morceau que nous avons cité. Et c'est fort heureux que Monluc ait écrit comme l'eau va à la rivière. Quand il quitte son ton naturel pour arrondir des phrases ou chercher des comparaisons distinguéea, il est aussi ridicule qu'un paysan en habit noir.

— Doneques, quand vous vous trouverez là {il s'adresse aux capitaines), dépouWlez-Yons de tous vices et brûlez tout afin que vous demeuriez avec la robe blanche de loyauté et affection que nousdevons tous à notre maître, car Dieu n'aime jamais les vicieux et les voluptueux, mais au contraire il assiste toujours auprès de celui qui est vêtu de la robe blanche pleine de loyauté (i).

INÉGALITÉS d'inspiration ET D'eXPRESSION .

Je ne vois pas bien les truculents rodomonts d'Italie assis enrobe blanche à la droite de l'Eternel, et ce n'est pas sans doute avec des images aussi innocentes que Monluc parlait à ses vieux compagnons d'armes, quand il voulait les allumer avant la bataille. A moins que la robe blanche et ce Dieu qui arrive là un peu inopinément pour

(1) Comm, et lettres 4e B. de Monluc, t. l, livre ii, p. 406.

Confondre les vicieux et les voluptueux ne soient une simple satisfaction donnée au chapelain de Monluc, qui assistait sans doute de temps en temps à la dictée avec les secrétaires. De pareilles berquinades sont assez rares, comme on pense, dans les Commentaires ; Tœuvre sortie des camps sent fortement son fruit. Le style est inégal comme le personnage : tantôt, sous la poussée d'un souvenir plus vif ou d'une émotion plus violente, il atteint une grande hauteur d'expressions ; une simple phrase quelquefois, mâle et simple, est tout un poème militaire, comme celle-ci, à propos de la défense de Gazelles :

— Tout était une même volonté, un même désir et un même courage : la peine nous était un même plaisir (1).

Quelquefois aussi l'image, empruntée à la vie ordinaire, prend un relief surprenant par son apropos et sa précision :

— Qui va à do telles noces (la bataille) en rapporte bien souvent des livrées rouges.

Tantôt au contraire on croirait entendre un sergent des bandes : des pensées généreuses sont exprimées en style de caserne. Le langage, devenu trivial, n'est plus en rapport avec les sentiments élevés qu'il doit rendre ; à l'endroit le plus pathétique, les vulgarités éclatent en dissonances.

(1) Comm. et lettres de B de Monluc. t. I, livre ii, p. 370.

226 BLAISE DE MONLUG.

— On dit qu'on se gratte toujours là où on se démange, et moi aussi là oiije me deuil qui est à la perte de mon bon roi que je pleure et pleurerai tant que je vivrai.

Ailleurs, après une page où il a exhalé toutes les fureurs de son orgueil blessé, Monluc tombe à plat en ajoutant :

— Il ne devait pas me traiter ainsi : j'avais vu trop de rôti et de bouilli dans ma vie.

ou l'on voit que l'on ne fréquente pas impunément

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