Appartient à M. Raymond Hartel de Leipzig
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derniers mouvements ne prirent qu'un jour chacun au compositeur. L'éloge qu'en fit Ferdinand David, lui valut de Schumann une lettre qui prouve combien il fut un artiste idéal et modeste.
€ Hârtel, lui dit-il, m'a fait savoir avec quelle bienveillance vous avez parlé de mes quatuors, et venant de vous, cela ne peut que me flatter extrêmement. Mais je veux faire mieux encore, et il me semble qu'à chaque œuvre nouvelle, je dois tout reprendre depuis le commencement ! »
En octobre de la même année, on joua les quatuors chez David, et Hauplmann, qui était présent, exprima la surprise que lui causait le talent de Schumann, qu'il ne s'était pas figuré si grand, à beaucoup près, ne l'ayant jugé que d'après ses premières œuvres pour le piano. La même année, vit se produire l'œuvre à laquelle il doit principalement sa renommée en Europe : le quintette pour piano et cordes. La première exécution publique en eut lieu le 8 janvier 1843, au Gewandhaus, sa femme, à laquelle il est dédié, jouant la partie de piano. Berlioz, qui vint en 1843 à Leipzig, où il fit la connaissance personnelle de Schumann entendit ce quintette dont il porta la renommée à Paris. Outre le quintette, Schumann écrivit, en 1842, le quatuor pour piano (Op. 47) et un trio pour piano, qui demeura inédit pendant huit années, après lesquelles il parut comme opus 88, sous le titre de :. Phantasiestuke fur Piano- forte, Violin und Celle. Le quatuor aussi fut délaissé quelque temps ; mais le
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8 décembre 1844, madame Schumann, qui tenait le piano, David le violon, et Niels Gade, directeur pour cette année des concerts du Gewandhaus, l'alto, Texécutërent pour la première fois en public.
Un changement total de style distingue Tannée 1843. Il publia les variations pour deux pianos, dont la popularité est aujourd'hui universelle, et que Mendelssohn prit, en quelque sorte, sous son patronage, en les jouant au Gewandhaus avec madame Schumann, le 19 août 1843. Mais l'œuvre capitale de l'année, fut le ParadiSy et la Péri, grande composition pour voix solo, chœur et orchestre, sur un texte tiré de Lalla-Rookh, de Th. Moore. L'enthousiasme provoqué par cette belle conception à sa première audition (4 décembre 1843), sous la conduite du compositeur en personne, fut si grand, qu'il fallut la redire huit jours après à la demande générale, et, les 11 et 23 décembre, on l'exécuta à TOpéra de Dresde. Dès ce moment, la réputation de Schumann s'établit fermement en Allemagne, quoiqu'il ait fallu vingt ans encore pour que son œuvre devînt décidément populaire.
Le succès colossal de son premier essai, dans une branche d'art à laquelle jusque-là il n'avait pas touché, engagea Schumann à entreprendre une autre œuvre du même genre, et, en 1844, il commença l'élaboration de la seconde de ses plus importantes compositions chorales, la musique pour le Faust de Gœthe. Mais, après en avoir écrit quatre numéros, il dut renoncer à toute occupation intellectuelle, pour soigner sa
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santé fortement compromise par ses excès de travail.
Les quatre premières années de la vie conjugale du couple Schumann se passèrent loin du monde et presque dans la solitude. Cependant, au commencement de 1842, il accompagna sa femme, qui allait donner des concerts à Hambourg, où Ton exécuta la symphonie en si bémol; puis, madame Schumann continua seule son voyage à Copenhague, laissant son mari retourner dans sa tranquille retraite à Leipzig. L^ëté suivant, les deux époux firent uue excursion en Bohême, et à Kdnigswart, ils furent présentés au prince de Hetternich, qui les invita à venir à Vienne. Robert avait pris d'abord un certain plaisir à ces tournées artistiques, presque toujours fructueuses; mais il s'en lassa bientôt, leur préférant la paix et le confort de son foyer domestique : il fallut que sa femme le menaçât de partir sans lui, pour qu'il se décidât à faire le voyage de Russie, en 1844. Il était désolé de devoir encore s'éloigner de ses chères pénates. .
« N'attendez pas de moi, écrit-il à un ami, que je vous dise longuement combien il m'en coûte de sortir de mon cercle paisible. Je n'y puis penser sans qu'un ennui mortel vienne m'assaîllir. "»
Cependant, il finit par en prendre son parti et, le 26 janvier, ils quittèrent Leipzig. Sa femme donna des concerts à Mîttau, Riga, Pétersbourg et Moscou, et l'enthousiasme avec lequel on l'accueillit partout, attira de plus en plus l'attention sur les œuvres de
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son mari, but constant de ses plus nobles efforts. Une. fois qu'il eut quitté sa demeure^ Schumann trouva de la satisfaction et même du plaisir à faire ce voyage^ qui fut brillamment heureux sous tous les rapports. A Pétersbourgy son vieil ami Henselt, qui s'y était définitivement établi, le reçut avec une franche cordialité. Dans une soirée chez le prince d'Oldenbourg, Henselt joua, avec madame Schumann, les variations pour deux pianos. La symphonie en si bémol fut aussi exécutée sous la direction de l'auteur, dans une soirée donnée par les comtes Joseph et Michel Wielhorsky, amateurs de musique éclairés, et connaisseurs des plus distingués. C'est sans doute à cette circonstance que se rattache la dédicace du quatuor pour piano (Op. 47), à un comte Wielhorsky.
Nous retrouvons le couple Schumann à Leipzig, dans le courant de juin. Le voyage de Russie avait laissé dans l'esprit de Robert de si agréables souvenirs, qu'il songea à en préparer un autre pour l'année suivante en Angleterre, où il désirait que sa femme cueillît de nouveaux lauriers comme pianiste, et lui comme compositeur. Il se proposait de faire entendre à Londres le Paradis et la Péri, et en attendait un succès tout particulier, l'œuvre étant, pour ainsi dire, € émanée du sol britannique, et une des fleurs les plus suaves de la poésie anglaise ». Après avoir consulté Mendelssohn, il écrivit à Moschel es pour lui faire part de son projet; mais des obstacles imprévus en empêdièrent la réalisation. Il fut néanmoins très flatté
d'apprendre que la reine Yictoria goûtait fort sa musique, et avait fait exécuter sa symphonie en si 6^mol par son orchestre privé, au château de Windsor.
Au lieu d'aller en Angleterre, ils se dirigèrent sur Vienne, où ils arrivèrent à la fin de 1846. Robert y conduisit de nouveau la symphonie en si bémols et sa femme joua son Concerto de piano. Mais le public se montra rebelle aux conceptions schumanesques, et justifia ainsi son ancienne boutade, que « les Yiennois étaient ignorants et bornés, et ne savaient que fort peu de chose de ce qui se passait hors de chez eux ]»r Les résultats ne furent guère plus satisfaisants à Berlin où ils se rendirent en quittant Vienne, et où l'on exécuta le Paradis et la Péri; mais, à Prague, ils rencontrèrent une chaleureuse réception et une sincère admiration.
L'année 1844 fut la dernière de la résidence de Schumann à Leipzig; en octobre, il quitta cette ville où, sauf de courts intervalles, il avait passé quatorze ans à travailler, et se transporta à Dresde. Il avait renoncé, en juillet, à la rédaction de la Neue Zeitschrift. Depuis le 3 avril 1843, il occupait une chaire au conservatoire de Leipzig, qui venait d'être fondé, grâce à la sollicitude et aux efforts de Mendelssohn. Il y enseignait le piano et la composition; mais son naturel réservé et son mutisme habituel, le rendaient peu propre au professorat. A proprement parler, il n'eut point d'élèves, ni au conservatoire, ni en particulier. Dans une lettre qu'il adresse de Dresde à-
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David, il mentionne incidemment Cari Ritter comme son disciple, après qu'il eut quitté Ferdinand Hiller, et il écrit à ce dernier qu'il a fait un peu avancer le jeune Ritler. Toutefois, il est impossible de dire quelle fut la méthode d'enseignement de Schumann, et une seule exception ne fait que confirmer la règle.
Le transfère ment à Dresde paraît avoir été principalement amené par l'état de souffrance de Schumann^ dont la santé était sensiblement ébranlée. L'affection nerveuse qui le jetait quelquefois dans des paroxysmes d'irritation extrêmement pénibles et douloureux pour lui et pour les autres^ rendait absolument nécessaire un changement de résidence; il fallait faire diversion à ses pensées habituelles. Il s'était tellement surmené dans ses travaux de composition, que son médecin lui défendit même d'entendre de la musique. A Leipzig, il aurait été impossible d'obéir strictement à une semblable prohibition, mais à Dresde, le cas devenait tout différent.
« Ici, écrit-il à David, le 25 novembre 1884, on peut revenir à l'ancien désir de faire de la musique, tant il y en a peu à entendre. Cela est bon pour moi,
car mes nerfs me font encore beaucoup souffrir; tout m'affecte et m'épuise ! »
Aussi vécut-il d'abord à Dresde dans une retraite absolue. Un ami, qui alla l'y voir, le trouva si changé, qu'il en conçut des craintes sérieuses pour sa vie. On lui fit aussi essayer des bains de mer, mais il fallut longtemps pour qu'une amélioration visible se produisît chez lui. En février 1846, après un mieux léger, il retomba plus malade que jamais, et ces désagréments se renouvelèrent encore l'année suivante. Il ne se rappelait plus les mélodies qui se présentaient à lui en composant; l'effort que lui coûtait l'invention fatiguait son cervau et affaiblissait sa mémoire. Dès qu'une modification favorable se manifesta d'une façon durable dans sa santé, il se remit au travail avec acharnement. Les formes coatrapuntales très compliquées l'attiraient plus que jamais. Les Études et les Esquisses pour piano pédalier, les six fugues sur le nom de « Bach 3), et les quatre fugues (Op. 72) pour piano, doivent leur existence à cette attraction momentanée. Cependant, la plus grande œuvre des années 1845-46 fut la symphonie en ut majeur, que Mendelssohn dirigea au Gewandhaus de Leipzig, le 5 novembre 1840.
Peu à peu Schumann avait repris ses relations avec quelques personnes qui avaient ses sympathies. Parmi elles, nous comptons la veuve de Ch.-M. de Weber, dont il appréciait fort le fin sentiment musical. Il passa sa première année à Dresde avec Ferdinand HîUer, qui y demeurait depuis 1844. Leurs rapports
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se multiplièrent et se transformèrent en une vive et durable intimité. Quand Hiller organisa, en 1845, des concerts par souscription, Schumann prit une part active à Tentreprise. Il fut en termes amicaux avec Richard Wagner, alors maître de chapelle à Dresde. Il s'intéressa beaucoup au Tannhaûser, qu'il entendit souvent, et sur lequel il s'exprime en termes élogieux , mais non sans réserve. Ainsi, il écrivait, le 7 août 1847 : « Si Wagner était aussi mélodiste qu'il est intelligent (Geistreich), il serait vraiment l'homme du siècle. »
Schumann ne prévoyait pas alors les succès futurs de Wagner, ni le beau tapage qu'il devait faire dans le monde. Malgré l'intérêt qu'il ressentait pour le € musicien de l'avenir ]», sa nature différait trop absolument de la sienne pour qu'une amitié réelle s'établît entre eux. Wagner fut toujours remuant, versatile et loquace, tandis que la réserve et le mutisme de Schumann n'avaient fait qu'augmenter depuis sa maladie, et même ses intimes, comme Moschelès cft Lipinski, se lamentaient de ce que, avec lui, la conversation était à peine possible.
Dans la collection des œuvres de Schumann se trouve un Thealerbuchlein (1847-1850), dans lequel de courtes notes trahissent le^ impressions qu'éveillaient en lui certains opéras. Cet opuscule nous apprend qu'en 1847, il allait assez souvent au théâtre et qu'il composait un opéra. Il y avait longtemps que celle idée lui souriait : écrire un opéra ! Déjà, en 1842, il écrivait:
« Savez-vous quel vœu je forme? Un opéra allemand! Il y a là un vaste champ à cultiver. »
Il termine par ces mots significatifs un article de critique dans la Zeitchrift de septembre 1842, sur un opéra de Henri Esser :
« Il serait grand temps que les compositeurs allemands fissent mentir le reproche qu'on leur adresse depuis une éternité, d'être assez lâches pour laisser le champ libre aux Italiens et aux Français. Mais, en même temps, et à ce propos, il y aurait aussi un mol , à dire aux poètes allemands! :»
En 1844, il composa un chœur et un air pour un opéra tiré du Corsaire de lord Byron; mais il en resta là, et ces deux pièces n'ont pas été publiées. Il correspondait aussi, avec son ami Zuccamaglio, au suj«t d'un opéra dont le livret devait lui être remis à son retour de Russie; il est prodigue de notes sur des sujets de toute nature, de toutes périodes et de toutes nationalités; finalement, en 1847, il se prononça pour la légende de sainte Geneviève. Il persuada à Robert Reinicke, le poète, qui habitait Dresde, de se charger de la rédaction du poème; mais Reinicke ne parvint pas à le satisfaire, et Hebbel, qui vint à Dresde sur la fin de juillet 1847, refusa de se charger de cette tâche. Il fallut que le compositeur fît appel à ses propres qualités poétiques, et construisît lui-môme son libretto.
En avril 1848, la musique de l'opéra était si avancée, qu'il crut pouvoir tenter les premières démarches
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pour le faire exécuter. Il pensa d'abord au théâytre de Leipzig, où il comptait des amis; mais ce projet tomba dans l'eau. En juin 1849, alors que les répétitions devaient commencer, des affaires domestiques le contraignirent à rester chez lui, et le reste de l'année s'écoula en faux-fuyants et en promesses fréquentes, mais toujours éludées, de Wirsing, directeur du théâtre, qui ne tint même pas sa « parole d'honneur y> de faire représenter l'opéra sur la fin de février 1850 au plus tard. C'est ainsi qu'à son premier essai, Sclïumann apprit à connaître les déboires inhérents à la carrière de dramatiste, et les basses intrigues d'une direction théâtrale, lesquelles durent écœurer et dégoûter son âme droite et intègre. Dans son indignation, il traita Wirsing de « violateur de la foi jurée » et voulut l'attaquer en justice ; il fallut toute Tintercession de ses amis de Leipzig pourle dissuader d'entamer ce procès. Tenant essientiellement à voir sa Genoveva (Geneviève) mise à la scène, Schumann prit le parti de se faire son propre imprésario, et, le 25 juin 1850, eut lieu la première représentation. Mais le moment était mal choisi, et il ne se faisait aucune illusion sur le peu d'empressement que mettrait le public à se rendre à son appel .
« Qui donc, écrivait-il au docteur Hermann Hârtel, qui donc va au théâtre en mai ou en juin, et ne préfère pas se promener dans les bois? »
Malgré cela, le nombre de ses admirateurs était grand, et le premier opéra d'un maître aussi fameux
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donnait de belles espérances. La salle fut remplie, et, si le public ne se montra pas bien chaud, le résultat demeura honorable pour le compositeur. Malgré cela, les artistes et les connaisseurs reconnurent unanimement que Schumann manquait des qualités indispensables à un dramaliste. On désapprouva généralement sa renonciation presque absolue au récitatif; et personne, si ce n'est Spohr, qui assista à plusieurs répétitions, ne se prononça en faveur de Tœuvre. Il faut dire que, dans son dernier opéra, les Croisés, Spohr avait adopté une méthode similaire et, naturellement, il fut enchanté de trouver que Schumann avait appliqué son idée. Ce dernier ne voulait pas du récitatif, parce qu'il le trouvait trop vieuXy et l'avait remplacé par une sorte de chant mesuré et languissant auquel il donnait le nom d'arioso^ c'çsl-à-dire, air sans formes. Après .trois représentations (25, 28 et 30 juin), Genoveva fut mise de côté. Déjà vexé par les ennuis que lui avait suscités Wirsing, et désappointé de la froide réception faite à son premier opéra, Schumann se montra surtout contrarié des comptes rendus des journaux, et surtout d'une critique du docteur Krûger dans la Zeitschrift. Il lui écrivit en termes tellement vifs et si peu mesurés, que cette polémique les brouilla pour toujours.
Schumann fut plus satisfait de l'accueil fait à sa musique de Faust. En 1848, il compléta les portions qui forment la seconde partie du poème de Gœlhe. Le
25 juin de la même année, on l'exécuta devant un
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petit nombre d'amis sur lesquels elle fit une profonde impression; on fut d'avis que la musique éclaircissait pour la première fois le sens des paroles, tant le musicien s'élait pénétré de l'esprit le plus subtil du poète. Comme le centenaire de Goethe approchait (28 août 1849), on décida que l'on donnerait à Dresde un festival, dont le programme se composerait de la musique de Fausty de Schumann, et de celle de la Walpurgisnacht de Mendelssohn. Quand les artistes de Leipzig connurent cette résolution, ils ne voulurent pas demeurer en arrière de ceux de Dresde, et, le 29 août, on exécuta ces mêmes œuvres dans la salle du Gewandhaus.A Weimar aussi, on voulut, pour la même occasion, entendre la musique de Fausty ce qui causa une joie sans bornes à Schumann, enchanté que son œuvre eût servi pour une telle solennité. Il écrivit au docteur Hârtel :
a: J'aimerais d'avoir le manteau de Faust, pour pouvoir être partout à la fois, et entendre ma musique. »
A Dresde, le succès fut colossal, mais à Leipzig le public se montra plus réservé, lors de la première audition. Schumann en reçut la communication avec calme.
« Il me parvient, dit-il dans une lettre, des rapports sur l'impression produite à Leipzig par mes scènes de Faust; les uns semblent en avoir été éraotionnés, tandis que les autres n'ont pas éprouvé de sensation définie. Je m'y attendais. Peut-être s'offrira-t-il cet hiver une occasion pour la reprise de Tœuvre, et il
serait possible que j*y ajoutasse d'autres scènes. » Celte reprise ne fut pas effectuée du vivant de Schumann; mais il réalisa son dessein d'ajouter plusieurs scènes, et, en 1853, il fit précéder d'une ouverture l'œuvre, qu'il divisa en trois parties. Elle n'a été publiée que deux ans après sa mort.
Entre temps, sa santé s'était bonifiée et raffermie, ce dont on a la preuve par son redoublement d'activité, que sa femme et ses amis ne virent pas sans appréhension. En 1849 seulement, il produisit trente œuvres, de considérable développement pour la plupart; jamais les idées ne lui étaient venues aussi abondantes et aussi fraîches ; jamais il n'avait eu moins de mal à leur donner des formes. Partout et toujours il composait : assis, levé, couché, en marchant, en mangeant, au milieu du tumulte et du vacarme, rien ne le dérangeait. Absorbé dans l'idée qu'il poursuivait, il demeurait sourd à tout bruit et étranger à ce qui l'entourait. Ainsi, il écrivit la mélodie de Mignon, Kennst du das Land (Connais-tu le pays), à Kreische, près Dresde, au milieu du tapage et des jeux bruyants de ses enfants. Dans un restaurant très fréquenté par la société artistique de Dresde, où d'habitude il allait le soir boire de la bière, il s'asseyait dans un coin, la face au mur, tournant le dos à la compagnie, sifflottant doucement pour lui, et développant ainsi ses idées musicales. On ne voit pas dans l'œuvre de Schumann de cette époque, qu'il ait eu de la prédilection pour une forme artistique quelconque. Pièces pour
piano, trios de chambre, mélodies et duos vocaux, chœurs avec et sans orchestre, concertos, morceaux pour le cor, la clarinette, le hautbois, le violoncelle ou le violon, avec accompagnement de piano, même de la musique mélodramatique — tout celase presse en foule comme impatient de sortir de son étrange et impétueux cerveau. Parmi les belles et importantes productions qui virent alors le jour, la musique de Manfred de Byron mérite une mention spéciale. Liszt la fît exécuter pour la première fois, le 13 juin 1852, au théâtre de Weimar. Schumann, à cette occasion, arrangea le drame pour la scène, comme préface de la partition. Leipzig l'entendit enfin, le 24 mars 1859.
Dresde fut la résidence de Schumann jusqu'en 1850, c'est-à-dire six ans. Dans les derniers temps, il fréquenta un peu plus le monde, rechercha même la société, et revint à la vie active et extérieure. A l'exception des voyages de Vienne et de Berlin, déjà mentionnés, sa seule excursion marquante, pendant cette période, fut une tournée artistique, en 1850, à Bremen et Hambourg, où sa femme et lui donnèrent des concerts. Il échappa aux troubles qui suivirent l'insurrection de Dresde de 1849, en quittant la ville avec sa famille. C'est alors que Richard Wagner, emporté par son naturel fougueux et orgueilleux, se conduisit avec une ingratitude inexcusable envers le roi de Saxe, qui, cependant, lui avait souvent donné des marques de sa bienveillance. Quoique loin d'être un révolutionnaire comme Wagner, tout au plus politicien, Schu-
mann aimait la liberté et la voulait pour les autres comme pour lui ; mais il ne serait pas descendu dans la rue pour la conquérir, laissant aux gouvernements le soin de la distribuer à chacun, sans nuire aux affaires de l'État. La musique était son unique occupation, son seul rêve ; aussi ne faut-il pas nous étonner s'il eut la tentation de devenir, comme son ami Mendelssohu, directeur d'orchestre. Ferdinand Hiller avait dirigé à Dresde une société chorale d'hommes (Liedertafel), et, quand il quitta cette ville pour Dùsseldorf, où il allait exercer les fonctions de directeur de la musique de la ville, Schumann lui succéda. Il conduisit quelque temps cette société avec beaucoup d'intérêt, et écrivit quelques chœurs pour voix d'hommes : trois chants de guerre et de liberté {Kriegsund Freiheitslieder)y sept autres en forme de canons sur des paroles de Rùckert, et un grand motet pour double chœur. Malgré cela, il se dégoûta bientôt de ces fonctions, pour lesquelles il n'était pas fait* Dans une lettre à Hiller, du 10 avril 1849, après qu'il se fut retiré de cette société, il lui dit :
« Je me sentais hors de mon élément; ces gens-là sont trop beaux (hubsch). >
Après la mort de Mendelssohn, la direction des concerts du Gewandhaus passa dans les mains de Julius Rietz. Dans l'été de 1849, le bruit courut à Dresde que Rietz devait succéder à Nicolaï, comme maître de chapelle du roi. Aussitôt, Schumann postula pour l'emploi de directeur des concerts du Gewandhaus, et, sans
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vanité, il pouvait se flatter que le choix tomberait sur lui, si connu et si estimé à Leipzig. Il souriait à TiJée de succéder à Aendelssohn, son ami tant honoré.
« Je serais heureux, écrivait-il, que la chose réussît. J'aspire après une fonction régulière; et, quoique je ne puisse oublier les quelques années durant lesquelles j'ai vécu exclusivement en compositeur, et que je sache qu'une époque aussi productive et aussi heureuse ne reviendra peut-être plus pour moi, je me sens néanmoins poussé vers une vie active, et mon plus ardent désir serait de contribuer à maintenir la renommée dont rinstitutionjouitdepuis si longtemps.]»
Ce vœu ne se réalisa pas, puisque Rletz demeura à Leipzig; mais le désir de Schuraann d'obtenir un champ d'œuvreplus étendu, allait être satisfait l'année suivante.
En 1850, Hiller se démit de son poste à Dûsseldorf, pour aller occuper, à Cologne, la place de maître de chapelle qu'il occupa jusqu'à sa mort (1885). Il proposa Schumann pour lui succéder, et entama avec lui des pourparlers qui se prolongèrent un peu de temps, à cause de Thésitation de Robert à accepter cet emploi, dans la crainte que l'état de la musique à Diisseldorf ne fût précaire, s'il fallait croire les renseignements défavorables que lui en avaient donnés Mendelssohn et Rietz. A Dresde, on s'efforça de le retenir, et on lui promit de lui faire obtenir sa nomination de maître de chapelle du roi de Saxe ; mais, cette démarche n'ayant pas abouti, il accepta les offres de Dûsseldorf, où il
arriva avec sa famille, le 2 septembre 1850. Le premier concert d'hiver lui fut en quelque sorte consacré, car on y entendit Touverture de Genoveva^ la première partie du Paradis et la Péri, et d'autres de ses mélodies. Ses nouvelles fonctions devaient consister à diriger une société vocale et orchestrale {Liedertafeï) et à conduire un certain nombre de concerts dans le courant de l'hiver. Le 24 octobre 1850, il fit ses débuts comme chef d'orchestre.
Il est incontestable que la présence seule de Schumànn donna une forte impulsion au sentiment général pour la musique à Dûsseldorf; l'intérêt pour les concerts par souscription, pendant l'hiver de 1850, fut plus grand que jamais, et, après la série habituelle des six, le comité directeur entreprit une seconde série de trois, et même de quatre concerts. Au commencement, la direction Schumann donna une entière satisfaction; on le croyait né chef d'orchestre, mais il n'en était rien pourtant, et il manquait totalement des qualités nécessaires à un conductor. Tous ceux qui l'on vu le bâton en main, ou qui jouèrent sous ses ordres, sont unanimes sur ce point. Indépendamment de ce que la conduite d'un grand orchestre pendant des heures entières le fatiguait énormément, il n'avait ni le recueillement, ni la promptitude du coup d'oeil, ni la présence d'esprit, sans lesquels il est impossible de conduire^ au vrai sens du mot. Il éprouvait même de la difficulté à faire partir au tempo désigné, et parfois rendait indécis le premier coup
d'archet. La pratique parfaite, les explications aux musiciens, lambeau par lambeau, les remarques instructives sur le mode d'exécution, qui constituaient chez Mendelssohn un si admirable ensemble de qualités, étaient choses inconnues et même impossibles à Schuman. Il faisait jouer une pièce d'un bout à l'autre sans observations, et, si l'exéculion ne répondait pas à son attente, on recommençait une seconde fois et même une troisième, à sa grande colère contre ce qu'il appelait la maladresse, ou la mauvaise volonté des artistes. Cela ne pouvait que lui être nuisible et surexciter son tempérament si facilement irascible ; aussi, à mesure que vinrent les années, son incapacité comme conducteur s'accrut avec les progrès d'une maladie qui, après avoir semblé radicalement guérie à Dresde, reparut avec plus de gravité à Dùsseldorf.
Dans le cercle de sa famille, c'était un tout autre homme qu'en société; il s'y montrait causeur spirituel et même gai, à un point qui aurait surpris un étranger. Il adorait ses enfants et paraissait heureux de s'occuper d'eux. Ses trois Sonates pour piano (op, 118)composées pour ses filles Julie, Élise et Marie; 1'^/bum pour les commençants ; le Bal d* enfants, et d'autres pièces encore, sont des preuves touchantes de la manière dont il exprimait en musique son amour peureux.
Le premier grand ouvrage de la période dusseldorfienne fui la symphonie en mi bémol^ qu'il commença avant de quitter Dresde. Une fois installé sur
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le Rhin, il pensa aux grands festivals qui, depuis 1818,n'avaient pas cessé de se succéder annuellement dans les districts rhénans, et il voulut prendre part à l'une de ces Musikfesten en qualité de compositeur. Il écrivit donc celte symphonie en cinq mouvements, entre le 2 novembre et le 9 décembre 1850, et Tintitula Symphonie rhénane. Elle fut exécutée sous sa direction, le 6 février 1851, à Dûsseldorf, puis à Cologne, le 25 du môme mois; mais le public l'accueillit avec tiédeur. Il n'était pas encore assez éclairé pour discerner des beautés toutes nouvelles pour lui, et suivre le compositeur dans la voie de progrès où celui-ci voulait le conduire.
Quoique Schumann n'ait eu, pour ainsi dire, que du désagrément et des ennuis avec sa Genoveva^ il était hanté par l'idée d'écrire un second opéra. En octobre 1850, il reçut de Richard Pohl, alors étudiant à l'université de Leipzig, un libretlo tiré de la Fiancée de Messine {die Braut von Messina) de Schiller, mais il ne put se décider à le mettre en musique; toutefois, en janvier 1851, il jeta sur le papier une ouverture pour la Braut von Messina, ce qui prouve combien ce sujet l'intéressait, malgré sa répugnance à le musiquer. Il aurait voulu quelque chose de plus gai, de comique même, et il crut que Hermann et Dorothée de Gœthe pouvait être le fond d'une bonne opérette. Il consulta à cet égard plusieurs littérateurs auxquels il soumit son plan, et écrivit l'ouverture vers Noël de 1851. L'entreprise n'alla
pas plus loin. Son attention se porta ensuite sur les Dorfgeschichten (Histoires de villa^) de Auerbach, «ans meilleur résultat, et un second opéra de lui ne vit jamais le jour.
Cependant, il termina pour les concerts un certain nombre de compositions vocales, dans lesquelles il a laissé le champ libre à son goût pour la musique dramatique. Un jeune poète de Chemnitz, Moritz Horn, lui envoya un poème fantastique, qui éveilla son intérêt. Après avoir fait faire à Horn des abréviations et des altérations à son poème, Schumann mit en musique, entre avril et juillet 1851, le Pèlerinage de la Rose {der Rose Pilgerfahrt). En forme comme en substance, celte œuvre offre de la ressemblance avec le Paradis et la Péri; mais elle est traitée d'une manière à la fois plus détaillée et plus idyllique. Elle ne reçut d'abord qu'un acompagnemenl de piano, mais en novembre, Schumann l'arrangea pour l'orchestre. — Juin 1851 est aussi la date de composition de la ballade de Uhland, der Kônigssohn (le Fils du roi), dans la forme semi-dramatique que lui suggéra le poème, et où il fit entrer des solos, des chœurs, et l'orchestre. Dans le cours des deux années suivantes, il produisit trois autres œuvres du même genre : des Sângers Fluch (la Malédiction du chanteur), ballade de Uhland; VomPagen unddes Kônigstochter (du Page et de la Fille du roi) ballade de Geibel ; et das Gluck von Edenhall (le Bonheur d'Edenhall), ballade de Uhland. Ajoutons encore à ses compositions
de 1852, une Messe et un Requiem , qu'il n'entendit jamais exécuter.
Dans Télé de 1851, il alla avec sa famille se promener en Suisse, où il n'était pas retourné depuis ses jours universitaires à Heidelberg. De là, il se rendit à Anvers, où on l'avait appelé pour présider un concours entre des sociétés de chanteurs belges. Deux années plus lard, vers la fin de 1853, sa femme et lui revinrent dans les Pays-Bas, et donnèrent des concerts en Hollande, où les attendait une réception tellement enthousiaste, qu'il ne pût s'empêcher de dire que sa musique y avait pris racine bien plus profondément qu'en Allemagne. En mars 1852, ils visitèrent Leipzig, où l'on exécuta les dernières œuvres de cet inépuisable producteur; mais, quoiqu'il eût habité pendant quatorze ans Leipzig, et qu'il y eût produit la plupart de ses œuvres; quoiqu'il eût en cette ville des amis dévoués, le public le reçut avec estime et respect, mais sans chaleur. Sous ce rapport, Schumann avait acquis de l'expérience. « Je suis accoutumé, écritil à Pohl, le 7 décembre 1851, à propos de la réception faile à son ouverture de la Fiancée de Messine, je suis accoutumé à ce que mes compositions, particulièrement les meilleures et les mieux conçues, ne soient pas comprises du publie à une première audition. -»
A la Pentecôte de 1853, il prit part au trente el unième festival du bas Rhin, tenu à Dûsseldorf, les 15, 16 et 17 mai. Il conduisit la musique de la première
journée, comprenant le Messie de Hândel, et sa propre symphonie enr^ mineur^ qui fut très bien accueillie. Dans les concerts des jours suivants, dirigés surtout par Hiller, on exécuta deux autres de ses grandes compositions, le Concerto de piano en la mineur et un Festival ouverture^ nouvellement composé avec solos et chœurs, sur le Rheinweinslied (Chant du vin du Rhin). Mais, bien qu'il parût brillamment comme compositeur, bien qu'il fut grandement honoré et estimé à Dusseldorf, on reconnut généralement que, comme conducteur, il était insuffisant. Il devenait urgent de lui nommer un suppléant ou un successeur. Après le premier concert d'hiver (27 octobre 1853j, on lui conseilla de renoncer à son emploi et de donner sa démission; mais il reçut fort mal cette proposition. Les directeurs du comité prirent alors la résolution de confier désormais les études et les exécutions à Julius Tausch, qui devint virtuellement le successeur deSchumann comme Concertmeister. Celui-ci en fut cruellement froissé et ne pensa plus qu'à quitter Dusseldorf pour aller s'établir à Vienne. Mais le sort en avait décidé autrement.
Le mécontentement que lui causèrent les discussions dont nous venons de rendre compte, fut adouci en partie par la tournée en Hollande, et en partie par la connaissance qu'il fit de Johannes Brahms^ alors âgé de vingt ans, que Joachim lui avait recommandé. Il reprit sa plume de critique liltéraire, qu'il avait laissé reposer neuf ans, pour dire son mot en faveur de Brahms, et il écrivit, dans le numéro 18 de la Zeitschrifty le 28 octobre 1853, un article qu'il intitula Neue Bahnen (Nouvelles Voies), dans lequel il désignait Brahms comme l'artiste destiné à « émettre l'expression de l'idéal le plus élevé de notre temps ». Noble exemple qu'il donnait au monde d'une pure et belle nature d'artiste, exempte d'envie ! A cette époque aussi, lui fut présenté Albert Dietrich, autre jeune musicien, aujourd'hui maître de
chapelle à Oldenbourg, qu'il pril en amitié. Il existe en manuscrit % une Sonate pour piano et violon, composée en octobre 1853, par Schumann, conjointement avec Brahms et Dietrich. Ce dernier commence par un allegro en fa mineur; Schumann vient ensuite.avec un intermezzo en fa majeur-^ Brahms, qui signe Johannes Kreissler hmior, y ajoute un allegro en ut wuwewr, et Schumann termine le tout par un finale en la mineur, finissant en fa majeur. Le litre de cette sonate est curieux ; Joachim devant venir à Dûsseldorf pour jouer au concert du 27 octobre, Schumann écrivit sur le frontispice :
€ En prévision de l'arrivée de notre bien-aimé et honoré ami, Joseph Joachim, cette sonate a été composée par Robert Schumann, Albert Dietrich et Johannes Brahms, d
Cette intéressante intimité ne peut s'être continuée longtemps, puisque, en novembre, Schumann partit avec sa femme pour la Hollande, et n'en revint que le 22 décembre. Mais, en janvier 1854, lors de l'exécution du Paradis et la Péri à Hanovre, il y retrouva Brahms, ainsi que Joachim. Un cercle de jeunes artistes bien doués se réunit autour du maître. Ces bons jeunes gens se réjouissaient de Tavoir parmi eux, ne se doutant guère que peu de mois plus tard, il leur serait enlevé pour toujours !
L'aspect physique de Schumann était celui d'un