Mémorandum de ma biographie et de mon éducation artis
116 LES MËNDËL SSOHN-BARTHOLDY.
s'il plaît à Dieu, mercredi prochain à midi, je déjeunerai à Londres. Portez-Yous bien. »
Sur les instances de son fils, qui allait entreprendre son quatrième voyage à Londres, Abraham Hendelssohn s'était décidé à l'y accompagner. Félix aimait beaucoup Londres, où il comptait une foule d'amis et d'admirateurs; tout y était pour lui plus beau et meilleur qu'autre part. Nous allons le voir par les lettres de son père, dont je vais extraire quelques intéressants détails.
c Félix, dit-il dans l'une, trouve vertes les prairies desséchées, brûlées et jaunies. Il trouve bleu le ciel qui est tout gris; moi pas. »
Et ailleurs :
€ Ce matin à neuf heures quinze, le soleil avait tout juste assez de force pour colorer le brouillard en jaune, et l'air ressemblait à une épaisse fumée pendant un incendie :
» — A very fine morning, me dit mon barbier.
tique. Je suis né le 3 février 1809 à Hambourg; à huit ans, je commençai Tétude de la musique ; j'appris l'harmonie et la composition avec le professeur Zelter, et le piano, d*abord avec ma mère, puis avec M. Ludwig Berger. En 1829, je quittai Berlin; je voyageai en Angleterre et en Ecosse, dans le sud de TAUemagne, en Italie, en Suisse et en France; deux fois encore, je visitai TAngletene, au printemps de 1852 et 1833; j'y fus fait membre honoraire de la Société philharmonique, et depuis octobre 1833, je suis directeur de musique de VAssociation pourVavan^ cernent de Vart musical à Dusseldorf. »
Cette pièce est conservée dans les Archives de TÀcadémie des beaux-arts de Berlin.
» — Is it? demandai-je. »
» — Tes y a ter y fine morningy reprit-il.
"» Et j'appris ainsi à connaître ce qu'on nomme à Londres c une belle matinée ^. Il est maintenant midi, le brouillard est décidément vainqueur, le jour ressemble à celui que nous avons chez nous à quatre heures du soir, en novembre. Il m'a fallu traîner ma table devant la fenêtre, pour que je puisse voir non pas ce que j'écris, mais que j'écris. Félix est allé essayer l'orgue de Saint-Paul, et je n'ai pu me décider à quitter la chambre; quand il rentrera, il me soutiendra que nulle part les journées d'été ne sont aussi belles qu'à Londres.
> Tu apprendras avec plaisir combien Félix est aimé et considéré ici. Je l'éprouve par ricochet (sic). Ainsi le vieux Horsley a cru me servir aujourd'hui un joli compliment, en me disant qu'il me considérait comme très heureux d'être le fils et le père d'un grand homme. Où est le compliment? J'en aurais probablement été contrarié si je ne m'étais souvent moqué de ce que, entre mon père et mon fils, je suis quelque chose comme un trait d'union, i^
« 17 juillet.
» Hier soir, j'avais le choix d'aller faire une visite à madame Austin,ou d'entendre chanter la Malibran, qui,.
VOUS devez vous le rappeler, ne m'avait produit aucune impression la première fois que je l'entendis au théâtre. Je donnai la préférence à la société Malibran et feus le nez fin (sic), Félix étant à la campagne, j'avais dîné avec Klingemann, et, à dix heures et demie, nous faisions notre entrée dans le salon. Bériot jouait un quartette de Haydn avec amour et respect, avec chaleur et précision, en un mot très bien, sauf çà et là quelques tournures françaises modernes. Après lui, madame Malibran chanta très simplement, avec calme et pureté, d'ennuyeux airs d'église du maître de la maison ; puis vint un madrigal anglais pendant lequel Félix entra. Madame Malibran, qui était au piano, chanta une chanson espagnole et, sur la demande de Féli)f, un refrain maritime anglais et une ronde française avec tambour. Quand on pense que cette femme — qui a fait ma conquête — sait chanter en quatre langues, on peut s'imaginer les torrents de force et d'esprit, la hardiesse et la sûreté des moyens qu'elle répandit dans CCS petits morceaux. Fougue espagnole, coquetterie française, franche rudesse anglaise, elle sait tout rendre admirablement; elle aime, languit, vogue, tambourine avec une étonnante perfection. C'était quelque chose d'entièrement nouveau pour moi, et j'aurais donné beaucoup pour que vous l'entendissiez. Par raison, ou au moins par bienséance, Félix avait refusé déjouer après elle; mais elle alla le chercher, le força de se metire au piano, et il improvisa sur les chansons qu'elle venait de dire; il s'en tira,
ma foiy 1res bien. Elle chanta aussi deux romances espagnoles, puis le trio du Matrimonio secreto avec les deux filles delamaison et accompagnement de Félix. Ce trio fut interprété d'une manière incomparable. ^
Le père Mendelssohn, après être demeuré un mois en Angleterre, s'apprêtait à retourner chez lui, et en avait déjà prévenu sa famille, lorsqu'une blessure, qu'il se fit à la jambe, l'obligea de retarder son départ. Coïncidence bizarre ! le même accident était arrivé à Félix quelque temps plus tôt^ et aussi à la veille de quitter Londres. Cette blessure qui, au début, n'était que peu de chose, s'envenima par la négligence qu'il mit à la soigner ; il dut prendre le lit, et ne put repartir pour TÂllemagne que le 25 août. Dans ses lettres à sa famille, il ne tarit pas sur les attentions et les prévenances dont il fut l'objet. Je citerai entre autres celle du 2 août :
« Madame Moschelès, mon ange tutélaire, ma fée bienfaisante, est venue ce matin me lire le Times et m'a promis sa visite pour ce soir. Avec ses meilleurs compliments pour toi, elle veut que je te dise de ne rien croire de tout le bien que je l'écris d'elle; mais au lieu de cela je te dirai : c Crois tout et ajoutes-y encore tout ce qu'il y a de mieux... j> Je ne puis te dire la bonté, la gracieuseté, l'attention dont je suis comblé par cette excellente femme, née Allemande et devenue anglaise. Le sang juif^ ne gâte rien (sic). Et con
1* Les Moschelès, comme les Mendelsshon, étaient d'extraction juive.
120 LES MËNDELSSOHN-BARTHOLOY.
tuUo ciôy je commence à perdre patience et me lamente d'être redevable de ces soins à d'autres que