DE FELIX
« âO décembre.
-» Jusqu'à présent, ma position à Berlin ne me paraît pas excellente. Je m'y attendais, aussi ne t'en dirai-je là-dessus pas davantage. Nous vivons dans le calme et la tranquillité ; mon horreur pour les nobles relations s'est encore accrue depuis que nous demeurons ici, et tu t'amuserais de voir mes sauts de carpe pour échapper aux filets que me tend l'ambassadeur d'Angleterre. Pourtant, il est parvenu à me piper pour un dîner, mais je te jure qu'il ne m'y rattrappera plus. Pour le moment, je suis en correspondance avec la Philharmonique de Londres, qui veut m'engager comme conduclor pour la saison prochaine. J'ai grande envie d'accepter, parce que l'affaire me paraît très avantageuse au point (!e vue artistique, mais je ne sais encore si cela sera possible, à cause de Cécile et des enfants, qui ne se trouveraient peut-être pas très bien d'un séjour de trois mois en Angleterre ; et moi, je voudrais moins encore demeurer trois mois séparé d'eux. Ceci tout à fait entre nous, car c'est encore un secret, et tu sauras que le Morning Herald reçoit communication de chaque mot que tu prononces en dormant. Donc, motus !»
LES MENDELSSOHN-BÂRTHOLDY. i»7
DE FANNY
« 28 décembre.
» Tu veux savoir ce que c'est q«e madame 0*** : M. 0***est un affreux marchand de vîn de Bordeaux, et madame 0***est une très jolie femme, chanteuse agréa* ble de romances françaises entremêlées d'airs itaKens, et une franche coquette, un peu dans le genre de madame W***, mais plus jolie et plus coquette avec ses mines de prude. Elle tourne tellement toutes les nobles tètes de Berlin, que c'en est comique; pendant que le mari vend son vin, la femme débite ses mélodies attendrissantes, avec accompagnement obligé de jeu de prunelles, de corsage et des bras, qui, je dois le dire, sont fort beaux.
> Aujourd'hui a eu lieu au Dôme (la cathédrale) la répétition du psaume 98, mis en musique par Félix pour le jour de l'an. Croirais-tu que j'ai dû louer une place, et que je ne l'ai obtenue qu'à grand'peine? Sans cela, je n'aurais jamais vu ce psaume conduit par Félix; car, aux grandes fêtes, le Dôme est si rempli, qu'il faut renoncer à y trouver une place, et je n'ai pas une foi assez robuste pour me tenir debout des heures entières dans la foule.
> Il faut que je te dise encore que, la semaine passée, nous avons eu chez Devrient une soirée que ron peut
188 LES MENDELSSOHN-fiARTHOLDY.
appeler la fête interrompue. Félix en a été comme un crin pendant trois jours
» Ainsi, Delaroche est à Rome, Schnetz va partir et Ingres trouve le temps long. Je ne suis pas envieuse et n'ai point sujet de l'être, car je me trouve très heureuse ; mais, s'il y a au monde une position que je jalouse, c'est celle du directeur de l'Académie de France à Rome. Avoue-le aussi, ô Romaine! Avoue que l'on éprouve ce sentiment quand on voit le palais Médicis; quand on se dit que l'on y demeure; que l'on y est royalement traité; que Ton est entouré de rélite de la jeunesse artistique de sa nation (du moins cela devrait être); que Ton jouit de droits et de libertés comme n'en a pas un ambassadeur!! Le seul côté ennuyeux, c'est qu'au bout de six ans, il faut céder *la place à un autre. Les artistes français sont trop heureux, vraiment ! »
DE LA MÊME
« 9 janvier 1844.
» Si vous séjournez au milieu des fleurs, sous un ciel d'azur, et si vous respirez un zéphir délicieux, nous flottons dans une atmosphère de musique, depuis la moindre jusqu'à la plus élevée. Je n'aurai besoin que de le nommer nos visiteurs : la Schrœder — De-
vrîent, Servais, Moriani, Scîabatta, Richard Wagner et son Yai^seau fantôme (fliegender Hollaender). Tu peux te figurer combien de soirées et d'argent cela coûte. La semaine passée, nous avons entendu Henriette Sontag, qui chante toujours d'une manière enchanteresse; mais ce qui est plus beau encore, c'est d'entendre Félix raconter comment la chose est arrivée et de quelle façon tout s'est passé.
» La comtesse Rossi*, impatientée de voir les Berlinois se pâmer d'aise aux romances de madame 0***, se détermina enfin à sortir de sa retraite, et à chanter à la cour, si la reine l'y invitait. Mais ceci ne put se faire à cause de l'étiquette. Alors M. de Massow et le comte de Redern entrèrent en lice pour savoir lequel des deux donnerait la première soirée musicale. Favorisé par Leurs Majestés, M. de Massow remporta l'avantage, et jeudi dernier eut lieu cette amusante fête où la Rossi et la 0*** chantèrent seules tour à tour, puis ensemble. Félix accompagna la Rossi et, è la demande du roi, il improvisa, mais, à ce qu'il m'a semblé, moins bien que d'ordinaire. La comtesse Rossi chante encore avec toute la grâce et toute la perfection de Jettchen Sontag; c'est ravissant, et je m'étonne qu'à côté d'elle, la petite 0*"* n'ait pas fait/îasco, ce qu'elle doit, j'imagine, à son joli minois.
. > Dernièrement aussi. Servais a joué dans une réu-
1. On sait que la Sontag se retira du théâtre pour épouser \e comte Rossi.
190 LKS MENDELSSOHN-BARTHOLDY.
nion chez Félix. Âiin de ne pas mettre à trop rude épreuve ton ignorance vraisemblable au sujet de Servais, je t'apprendrai que ce Belge est le premier violoncelliste de notre temps, et sans doute aussi le plus grand farceur. Nous avions entendu parler de son talent en ce dernier genre, jet c'était amusant de voir Félix, qui l'accompagnait, ne jeler que de loin en loin les yeux sur la musique, pour ne pas perdre une de ses grimaces. Quanta moi, je deviens tous les jours plus impitoyable pour ces sortes de choses, et malgré toutes ses singeries, Servais ne me ferait pas bouger de ma chaise pour mieux le voir! ^
DE LA MÊME
« 2 mars 18U.
» Hier, j'ai fait répéter pour la seconde fois îa IFa/pwrgis-Nachtf et dimanche nous la chanterons ; elle marche supérieurement. La Decker, Auguste Lœwe et Béer, notre nouvelle basse, font merveille, ainsi que les chœurs. Tu ne t'imagines pas combien cette musique est belle et amusante à chanter ! Les répétitions nous ont fait le plus grand plaisir. Cet après-midi, Félix, dont l'amabilité va crescendo^ a conduit Sébastien et Minna au théâtre de la résidence, pendant que, Paul et moi) nous allions au concert des deux toutes charmantes sœurs Milanollo S violonistes de onze et qua-
1. Térésa et Maria MilanoUo ont été des violonistes du plus grand talent. La cadette, Maria, était élève de sa sœur et serait
LES MËNDELSSOHN-BARTHOLDY. m
torze ans. L'aînée possède un talent très distîngaé, et la seconde promet d'être fort habile. On voudrait les manger. Avec une coquetlerie du meilleur goût et pleine de raison, elles se présentent sans ornements ni bijoux, en petites robes blanches et en pantalons. L'aînée porte de longues tresses noires, et la jeune a de belles boucles blondes tout autour de la tête. Le public les acclamait et battait des mains; il ayail bien raison. — Félix a maintenant obtenu, contre vent et marée (sic)^ que Ton chanterait dans les coaceiti d'abonnement. Enfin, nous aurons la neuvième symphonie et le psaume de Félix : Lorsque Isj^aël...
> Tu demandes pourquoi nous ne t'avons pas envoyé, dans une lettre, la marche nuptiale? D'abord, parce que c'est un grand morceau de musique qui ne tiendrait pas dans une feuille, et ensuite, parce que, cette année, tu as des oranges, de la saleté et du soleil ; et, si nous ne te réservions pas quelques pois chiches, de la propreté et delà musique, tu ne nous reviendrais pas! >
devenue une incomparable artiste, ai la mort ne Tavait enleTéa» en octobre 1848, à peine âgée de seize ans. Térésa renonga en 1857, à la carrière artistique, pour épouser M. Parmentier, capitaine du génie dans l'armée française et aujourd'hui gêné* rai. M. Parmentier est lui-même un musicien de grand talent» et madame Parmentier (Térésa MilanoUo) est née à Savigliano, près Turin, le 28 août 1827.
DE LA MÊME
<r 18 mars 18i4.
y> Nous nageons dans les plaisirs. La semaine passée, chaque jour a été doublement et même triplement occupé : quatre grandes soirées l'une après Tautre! Dans Tune, nous avons entendu la Rossi, dans Tautre la Birchy cantatrice anglaise, qui chante tout à fait comme la Novello, et enfin la Decker. Notre dernier dimanche a été le plus brillant que nous ayons jamais eu, tant sous le rapport de Texécution que du public. Quand je t'aurai dit qu'il y avait dans la cour vingtdeux équipages; que Liszt et huit princesses étaient dans la salle, cela suffira, j'espère, pour que tu ne me demandes pas la description de la splendeur de ma hutte; mais je veux bien te communiquer mon répertoire : quintette de Hummel; duetto de Fidelio; variations de David délicieusement jouées par le petit Joachim, lequel n'esl pas un enfant prodige, mais un prodigieux enfant, et, de plus, grand ami de Sébastien; deux Lieder de Félix et de Eckert, chantés par cœur par la Decker et, comme toujours, fort bien accueillis. Je te permets de n'en point faire un secret à Eckert. Après quoi est venue la Nuit de Walpurgis, que mon auditoire attendait déjà depuis quatre semaines, et qui a magnifiquement marché. Nous avions eu trois répé-
titîons, dans lesquelles les chanteurs s'amusèrent
tellement, qu'ils en auraient volontiers recommencé
une quatrième. Félix assistait à la dernière, dont il se
\ montra satisfait. J'aurais bien voulu qu'il accompagnât,
'f mais il s'y est refusé, et n'a consenti qu'à jouer l'on-
1^ verture avec moi. Je vais maintenant donner congé à
i. mes musiciens jusqu'à Pâques; car Félix va avoir
besoin d'eux. Le dimanche des Rameaux, il doit diriger,
f dans l'église de la garnison, VIsraël en Egypte^ avec
f un personnel de quatre cent cinquante exécutants, etc.
Quittons un moment la correspondance pour raconter certaines particularités que ne contiennent pas les lettres. Les relations de Félix avec Berlin avaient atteint leur moment de crise la plus aiguë en automne 1844. Ayant bien prévu ce qui arriverait, il avait pris ses dispositions en conséquence; il était convaincu qu'il ne parviendrait pas à se fixer à Berlin d'une façon durable. A chaque instant, il se heurtait à une nouvelle difficulté; tantôt, c^était avec les directeurs de l'Académie de chant (Sing Akademie) ; tantôt, avec le surintendant du Théâtre royal ; tantôt, avec le haut clergé, et, comme il devenait de plus en plus évident que ces obstacles n'étaient pas fortuits, mais amenés par la position indéterminée et vague de Félix, placé entre deux autorités jalouses de leurs prétendus droits, on ne pouvait espérer qu'ils disparaiiraien
LES MENDELSSOHN-BARTHOLDY. l'J5
avec ]e temps. Plus il Toulait s'acquitter constiencieusèment, énergiquement des devoirs Je sa charge, plus les collisions devenaient fréquentes. Il prit donc la résolution irrévocable de se démettre de ses fonctions.
« Quand je l'entends raisonner sur ce sujet, ditFanny dans son journal, je ne puis que lui donner raison, car ses motifs sont nobles et dignes de lui; mais c'est un rude coup pour moi, qui m'étais si bien habituée à ravoir à mes côtés, ainsi que tous les siens. Et dire que je vais être forcée de renoncer à tous les beaux plans musicaux que j'ai formés! Quel dommage! »
Félix dirigea encore quelques concerts et, siirle désir du roi, fit exécuter le Paulus : après quoi, l'orchestre alla lui donner une sérénade et lui exprimer le regret que son départ causait à tous. Le 30 novembre, il quittait Berlin pour retourner à Leipzig.
Si l'on admet que Mendelssohn se soit mépris, et ait agi contre ses convictions lorsqu'il prêta l'oreille aux propositions berlinoises, il faut aussi admirer la fermeté avec laquelle il sut résister à tous projets et à toutes offres qui ne satisfaisaient pas ses idées de jus* tice. Ses principes artistiques étaient à l'épreuve des places, des honneurs, et même de la royauté.
Sur ces entrefaites, Rebecca étant accouchée d'une fille, à Rome, les Hensel partirent pour cette ville, en janvier 1845. Félix avait remisa Fanny, pour Rebecca, une lettre dans laquelle il lui disait :
€ Tu sais que j'ai dû renoncer à une position à Berlin. En bonne conscience, il ne m'était pas possible
de rester à la télé d'un corps de musique que je considère comme mauvais, et dont la réforme n'est pas en mon pouvoir, puisque tout dépend uniquement du roi, qui a bien d'autres choses en tête, j»
Le 25 mars, il écrivait de Francfort à ses sœurs encore à Rome :
« J'ai reçu avis de la représentation d'Antigone à Covent-Garden. Ils me demandent quand ils pourront donner Œdipe? Je les ai renvoyés au roi de Prusse. Ma partition est fmie depuis quelques jours, et, si la musique me plait toujours autant qu'à présent J'espère qu'elle vous plaira aussi quand je la tambourinerai Sur le piano à Soden. J'ai terminé depuis peu les six sonates pour orgue. Voulez-vous que je vous les fasse entendre sur Torgue de Ober-Liedenbach ? Le maître d'école est un homme aimable qui le permettra volontiers. J'ai commencé une symphonie et un trio, et j'ai conçu le plan d'un nouvel oratorio. Tout le monde me harcèle pour que j'écrive un opéra! Je le veux bien, mais où trouver un poème convenable? Jusqu'aujourd'hui, je n'ai pas encore réussi à en trouver un, et, si je ne mets pas la main sur un sujet qui me plaise, je ne le ferai pas ; car il en est de l'opéra comme de toute autre musique : il faut l'écrire non pour les autres, mais pour soi. ^
Dans l'été de 1845, toute la famille se réunit en Congrès (comme disait Félix) sur le Rhin, c'est-à-dire à Mayence et à Soden. Ce fut pendant cette excursion que le maestro décida qu'il reprendrait son ancienne-
position à Leipzig. En novembre et en décembre, il y fit exécuter Œdipe elAthalie, après quoi il se mit à la composition de son Elie, dont il avait tracé le plan à Francfort. On voit dans sa lettre du 23 mai 1846, adressée à Schubring, et dans celle du 9 novembre suivant à Bendemann, après son grand succès à Birmingham, le soin et Tattention qu'il mil à étudier son texte. À la Pentecôte, il était à Aix-la-Chapelle ; la Fête-Dieu le vit à Liège, où il devait assistera l'exécution d'un Lauda Sion donl je vais parler, et aussitôt après, il partit pour Cologne, prendre part à la grande réunion du Mœnnergesang, pour lequel il avait composé un chant de fête, intitulé : <ic Aux artistes » (An die Kûnstler), sur des paroles de Schiller. Revenu à Leipzig le 27 juin, il écrivait à Fanny :
(L Tu me demandes des nouvelles du Rhin ; mais le malheur est que la lettre de Cécile, dans laquelle, à ma prière, elle fait à Paul le récit détaillé de mon voyage, s'est croisée avec la tienne, en sorte que je ne me souviens plus de ce que tu sais ou ne sais pas. De ma vie je n'ai passé de semaines aussi remplies que les trois dernières; je ne me couchais pas avant une heure, et, à six heures, j'étais sur pied. Dimanche, un Français que je crois parisien me demanda :
> — Qu'est-ce que chante ce soir mademoiselle Lind?
> — La Créationy répoi\dis-je.
> — Comment peut-elle chanter la Création?
reprit-il; la dernière fois que j'ai entendu chanter la
Création en France^ c^est une basse-taille qui la chantait f
» Qu'en dis-ta ? Les chœurs se sont très bien conduits et, si Paul avait entendu la Lind dire les deux premiers airs de la Fête d'Alexandre, il aurait de nouveau perdu la tête, comme au concert. J'ai quitté ensuite Âix-la-Chapelle pour Dûsseldorf, où l'on m'a donné deux sérénades consécutives, parce que les deux sociétés philharmoniques (Lteder^a/feln) de cette ville se détestent si cordialement, qu'elles n'ont pas voulu chanter ensemble. J'ai aussi joué chez Kyllmann sur son piano d'Erard, et nous avons bu du Champagne de la veuve Cliquet, une bien brave femme. A propos! résultat de mes voyages! tous les ans, je reçois de cette dame vingt-quatre bouteilles de son vin. Qu'est-ce que cela veut dire? Je te l'expliquerai de vive voix. Le soir, j'étais à Cologne, elle lendemain à Liège. Cécile t'aura certainement tout dit à ce sujet. Belgique! »
On va voir ce que signifiait cette exclamation. Comme je viens de le dire, il allait à Liège pour entenlre le Lauda Sion que lui avait demandé l'évéque de cette ville. Son ami Chorley arriva de Londres pour Ty rejoindre, et c'est à son récit que j'emprunte les détails suivants* :
« C'est une pitié, dit M. Chorley, que ceux qui ont commandé cette œuvre à ce grand artiste aient si mal calculé leurs moyens d'exécution. Outre que l'acous-