‹ Les mémorialistes. MonlucChapitre 99 sur 102 · LES CAMPS · texte numérisé non relu

LES CAMPS

Ces grossièretés populaires détonnent au milieu de morceaux de bravoure : à leur place, dans le cadre des camps, elles donnent aux récits de Monluc le fumet particulier que doivent avoir tous les souvenirs militaires. C'est un langage emprunté à l'écurie, à la cuisine, au bivouac à la bataille : à force de vivre avec le cheval, l'homme parle comme lui.

— Nous étions à la paille jusqu'au menton et aussi aises que nos ennemis marris (1).

— Il ne me fallait guère piquer pour me faire partir de la main (2).

Quand ce n'est pas le cheval, c'est le chien qui lui fournit des comparaisons.

(i) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. I, livre ii, p. 275. (2) Comm, et lettres de B. de Moulue, 1. 1, livre i^ p. 1 14.

— Nous étions pique à pique, arquebuse à arquebuse, de si près que j'ai dit comme deux malins qui s'entregardent pour se battre (1).

Ou bien ce sont des proverbes courants qui fournissent aux soldats et aux gens du peuple des idées à bon marché.

— Il faut manger beaucoup de sel pour connaître un homme (2).

— Plus touche la peau que la chemise (3).

On ferait un livre avec les dictons que Monluc a semés d'une main prodigue dans ses Commentaires. Il dit du gouverneur de Quiers qu'il était a logé entre Monsieur et Madame » : de Marignan qu'il était « logé chez Guillot le Songeur ». Quelques-uns de ces proverbes ont survécu ; d'autres ont disparu ; mais leur étude oflre un véritable intérêt pour l'histoire de la langue française. Il y en a qui sont en vers, et c'est sans doute la seule poésie que Monluc ait jamais sue : ce sont des dictons où la sagesse populaire s'est déposée en style de mirliton.

Si le fol bon conseil te donne, Ne le refuse pour sa personne (4).

(1) Comm. et lettres de B. de Monluc, t. I, livre i, p. 140.

(2) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. l, livre in, p. 4>38.

(3) Comm, et lettres deB. de Monluc t. II, livre m, p. 74.

(4) Cotnm. et lettres de B. de Monluc, t. III» livre vu^ ^. 4T\.

Ou encore :

Qui n'a argent en bourse Qu'aye miel en bouche (1).

COMMENT s'Était meublée la mémoire de monluc.

On en trouverait facilement d'autres, aussi peu intéressants, dans les Commentaires. Chemin faisant, la mémoire de Monluc s'était meublée d'une foule de notions qui n'étaient pas toutes de première qualité. 11 y avait du peuple en lui ;etune des raisons de l'ascendant qu'il exerçait sur ses troupes était sans doute qu'il leur parlait leur langage. Il a comme ses soldats toute une provision d'histoires ou d'anecdotes plus ou moins vraisemblables; mais on n'y regarde pas de si près au bivouac, et tout est bon pour passer une heure amusante. On retrouve dans l'œuvre de Monluc çà et là un écho afiaibli de ces récits de campement où sa verve méridionale se donnait carrière, au grand ébahissement des rudes et naïfs soldats qui l'écoutaient : ainsi l'histoire de ce gentilhomme provençal (je le croirais plus volontiers Gascon) qui n'engageait un domestique qu'après avoir croisé le fer avec lui pour le mettre à l'épreuve.

(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. UI, livre vu, p. 493.

— J'ai VU autrefois un gentilhomme, il me semble qu'il était provençal, lequel avait cette coutume que quand un valet se présentait à lui pour se mettre à son service, soudain il le mettait à l'épreuve et lui mettant une épéeà la main, lui commandait de se défendre, sans qu'il fût pourtant loisible de se tirer des estocades, et s*il le trouvait homme résolu et ferme, il le retenait, sinon il lui disait qu'il n'était pas pour lui : ainsi il avait toujours de braves et résolus hommes auprès de lui, car on savait sa coutume et nul ne se présentait qui ne fût bien ferré, car il était un rude joueur (1).

IMPRESSION GENERALE. HAUTE PORTEE DES COMMENTAIRES. DERNIÈRE CITATION DE MONLUC.

Il ne faut pas exagérer rimportance de cette veine populaire qui filtre par endroits dans l'œuvre de Monluc. Elle est plutôt dans Texpression que dans les sentiments. Il y a quelquefois de la vulgarité chez notre Gascon ; il n'y a jamais de bassesses. C'est un soldat et un ambitieux ; mais ce n'est pas un pleutre. Il se dégage au contraire de son livre une impression saine et fortifiante. On y voit un homme qui prend résolument la vie à la gorge et essaie de lui faire rendre — par tous les moyens honnêtes — tout ce qu'elle peut donner. Tant qu'il y aura des jeunes gens pauvres, décidés à ouvrir le monde comme une huître avec leur épée, les Commentaires resteront une excellente école de courage, d'abnégation et

(1) Comm, et Uttres de B. de Monluc, t. IH, livre vu, p.482.

230 BLAISE DE MONLUG.

de sacrifice. Nul n'a compris et n'a rendu avec plus d'énergie que iMonluc les sentiments étroits mais forts qui dominent toute la vie du soldat ; nul n'a parlé avec plus d'amour du métier militaire, le plus noble de. tous, puisque l'on y fait profession d'exposer sa vie pour sauver celle des autres. Il est facile de le railler sur sa continuelle et insupportable vantardise ; il est moins facile de le convaincre de mensonge, et il faut reconnaître de bonne grâce qu'il a plus péché contre lamodestieque contre la vérité. Que ceux qui n'ont jamais eu une bonne opinion d'euxmêmes lui jettent la première pierre ; quant à nous, près de quitter le vieil aventurier, avec lequel nous vivons depuis quelques mois, nous préférons lui rendre un dernier hommage, en citant la page où il fait un retour ému et presque mélancolique sur sa destinée. On y trouvera une note de tendresse et de pitié qui n'était pas ordinaire à Monluc, et qu'il semble avoir cachée soigneusement toute sa vie, comme s'il en eût rougi luimême, la trouvant indigne d'un soldat.

— Voilà, mes compagnons qui lirez ma vie, la fin des guerres où je me suis trouvé depuis cinquante-cinq ans que j'ai commandé pour le service de nos rois. J'en ai rapporté sur moi sept arquebusades pour m'en ressouvenir et plusieurs autres blessures, n'ayant membre en tout mon corps où je n'aie été blessé, si ce n'est le bras droit. Il m'en reste Thonneur et la réputation que j'ai acquise par toute la chrétienté, car mon nom est connu partout: j'estime plus cela que toutes les richesses ; et avec l'aide de Dieu qui m'a assisté, je m'enterrerai avec

celte heureuse réputation. Ce m'est un merveilleux contentement quand j'y pense etlorsqu'il me souvienlcomme je suis parvenu de degré en degré, ayant échappé à tant de dangers pour jouir de si peu de repos qu'il me reste en ce monde en ma maison, afin d'avoir loisir de demander pardon à Dieu des offenses que j'ai commises. que si sa miséricorde n'est grande, qu'il y ade danger pour ceux qui portent les armes et mémement qui commandent, car la nécessité de la guerre nous force en dépit de nous-mêm^^s à faire mille maux et faire non plus d'état de la vie des hommes que d'un poulet ; et puis les plaintes du peuple qu il faut manger en dépit qu'on en ait : les veuves et orphelins que nous faisons tous les jours nous donnent toutes les malédictions dont ils se peuvent aviser, et à force de prier Dieu et implorer l'aide des saints, quelqu'une nous en demeure sur la tète ; mais certes les rois en pâtiront encore plus que nous : car ils nous font faire comme je dis au roi, l'entretenant à Toulouse et n'y a mal duquel ils ne soient cause, car puisqu'ils veulent faire la guerre, il faut payer pour le moins ceux qui s'en vont mourir pour eux, aûn qu'ils ne puissent faire tant de maux qu'ils font (IJ.

(1) Comm, et lettres de B. de Monluc, t. 111, livre m, p. 499-500.

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