‹ Les Mendelssohn-Bartholdy, et Robert SchumannChapitre 15 sur 41 · DE 'FÉLIX A SA FAMILLE · texte numérisé non relu

DE 'FÉLIX A SA FAMILLE

f Londres, 7 juin 1829.

» Samedi avait lieu le concert et je n'avais pas encore mis les doigts sur les touches du piano que Cramer m'avait fait envoyer de sa fabrique. La salle était vide quand j'y entrai et chacun de mes pas se répercutait en écho. Le piano à queue était fermé ; je dus envoyer chercher la clef, mais elle ne vint pas. En attendant, je m'assis devant le vieil instrument sur le clavier duquel doivent s'être promenés les doigts d'au moins vingt générations ; je voulais repasser mon morceau et, sans m'en douter, je me mis à improviser jusqu'à ce que, voyant entrer du monde, je me ressouvins que j'étais venu pour étudier; mais il n'était plus temps; l'heure du concert (deux heures) allait sonner, et je n'avais pas même essayé le piano sur lequel je devais me faire entendre. Je ne perdis cependant pas courage. Mais, lorsque, en grande tenue (que Beckchen et son journal de modes sachent que cette grande tenue consistait en un frac bleu, un long pantalon collant, un gilet de soie brun et une cravate noire), j'arrivai sur l'estrade occupée par des dames qui n'avaient pas trouvé à se caser ailleurs; quand j'aperçus les chapeaux bariolés des belles ladies; quand je réfléchis à reflrayante

chaleur qu'il faisait et à l'instrument que je ne connaissais pas, je ressentis une terreur panique qui me donna la fièvre. Cependant, comme, dès mon apparition, les susdits chapeaux bariolés m'accueillirent par des applaudissements, comme ils étaient attentifs et silencieux, et comme je trouvai le piano délicieux et facile à jouer, je repris mon. assiette, et j'eus du plaisir à voir ces chapeaux se balancer à chaque passage gracieux, et sir George prendre méthodiquement une prise. Tout alla à souhait, et, quand j'eus fini, on fit un tapage infernal. J'ai été aussi extrêmement loué par le TimeSyque je lis tous les matins en prenant le thé. Je suis dans l'enchantement, car le public est excellent pour moi, et ce qui me ravit, c'est que je le dois plus à ma musique qu'à mes lettres de recommandation.

^ J'ai reçu une commande qui vous fera rire et qui me réjouit fort, car elle est unique et seulement possible à Londres. Je dois composer une cantate qui sera chantée... à CeyIanlII II n'y a pas longtemps que les indigènes de là-bas ont été émancipés, et ils veulent célébrer l'anniversaire de leur indépendance; c'est pourquoi on fera entendre des chants de fête, et le gouverneur de l'île, sij* Alexander Johnston, m'en a donné la commission. C'est en vérité comique, fou, et j'en ai ri pendant deux jours!... »

Et, pour faire voir à sa famille combien cette marque de confiance en son talent l'avait amusé, il ajouta à la signature de cette lettre ces mots : Composer to the Island ofCeylon.

L'année 1829 avait été calamiteuse pour la Prusse. D'épouvantables inondations, à la suite de pluies continuelles, avaient surtout désolé le territoire de Dantzig et la Silésie. Nathan Mendelssohn, qui, ainsi que je l'ai dit, demeurait non loin de Breslau, écrivit à son frère Abraham pour lui signaler l'affreuse disette qui décimait le pays, et ce dernier en avait donné communication à Félix, en ce moment à Londres. Celui-ci n'eut point de repos qu'il n'eût organisé un concert au bénéfice des malheureux Silésiens, et nous allons voir, dans les lettres suivantes, comment il s'y prit pour que la recette fût fructueuse.

« Londres, 10 juillet 1829.

» Ce qui m'a considérablement occupé dans ces

derniers temps, c'est le concert au bénéfice des Silésiens. Le choix des morceaux est incontestablement le plus brillant de Tannée; tout ce qui peut appeler Tattenlion du public y a contribué, et gratuitement en majeure partie; nous avons même dû refuser plusieurs bons performers, car le concert aurait duré jusqu'au lendemain. L'affiche monstre que vous a envoyée Klingemann est vraiment intéressante. A la demande générale, on commencera par mon ouverlure du Songe d'une nuit (Tété, puis Moschelès et moi, nous jouerons mon double concerto en mi. Hier, nous avons eu la première répétition chez Clementi; madame Moschelès et M. Gollard y assistaient; je me suis énormément amusé, car on ne peut se faire idée de nos farces et plaisanteries de toute sorte; nous nous imitions l'un l'autre et nous faisions les sucrés. Moschelès enleva le dernier morceau d'une façon merveilleuse. Quand il eut fini, tous les assistants regrettèrent que nous n'eussions pas fait de cadence. Je signalai alors, dans le dernier tutti du premier morceau, un passage où l'orchestre s'arrête sur un point d'orgue, et Moschelès, volens nolens^ dut consentir à écrire une longue cadence : « Il nous faut un tutti » entre la cadence et le solo final, » dis-je. « Pendant :» combien de temps voulez- vous qu'on applaudisse? » demanda Moschelès. « Dix minutes, / dai^e say, » répondis-je. Mais Moschelès marchanda, discuta, et nous décidâmes pour cinq minutes. Je promis de livrer le tulti et nous prîmes nos mesures pour confectionner

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un superbe concerto avec des manches à la Marne" luke (sic). Aujourd'hui, nouvelle répétition, puis un pique-nique musical ; car Moschelès doit apporter la cadence et moi le ^ut^t. Demain à deux heures, grande répétition instrumentale, après quoi j'irai faire une partie de plaisir à Stamfort-Hill, avec Rose et Hûhlenfels... »

Voici maintenant la lettre qu'il écrivit à son oncle Nathan, pour lui apprendre le résultat du concert.

« Londres, IGjuniet 1829.

» Cher oncle,

» Il y a longtemps que je ne t'ai écrit, aussi m'empressai-je de saisir Toccasion qui s'offre à moi de t'envoyer de consolantes et agréables nouvelles. Tes compatriotes doivent à la lettre de papa un important secours qui leur parviendra sous peu par la voie officiejle. Je ne puis te dire combien il m'est doux qu'ils t'en soient redevables et que j'aie été à même de leur venir en aide. Écoute maintenant comment les choses se sont passées.

» Après bien des supplications, la Sontag avait promis de donner, en mai, un concert au profit des habitants du cercle de Dantzig; mais l'envie semblait lui en être passée, car elle différa jusqu'en juin, puis en juillet. Sur ces entrefaites, son bénéfice n'ayant pas répondu à son attente, elle renonça tout à fait à

ce concert. Cela me fit de la peine. J'allai plusieurs fois chez elle^ où je ne rencontrai jamais que son homme d'affaires ou sa dame de compagnie, et tous deux se montrèrent si peu polis, que je me retirai avec la ferme résolution de ne plus revenir. Le lendemain, m'arriva la lettre de mes parents avec la copie de la tienne ; cela me décida tout à fait, et je jurai que le concert aurait lieu. Je me souvins en même temps qu'un jour tu voulus bien me prêter quelque argent pour payer le souffleur des orgues de Reinerz, et que tu ne me permis pas de te le rendre; tu me dis qu'avec ma musique, je t'avais procuré du plaisir pour plus de huit Groschen et qu'un jour je pourrais te rembourser, en mettant mon talent au service des pauvres. Tout cela me revint en mémoire, et aussilôt me voilà parti chez la Sontag. Cette fois, je ne me laissai pas circonvenir, et j'envoyai promener homme d'affaires et dame de compagnie. Je la vis, et je lui affirmai qu'elle était tenue de donner un concert puisqu'elle l'avait fait annoncer dans la Gazette officyslk; que les Silésiens étaient encore plus malheureux que ceux de Dantzig; que... que... Bref, elle se rendit à mes raisons. J'étais convaincu qu'elle seule, par ses nombreuses relations, sa popularité, son influence sur toutes les classes de la société anglaise, pouvait faire réussir un concert donné au profit de malheureux étrangers, dans un moment où la misère à Londres est si effroyable, que l'on ne sait comment y parer. Tout était contre nous. Les musiciens nous prédisaient

une salle vide, car Tété est avancé; ils se montraient plus que tièdes et peu aimables; ils nous objectaient les grands frais à faire, que Ton ne couvrirait peutêtre pas. Je ne me laissai point déconcerter et j'allai de l'avant. Le concert fut annoncé; de grands dignitaires en prirent le patronage ; tous les chanteurs distingués s'offrirent gratuitement, honoris causa; beaucoup étaient les obligés de la Sonlag; les instrumentistes s'y prêtèrent pour me plaire, en sorte que pas un des noms qui avaient brillé pendant la saison ne manqua sur le programme, et la chose devint fashionable. Dès lors, la réussite était certaine; toute la ville en parla. Lundi dernier, lorsque, une heure avant le concert, je passai devant Argyle Rooms (que le propriétaire nous avait également laissée gratis), et que je vis la foule se presser pour entrer; lorsque, arrivant à l'orchestre encombré de belles dames en grande toilette, je vis les loges et même les salons d'attente pleins de monde, j'éprouvai une joie indicible et je regrettai que la salle ne fût pas plus vaste : car, faute de place, on dut refuser- plus de cent personnes. Le produit s'est élevé à 300 guiuées (7500 francs) qui seront remises à l'ambassadeur de Prusse, pour être par lui envoyées en Silésie. Les Anglais ne parviennent pas à s'expliquer comment nous avons pu réussir. Le Bulletin dit que la Sontag a reçu, de grands personnages de son pays, des lettres et même des injonctions : ces grands personnages, c'est toi seul. Le Times prétend que le roi de Prusse s'est

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adressé à laSontag; ce n'est pas vrai; c'est encore toi. En un mot, succès complet. Sans contredit, le concert a été le meilleur de la saison. On n'y a pas chanté de grand air, mais seulement des morceaux d'ensemble par les premiers chanteurs du monde ; néanmoins, il a duré quatre heures. La Sontag s'est produite six fois; Drouet a joué de la flûte ; Moschelès a exécuté avec moi mon concerto pour deux pianos, puis est venue mon ouverture du Songe d'une nuit d'été y etc., etc. En voilà assez. Le meilleur de tout cela, c'est que nous avons réussi. Écris-moi quelques mots, cher oncle, mon père me les fera parvenir dans les montagnes de l'Ecosse, où je vais aller passer quelques jours. Donne-moi des nouvelles de tous les tiens, et porte-toi bien. »

La saison musicale étant fmie, Mendelssohn alla faire avec Kiiogemann un tour en Ecosse, ainsi qu'il l'annonçait à son oncle. Il quitta Londres le 21 juillet, se dirigeant sur Edimbourg, et de là sur Abbotsford, où il espérait rencontrer sir Walter Scott; mais ses lettres nous apprennent qu'il fut déçu dans son attente.

« Edimbourg, 30 juillet 1829.

i> Mes chers,

» Demain matin, Klingemann et moi, nous partons pour Abbotsford, chez sir Walter Scott, et, de là, nous nous rendrons dans les Highlands. Aujourd'hui, au

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crépuscule, nous sommes allés visiter le palais de Holyrood, où la reine Marie a vécu et aimé. Il y a là une petite chambre à laquelle on arrive par un étroit escalier en colimaçon. C'est par là que montèrent les assassins de Rizzio, qui était dans cette petite chambre; ils l'en arrachèrent, et le traînèrent dans une autre pièce, où ils le mirent à mort. La chapelle qui est à c6té n'a plus de toit; l'herbe et le lierre y poussent de toutes parts. C'est devant l'autel, aujourd'hui renversé, de cette chapelle que Marie Stuart fut couronnée reine d'Ecosse. Tout est brisé; on n'y voit que des décombres et le ciel bleu au-dessus dé la tête. Je crois y avoir trouvé le commencement de ma symphonie écossaise. Et maintenant, portez-vous bien. > Le lendemain, il ajoutait à cette lettre :

€ Nous avons trouvé sir Walter Scott sur le point de quitter Àbbotsford. Ainsi, nous avons fait quatrevingts milles et perdu un jour pour une demi-heure de conversation insignifiante I Melrose Âbbey ne nous a pas consolés; nous étions vexés; nous maudissions les grands hommes, nous-mêmes et le monde entier. Le temps était atroce. Aujourd'hui, il fait beau. Ah ! quelle journée I Nous avons oublié celle d'hier et nous en rions. »

D'Ecosse, nos voyageurs pénètrent dans le pays de Galles; mais Klingemann, rappelé à Londres, dut laisser Félix continuer seul son excursion. Toutefois, avant de le suivre plus loin, consignons ici une lacune

dans son sentiment musical. Il n'aimait pas, il ne comprenait pas les chants populaires. Les mélodies nationales lui déplaisaient ; elles étaient trop simples pour lui qui n'affectionnait que la musique travaillée selon toutes les règles de l'art. Il ne fit usage qu'une seule fois de mélodie populaire, dans le but de flatter la reine Victoria : c'est dans la fin de sa symphonie écossaise, dédiée à cette princesse, et même cette unique tentative n'est pas très heureuse ; car cette mélodie ne s'accorde en rien avec ce qui la précède : elle arrive, on ne sait pourquoi et déconcerte l'auditeur, Hendelssohn n'a adapté cette mélodie à sa symphonie que pour justifier le titre d'Ecossaise qu'il lui donna. La lettre suivante ne laisse subsister aucun doute sur son peu de penchant pour les airs populaires, et certainement il s'est montré injuste envers ceux du pays de Galles, parmi lesquels il s'en trouve d'admirables^. Il ne les a probablement jamais entendus; s'il les avait mieux connus, il ne se serait pas si vertement prononcé* sur leur compte. Cette antipathie, ce dégoût même pour toute mélodie nationale, explique jusqu'à un certain point l'absence du sens dramatique chez Félix Mendeissohn.

1. Voyez mon livre : Études historiques sur la poésie et la musique dans la Cambrie, 1 vol. in-8% Paris, 1884.

« Llangollen, 25 août 1829.

3> Surtout point de musique nationale! que dix mille diables emportent toute nationalité! Me voici dans le pays de Galles. Dans h grange de chaque auberge en renom est assis un harpiste qui joue ce qu'on appelle des mélodies populaires, c'est-à-dire des choses infâmes, communes, fausses, pendant qu'un orgue de Barbarie s'évertue à moudre aussi des mélodies ; c'est à devenir fou. J'y ai gagné un affreux mal de dents. Est-ce, en vérité, de la musique que font entendre les cornemuses écossaises, les trompes suisses, les harpes welches? Font-ils de la musique, ceux qui débitent comme des improvisations le chœur des chasseurs avec variations plus abominables les unes que les autres, sans parler de ces jolis chants dans les granges? On n'a pas idée de cela! Quand, comme moi, on ne peut supporter les chansons nationales de Beethoven, que l'on vienne ici et que l'on écoute ces soi-disant mélodies beuglées d'une voix nasillarde, accompagnées stupidement par des doigts maladroits, et on ne les dédai* gnera plus. Pendant que j'écris ces lignes, l'animal assis dans la grange joue sur sa harpe un air soporifique en sol majeur y qu'il varie à sa fantaisie, pendant que l'orgue de Barbarie moud un chant d'église en mi bémol majeur. Je le répète, c'est à en devenir fou! »

Peut-être que, si Mendelsshon avait entendu ces airs nationaux gallois bien exécutés sur la Tripleharp, dans un Eisteddfod, ou congrès bardique annuel, il serait revenu sur sa mauvaise impression, à laquelle contribua probablement le mal de dents qui le faisait souffrir. En tout pays, on rencontre de méchants ménétriers qui vous écorchent les oreilles, et ce n'est pas faire preuve d'équité que de juger la musique du peuple sur de tels échantillons.

Le 10 septembre, il rentrait à Londres dans l'intention de quitter sous peu l'Angleterre, pour aller assister au mariage de sa sœur Fanny avec Wilhelm Hensel. Il devait rejoindre son père en Hollande et revenir avec lui à Berlin. Mais, le 17, il fit une chute de voiture si malheureuse, qu'il se déboîta le genou et fut contraint de garder le lit pendant deux mois, soigné avec le dévouement le plus affectueux par Klingemann, les Moschelès et autres amis qu'il s'était faits dans la capitale de l'Angleterre.

Le 3 octobre 1829, Fanny Mendelssohn et Wilhelm Hensel furent mariés. Elle avait composé un morceau pour orgue, que Ton exécuta pendant la bénédiction nuptiale. Naturellement, tous les amis de la famille y assistèrent, et le seul nuage qui troubla la félicité de la jeune femme fut l'absence de son cher Félix, qui ne revint à Berlin que dans les premiers jours de décembre.

Le lecteur doit se souvenir que Fanny désirait ardemment voir ritalie, qu'elle considérait comme une terre promise. Maintenant qu'elle était unie à un homme qui l'avait habitée cinq ans et qui, lui aussi, tenait à y retourner et à la faire connaître à sa femme, elle espérait que ce projet ne tarderait pas à devenir une réalité, d'autant mieux que Hensel mettait tout en œuvre pour que le gouvernement prussien fondât

à Rome une institution analogue à celle dePÂcadémie de France. Mais il fallut renoncer à ces rêves dorés; car, en mars 1830, Rébecca, Félix et Paul furent atteints de la rougeole, et, dans l'été, Fanny accoucha d'un fils, M. Sébastien Hensel, l'auteur du livre que j'analyse, enfant chétif, que l'on craignit de ne pouvoir élever, étant venu au monde deux mois avant terme.

C'est vers cette époque que les matinées musicales du dimanche prirent tout leur développement chez madame Hensel et devinrent permanentes. On y exécuta des chœurs, des solos de chant, des trios et des quatuors pour cordes et pianos par les meilleurs artistes de Berlin ; les personnes de la plus haute société, ainsi que les artistes étrangers de passage en celte ville, se firent un honneur d'y assister et d'y prendre part.Madame Hensel dirigeait elle-même ses choristes et les répétitions avaient lieu le vendredi. Un dimanche de l'année 1834 doit avoir été particulièrement remarquable; car voici ce qu'on lit dans son journal (Tagbuch) entièrement écrit de sa main :

€ Le mois dernier (juin), j'ai eu chez moi une séance admirable. Iphigénie en Tauride a été chantée par la Decker, Bader et Mantius. L'exécution en fut parfaite, et je doute que l'on en puisse entendre une meilleure. Bader surtout fut entraînant, tous les trois luttèrent de talent, et ces belles voix suscitèrent un tonnerre de bravos. Mon auditoire se composait de plus de cent personnes, entre autres de l'illustre

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Bunsen et de plusieurs Anglais. Ce fut encore plus beau que VOrphée de Tannée dernière. Le dimanche suivant, j'ai fait jouer par l'orchestre de la résidence (Kœnigsstadt) mon ouverture, qui a été fort bien accueillie. ^

En mai 1830, Félix entreprit son voyage d'Italie, dont les détails les plus circonstanciés sont consignés dans ses Lettres de voyage (Reisebriefé), que son frère Paul a publiées en 1861. Mais ce que ces lettres ne contiennent pas, ce qu'elles ne pouvaient contenir, ce que sa modestie l'empêcha d'écrire et ce que peutêtre il n'aperçut pas, car il était le moins présomptueux des hommes, c'est le charme qu'il exerçait sur tous ceux qui avaient des rapports avec lui et qu'atteste une lettre adressée à Fanny, de Munich, le 21 juillet 1830, par Marx, qui l'accompagna jusqu'en cette ville. Voici un extrait de cette lettre :

« Vous ne pouvez vous imaginer, chère Fanny, l'accueil que Félix a rencontré ici. Il ne saurait vous en décrire la centième partie, et, moi-même, avec la meilleure volonté du monde, je n'y parviendrais pas. Nous savions déjà combien on y apprécie sa musique; mais, aujourd'hui, jouât-il les choses les plus plates, les plus nulles, que l'on en serait ravi. 11 est devenu la coqueluche de tous les cercles. Ainsi, hier, pendant qu'il dormait encore et que j'étais à écrire, arrive le chasseur de l'ambassade, porteur d'un billet de la charmante Betty, disant que, puis que M. Mendelssohn ne pouvait dîner à trois heures, on l'attendrait à midi ou

plus tôt OU plus tard, à sou choix; que Ton sera heureux de le recevoir, etc. A peine ce chasseur est-il parti, qu'il en vient un autre de la part du comte Protzschy ou Prulzschy (un nom à coucher dehors !) a?ec un bouquet de la part de mademoiselle X**". Il est suivi par le premier professeur de piano d'ici, qui vient demander une leçon à Félix ; car il renonce à professer tant qu'il sera àMunich. Puis un compliment de la part de la belle Seppi Lang; ensuite un billet de mademoiselle Schauroth — seize ans — qui prie Félix de venir la voir à dix heures; le conseiller d'État Haurer,le maître de chapelle Stang; Moralt, et d'autres visites trop longues à citer; M. de Staudacher, qui fait demander à M. de Mendelssohn, s'il peut espérer l'avoir à dîner!.,. Vous croyez peutêtre que je plaisante, mais je vous jure que cela est très sérieux, quoique risible... ^

Je ne dirai rien de son voyage en Italie et me contenterai de renvoyer le lecteur désireux d'en connaître les détails, à ses Reisebriefe. Je ferai seulement remarquer que, malgré son séjour dans le midi de l'Europe, malgré sa résidence dans le pays « où fleurit l'oranger », ses sentiments germaniques demeurèrent en pleine force, si même ils ne s'accrurent pas. C'est là qu'il composa ses œuvres les plus Septentrionales, si l'on peut s'exprimer de la sorte. Je veux parler de son ouverture des Hébrides, ou la Grotte de Fingal\

1. Ce fut pendant son voyage en Ecosse avec Klingemann que Félix eut la première idée de celte ouverture, qui porte

de la Walpurgisnacht (la Nuit de sainte Walpurge)y sur le poème de Goethe. Dans ses lettres, il revient à plusieurs reprises sur ce travail. Ainsi il écrit de Milan :

e: Je me mis au piano et j'empoignai avec rage réternelle Nuit de Walpurgis pour en finir. Le matin de bonne heure, elle était terminée, du moins jusqu'à l'ouverture; car je ne sais encore si je ferai une grande symphonie ou une introduction. La fin est devenue meilleure que je ne m'y attendais. Le spectre et le druide barbu, avec les trombones et les trompetles sonnant derrière lui, me font l'efTet d'une facétie très drôle, et j'en ai ri tout à mon aise. » Dans une lettre à Edouard Devrient, il lui dit : € Ces jours derniers, j'ai composé un grand morceau de musique qui fera peut-être beaucoup d'effet: c'est la Première Nuit de sainte Walpurge, de Gœthe.

trois noms : les Hébrides {Die Hebnden), la Grotte de Fingal {Fingals Hôhle) et l*Ile déserte {Die einsame Insel). Une de ses lettres à sa famille est datée « de Tune des Hébrides » (auf einer Ilebride), et contient les vingt premières mesures de l'ouverture. Revenu à Berlin, ses sœurs lui demandèrent ce qu*il avait vu de remarquable dans ce voyage ; il se mit alors au piano et leur joua le commencement de cette ouverture, comme pour leur dire : « Voilà ce que j*ai vu. » Il ne commença à récrire qu*à Rome, dans l'hiver de 1830, et sa partition datée de cette ville, 16 décembre 1830, est intitulée : Die einsame Insel. Le manuscrit decette partition appartient aujourd'hui à son filleul, M. Félix M oschelès. Une seconde partition manuscrite datée de Londres, 20 juin 1832, et intitulée : the Hébrides, appartient h la famille de sir W. Sterndale Bennett. Ces deux manuscrits diffèrent assez sensiblement l'un de l'autre.

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Je l'ai entrepris parce que le sujet me plaisait et m'inspirait, mais je ne me suis pas préoccupé de son exécution. Maintenant que je l'ai devant moi, tout terminé, je vois qu'il pourra fort bien servir pour mon premier concert d'abonnement àBerlin, où tu chanteras la partie du prêtre barbu. Avec ou sans ta permission, je l'ai écrite pour ta voix, il faudra donc que tu t'en charges, et, comme jusqu'à présent les morceaux que j'ai composés ont plu et convenu au public^ je crois qu'il en sera de même pour celui-ci... »

Il ne se trompait pas : la Nuit de Walpurgis fut toujours en grande faveur chez les Allemands et les Anglais, et, si on l'exécutait à Paris, dans les concerts Colonne et Lamoureux, le public l'accueillerait certainement avec faveur. On la joua souvent dans les matinées de madame Hensel, et les chanteurs comme les instrumentistes la dirent toujours avec un plaisir et un feu qu'ils n'apportaient pas à d'autres œuvres; c'était une fête pour eux quand on reprenait cette cantate. Ce fut aussi la dernière musique qu'entendit Fanny ; nous verrons plus loin que c'est pendant une des répétitions de cette œuvre que la mort vint la frapper. Du reste, il était tout naturel qu'elle eût une prédilection pour la Nuit de sainte WàlpurgCy elle avait, pour ainsi dire, présidé à toutes les phases de sa composition et de ses transformations. Félix lui écrivait :

« Ma dernière œuvre doit probablement le jour à tes concerts dominicaux. Lorsque tu m'en dis

un mot dernièrement, je me demandai si je ne pouvais rien t'envoyer pour y être exécuté, et j'en revins à un plan que je caressais depuis longtemps. Écoute et frémis ! En quittant Vienne, j'avais à moitié composé la musique de la Première Nuit de sainte Walpurge de Goethe; mais je n'avais pas encore eu le courage de l'écrire. Maintenant, la chose a pris forme et est devenue une grande cantate avec orchestre. La gaieté n'y manque pas; elle commence par une chanson, puis vient le chœur des veilleurs criant comme des enragés ; ensuite les sorcières, pour lesquelles j'ai un faible y comme tu le sais. J'introduis après cela les druides, qui viennent faire un sacrifice en ut majeur avec trombones. Les veilleurs reparaissent, et là j'applique un triple chœur de couleur sinistre, et enfin, pour finir, le chœur du sacrifice. Ne penses-tu pas que cela pourra faire une cantate d'un nouveau genre? J'y ajouterai une introduction instrumentale et le tout sera vivant. »

Dans un autre passage il s'exprime ainsi :

« Il faut que je revienne à mes sorcières, car toute ma lettre flotte dans l'incertitude, ou plutôt c'est moi qui ne sais pas, si je dois oui ou non, y introduire la grosse caisse. Les fourches et les piques me conduisent inévitablement à la grosse caisse, mais la sobriété me le déconseille. Je suis assurément le seul qui ait composé de la musique sur le Bloxberg sans petite flûte ; mais renoncer à la grosse caisse me ferait de la peine. Malheureusement, avant que l'avis de Fanny m'ar-

rive, la WalpurgisnachtsoTdLierminée et empaquetée ; je vais me remettre à courir le monde, et Dieu sait où il en sera de nouveau question. Je suis persuadé que Fanny dira oui, mais je n^en demeure pas moins indécis. En tout cas, il faut beaucoup de bruit. »

La Nuit de Walpurgis est incontestablement une œuvre capitale, qui rivalise avec le Songe d'une nuit d'étéy et je ne partage nullement Topinion de Fétis, qui en trouve a le style lourd ^ ^. Le savant musicographe n'a pas été juste pour cette cantate, ou ne Ta pas comprise. Le morceau du Sabbat, entre autres, est admirable, et Berlioz ne lui a pas marchandé l'éloge, puisqu'il Ta qualifié de « chef-d'œuvre », et Ton sait si Berlioz était prodigue de louanges.

En 1842, Mendelsshon remania cette cantate, et c'est après cette dernière élaboration qu'elle a été éditée sous sa forme actuelle. Outre celte grande œuvre et l'ouverture des Hébrides, il rapporta encore de son voyage de la musique d'église, genre vers lequel le portait son génie un peu mélancolique, et des Romances sans paroles pour le piano. En même temps, parut à Munich le concerto de piano en sol mineur y et à Londres, le Capriccio brillant en si mineur. Il avait aussi commencé sa symphonie en la majeur^ que, dans ses Reisebriefe^ il appelle « italienne » et que Ton connaît en France sous le nom de « Symphonie romaine ». Il la termina plus tard à Berlin.

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