‹ Les Mendelssohn-Bartholdy, et Robert SchumannChapitre 16 sur 41 · Biographie universelle des musiciens^ t. VI · texte numérisé non relu

Biographie universelle des musiciens^ t. VI

Puisque je viens de mentionner les Romances sans paroles, quelques mots à leur sujet ne seront pas déplacés ici* Ces pièces pour le piano, dénommées Liederohne Wortepar Mendelssohn lui-même, sont associées à son nom plus étroitement qu'aucune autre de ses compositions. Il est le créateur de ce genre et, quoique sans paroles, la signification n*en est pas moins définie. Une lettre de Félix à Souchay, du d5 octobre 1841, révélera le point de vue sous lequel il considérait son art en général et le Lied en particulier.

.c ... La musique, dit-il, est plus définie que la parole, et vouloir l'expliquer par des paroles, c'est l'obscurcir... Je ne pense pas que les mots suffisent pour cet objet, et, si j'étais persuadé du contraire, je ne composerais plus de musique. II est des gens qui accusent la musique d'être ambiguë, et qui prétendent que les paroles se comprennent toujours ; pour moi, c'est tout le contraire ; car les mots me paraissent ambigus, vagues, inintelligibles, si on les compare à la vraie musique, qui remplit l'âme de mille choses meilleures que les mots. Ce que m'exprime la musique que j'aime, me paraît plutôt trop défini que trop indé^ fini pour pouvoir y appliquer des paroles. Certes, les tentatives faites pour mettre des paroles sous de telles pensées sont recommandables, mais toutes sont insuffisantes et il en est de même de la vôtre. Je ne prétends pas que ce soit de votre faute, mais celle des mots, qui ne permettent pas de faire mieux. Si j'avais

dans l'esprit des termes définis pour un ou plusieurs de mes LiederSy je me garderais de les dévoiler, parce que les mots ont pour telle personne^ une signification qui diffère pour une autre ; — parce que la musique seule peut éveiller les mêmes idées et les mêmes sentiments dans un esprit comme dans un autre... Les paroles ont beaucoup de significations^ mais nous pouvons tous comprendre correctement la musique. Permettez que ceci serve de réponse à votre question. En tout cas, c'est la seule que je puisse vous faire, bien qu'elle, aussi, ne soit autre chose que des mots ambigus. i> Nous voyons ici la raison pour laquelle Mendelssohn a publié ses Romances sans paroles dépourvues de toute appellation distincte. Les seuls titres qui viennent de lui sont : les Chants des gondoliers vénitiens {Venetianisches Gondellied), op. 19, 30, n» 6 et 62, n<» 5; — /e Wolksliedy op. 53, nû 3, et la Chanson du Printemps {Frûhlingslied)^ op. 62, n° 6. Les titres donnés aux autres, appropriés ou non, n'ont pas été autorisés par lui. Les sept livres de a: Romances sans paroles » pour piano, édités par Simrock, de Bonn, portent les n^' d'op. 19,30, 38, 53, 62, 67 et 85.

Entre temps, Zelter était mort, laissant vacante ia place de directeur de l'Académie de chant {Singakademie). Félix avait été l'élève favori de Zelter, qui plusieurs fois lui avait confié la suppléance de sa direction; l'exécution de la Passion de J.-S. Bach, qu'il avait dirigée trois ans plus tôt, prouvait

qu'il était capable de faire progresser TAcadémie. Revenu après avoir fait son tour d'Europe, reçu partout à bras ouverts, acclamé et honoré dans toutes lés villes où il avait passé, il pouvait espérer que le comité delà Singakademieyoudraiit se rattacher ; il aurait même consenti à n'être que sous-directeur en attendant mieux; mais le comité lui préféra Rungenhagen, qui, selon l'expression de DevrientS ^ allait, pendant une longue suite d'années, condamner cette Académie à ne point sortir de la médiocrité, et prouver la folie de ses administrateurs ^. Déjà, le froid accueil fait à son opéra des Noces de Gamache l'avait indisposé contre les Berlinois ; mais il avait oublié cette mésaventure et il ne leur en garda pas rancune. La déception qu'il éprouva cette fois la lui remit en mémoire ; elle le dégoûta du séjour de Berlin, et ne contribua pas peu à l'insuccès des démarches que Ton tenta plus tard pour l'y attirer.

Félix passa dans sa famille l'hiver de 1 832 ; il donna plusieurs grands concerts dans lesquels il fit entendre son ouverture des Hébrides^ et sa nouvelle cantate, la Nuit de TFa/pwrgfts. Certes, son existence au milieu des siens était charmante et digne d'envie ; mais ce n'était pas une position, et son père insistait pour qu'il s'occupât d'en trouver une; il reprit ses voyages dans ce but. En avril 1833, il se rendit à Dûsseldorf

1. Meine Erinnerungen an Félix Mendelssohn BarthoUy, Leipzig, 1860.

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OÙ il entama les premières négociât ions qui devaient le conduire à un établissement duraUe et solide. Pour le moment, on convint seulement qu'il viendrait y diriger la grande fête musicale de 1833. Il mit à profit rinlervalle de liberté qu'on lui hissait pour faire une excursion en Angleterre, où sa symphonie c italienne» fut exécutée avec un très grand succès par la Philharmonique, qui lui offrit cent guinées(2500 francs) pour avoir le droit exclusif d'exécuter cette symphonie pendant deux ans. Il revint ensuite à Dûsseldorf prendre la direction de la fête musicale. Pendant ce séjour à Londres, il avait eu la bonne fortune de mettre la main sur la partition originale de VIsraël en Egypte^ de Hândel ; l'exécution de cet ouvrage dut être l'affaire capitale de la fête. Pour cette circonstance, Abraham Mendeissohn se rendit à Dûsseldorf, et il existe une longue suite de lettres écrites par lui à sa femme, donnant les détails de cette solennité et d'un voyage qvTû fit ensuite en Angleterre avec Félix. En voici quelques-unes»

« Dûsseldorf, n mai 1833.

»... Lorsque je descendis de voiture, Félix était à la répétition. M. de Woringen y courut pour lui annoncer mon arrivée et le triomphe qu'il venait de lemporter en obtenant de moi que je logerais chez rui, ce que Félix eut peine à croire. Il a très bonne mine, et, si mes yeux de père ne m'abusent pas, il a bien gagné en peu de temps ; ses traits sont plus accentués, plus énergiquement découpés et dessinés; il a toujours ses mêmes bons yeux, et tout cela forme un ensemble particulier. Je n'ai pas encore vu un tel visage. Il ne m'est pas encore arrivé non plus de voir honorer un homme comme il est honoré ici. Il ne peut assez se louer du zèle de ses coopérateurs, de leur confiance en lui. Partout son jeu et sa mémoire excitent Tétonnement et radmiraticc.

LES MËlSBËLSSOHN-bARTHOL&Y. 111

» La foule qui se porte à cette fête est vraiment réjouissante. II vient du moade de la Hollande ; on aura une forte chanteuse d'Utrecht. Aujourd'hui, avant midi a lieu au piano une répétition des solos d'Israël ; à trois heures, répétition générale qui, à ce que croit Félix, durera jusque vers huit heures du soir. Demain, répétition le matin et l'après-midi ; dimanche et lundi, concert; mardi, grand bal ; et, le lendemain, troisième concert dans lequel, je l'espère, cinq ou six symphonies de Beethoven seront jouées Tune après l'autre. La Decker chantera, Félix jouera^ etc. etc. x>

v( Dusseldorf, dimanche de la Pentecôte, 1833.

» Si je regrette quelque chose, ce n'est pas d'être venu ici, mais de n'avoir personne de vous avec moi, car une fête musicale sur le Rhin est unique ; c'est un événement que la musique seule peut provoquer et qui n'est possible qu'en ce pays. Depuis avant-hier, des bateaux à vapeur, des trains de toute espèce, des voitures de poste, des équipages amènent des familles de vingt lieues à la ronde; il en vient même deBreslau. Tous ces gens sont habitués à traiter le plaisir comme une affaire sérieuse et contribuent de toutes leurs forces à la faire réussir. Hier et avant-hier, de huit heures du matin à neuf heures du soir, sauf les courtes interruptions des pauses et du dîner, on n'a

m LES MENDELSSOHN-BARTHOLDY.

fait que répéter. Aujourd'hui, premier concert; il y a répétition instrumentale de huit' heures à dix heures du matin. De onze heures à je ne sais quelle heure, on répétera les solos chez nous. A toutes ces séances, aucun volontaire ne manque ; les rares dérangements sont causés par les instruments à vent (payéi^), et tous, par une chaleur accablante, exécutent consciencieusement et gaiement un aussi pénible travail pour... s'amuser!

)» Il est vrai qu'il n'y a ici ni cour, ni grands seigneurs, ni directeur général de la musique, qui pourraient mettre des entraves à cette activité. C'est une vraie fête populaire ; je a*ai pas encore aperçu le nez d'un agent de police ou d'un gendarme. Le bourgmestre a fait copieusement arroser, avec les pompes à incendie, la route conduisant à la salle de concert qui a été construite hors de la ville. A deux mille pas des murs, dans un grand jardin bien ombragé, attenant à une auberge, oh a établi une salle de 135 pieds de long sur 70 de large; malheureusement, elle n'a que 27 pieds de hauteur quand il en aurait fallu au moins 40. Cette salle, blanchie à la chaux et sans ornements (Est-ce possible!) peut contenir de 12 à 1500 personnes ; un tiers a été réservé à l'orchestre et au chœur ; le reste est occupé par des chaises fixées au sol et numérotées.

» Pendant les pauses, qui sont plus longues que chez nous, chacun se précipite dans le jardin et demande, qui des tartines de beurre, qui du vin, qui du

lail caillé, etc.^ en sorte que Taobergiste a aussi sa fête, qui ressemble à une kermesse. On profite de cet entr'acte p^ur ouvrir au large les portes et les fenêtres de la salle, et, quand Tair est renouvelé et que le délai de pause est expiré, une fanfare appelle les consommateurs qui s'élancent pour reprendre leurs places; une seconde fanfare s'adresse aux retardataires, puis Israël crie de nouveau vers le Seigneur.

-» Une fête musicale exigeant absolument un directeur d'orchestre, il faut bien que je dise deux mots de celui de cetle année, Herrn Félix, comme chacun l'appelle ici. Cher enfant I quelle satisfaction il nous donne et que de joies nous lui devrons encore ! Il fait en ce moment un travail inouï, mais il s'en acquitte avec plaisir, sérieusement, dignement et habilement. Il opère de vrais miracles. Il y a quelque chose de merveilleux dans ce fait, que quatre cents personnes de tout sexe, de tout âge et de toute condition, réunies en masse compacte, se laissent diriger comme des enfants par un jeune homme sans titre ni dignité, et presque trop jeune pour être leur ami. Il est par^ venu à réaliser ce que pas un chef d'orchestre n'a encore pu obtenir, c'est-à-dire à briser toutes les oppositions. Avant lui, on causait continuellement dans l'orchestre; il a pris la parole pour dire qu'il voulait être écouté et obéi ; et maintenant, lorsqu'il fait une observation, chacun garde le plus profond silence. Il a réussi de plus — et l'on m'assure que c'est la première fois ici — à introduire des nuances dans les

lu LES HENDELSSOHN-BARTHOLDY.

chœurs et dans Torchestre. Hier soir, eut lieu la répétition générale de l'ouverture et ilsraël. Cette ouverture plut beaucoup ; mais le chœur de la première partie de l'oratorio : <r II arrêta le flux de la mer et la mit à sec, » et le premier de la deuxième avec son effrayante conclusion : c II précipita dans la mer le cheval et le cavalier, » excitèrent un tel enthousiasme, qu'il fallut un bon quart d^heure pour que tout rentrât dans Tordre. »

« Dûsseldorf, 28 mai.

» Hier pendant la répétition, Woringen avisa l'orchestre et le public que, pour la première fois depuis l'institution de la fête musicale, on avait l'intention de donner un troisième concert, mais que cette proposition avait rencontré de l'opposition dans le comité, parce que c'était une innovation et que l'on craignait d'échouer. Tous répondirent par des applaudissements et acceptèrent le troisième concert, attendu que la Decker chanterait, que Félix jouerait et que Ton exécuterait la deuxième partie d'Israël^ ce qui n'exigeait point de répétition. Donc, le concert eut lieu et réussit au delà de toute attente; les chœurs et l'orchestre rivalisèrent de zèle, et le dernier chant d'Israël a été enlevé. La venue de Félix fut saluée par trois fanfares, et, lorsqu'il eut joué, je crus que la salle allait crou-

1er sous les bravos et les cris. Il accompagna au piano Les morceaux de chant, et, quoique pendant le concert il eût été constamment occupé, quoiqu'il eût passé une mauvaise nuit (ce que j'appris ensuite), il n'en assista pas moins au dîner, et le soir au bal.

10 De tout cela est résulté pour lui une position que je l'engage vivement à accepter. On lui propose de le nommer directeur de la musique à Dûsseldorf, pour trois années qui commenceront le 1"' octobre prochain*, avec un traitement de 600 thalers (environ 2500 fr.) ce qui équivaut à 900 thalers à Berlin (3500 fr.), plus un congé annuel de trois mois, i prendre à son choix de mai à novembre. Ses fonctions municipales consisteront dans la direction de la musique de l'église; il dirigera en outre les sociétés chantantes et instrumentales; il organisera de quatre à huit concerts annuels, le festival excepté. J'augure bien de cette proposition, dont les suites seront avantageuses pour lui comme préparation nécessaire pour monter plus haut, et je ne doute pas, chère Léa, que tu ne sois heureuse de voir notre fils occuper cette situation. Ce qui me plaît surtout, c'est que, quand tant d'autres ont des titres sans emploi, il aura, lui, un emploi très honorable sans titrée Quoi qu'il en soit,

1. Ceci n*est pas tout à fait exact, car Félix s*ost lui-même donné un titre. Au printemps de 1834, ayant été élu membre de TAcadémie des beaux-arts de Berlin, il envoya un document ainsi rédigé :

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