‹ Les Mendelssohn-Bartholdy, et Robert SchumannChapitre 7 sur 41 · VI AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VI AVANT-PROPOS

elles ne se rattachent pas directement à mon sujet, me paraissent néanmoins propres à éclairer la physionomie de mes personnages. J*ai rapporté surtout ce qui concerne le compositeur et sa sœur Fanny, laquelle mériterait une monographie à part. J'ai donné le plus de citations possibles, afin de laisser mes héros parler Qt se peindre eux-mêmes. Je ne pense pas que personne s'en plaigne.

Une famille comme celle des Mendelssohn, dont tous les membres, sans exception, furent des personnalités remarquables, ornées de toutes les qualités du cœur et de l'esprit, est une rareté . en tout temps et en tout lieu. La maxime de Buffon : « Le style, c'est Thomme, » s'est pleinement vérifiée chez les Mendelssohn. Le lecteur s'en convaincra, s'il veut bien parcourir les pages qui vont suivre.

Paris, 1881-1884.

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d'après les derniers renseignements publiés par la famille

La souche de la nombreuse famille Mendelssohn est) comme chacun le sait, un pauvre petit juif de Dessau, malingre et bossu, qui, malgré ses désavantages physiques, son origine obscure et son irrdigence, sut, par son intelligence, sa persévérance, sa force morale et ses vertus, s'élever à une haute considération, devenir un génial philosophe, un profond mathématicien, et l'écrivain le plus pur de son temps : c'est, en un mot, Moses Mendelssohn, l'illustre auteur du Phédon et de Jérusalem, le savant traducteur de la Bible, l'ami de Lessing, né à Dessau, le 6 septembre 1729, et mort à Berlin le 4 janvier 1786.

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Son histoire est trop connue pour qu'il soit besoin d'en dire plus long ici *.

De son mariage avec Promet Gugenheim, il eut six enfants : trois fils, Joseph, Abraham, Nathan ; et trois filles, Dorothée, Henriette et Récha. Quelques mots sur chacun d'eux suffiront pour les faire connaître. J'insisterai seulement sur Abraham, qui a été la tige des Mendelssohn-Bartholdy.

L'aîné des fils, Joseph (1770-1848), qui se distingua comme critique littéraire, fut aussi très versé en économie politique. C'est lui qui fonda la fameuse maison de banque Mendelssohn et O"" de Hambourg, à laquelle s'associa, en 1804, son frère Abraham. Joseph fut lié avec tous les savants de son temps, mais plus particulièrement avec Alexandre de Humboldt, qui avait été l'élève de son père et auquel il eut occasion de rendre un serrice signalé. H le vit entrer un jour chez lui, l'air morose et de méchante humeur. A son interrogation, Humboldt répondit que son propriétaire venait de lui signifier son congé et que le déménagement de ses immenses collections d'histoire naturelle les endommagerait gravement. Joseph ne répondit rien; mais, le lendemain, Humboldt recevait de lui une lettre disant « qu'il pouvait dormir tranquille et demeurer dans sa maison tant qu'il le trou-

i. Aux lecteurs qui désireraient en savoir davantage, je recommande la monographie intitulée : Moses Mendelssohn. Sein Leben und seine Werke, par le D' Kayserling, Leipzig, 1862, 1 vol. in-12.

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verait bon, attendu que lui, Joseph, en était désormais le propriétaire ». — Bon sang ne peut mentir. Ce trait prouve que Félix eut de qui tenir quant à la noblesse du caractère, et que les beaux exemples ne lui manquèrent pas chez les siens.

Nathan se livra à l'étude des sciences d'application et alla s'établir en Silésie, non loin de Breslau. Il a fait peu parler de lui. Nous retrouverons tout à l'heure Abraham, le second fils, sur lequel il y aura lieu de s'étendre plus longuement.

Dorothée, la fille aînée (1765-1839), connue dans le monde des lettres par son roman le Florentin, qui obtint un immense succès lorsqu'il parut, en 1800, avait épousé un commerçant juif, nommé Simon Veit, dentelle eut deux fili^; mais elle le quitta en 1798, pour suivre Frédéric Schlegel, qu'elle épousa plus tard, et avec lequel elle ne fut pas heureuse. Son second fils, Philippe Veit, s'est acquis en Allemagne une certaine renommée comme peintre.

Récha, mariée à un juif, agent de la cour de Mecklembourg, nommé Meyer, divorça aussi au bout de deux ou trois années de mariage et alla tenir à Altona un pensionnat de jeunes personnes. Elle n'eut point d*enfants.

La troisième, Henriette, demeura célibataire. Après un court séjour à Vienne (Autriche), elle alla, sur le conseil de son frère Abraham, diriger une institution de demoiselles à Paris, position à laquelle elle renonça bientôt pour entrer comme institutrice chez le mare-

chai Sébastian!, qui la chargea de Téducation de sa fille. Elle y resta jusqu'en 18?4, alors que Fanny Sébastiani épousa le duc de Praslin. On connaît la fin tragique de cette malheureuse femme^ assassinée par son mari, en 1847. — Henriette finit par aller demeurer à Berlin, chez son frère Abraham, où elle mourut en 1831. Ces trois filles de Moses Mendeissohn se convertirent au christianisme.

Dans ses lettres à sa famille, Henriette a tracé du maréchal Davout, duc d'Auerslsedt et prince d'Eckmûhl, alors voisin de campagne des Sébastiani, un portrait si caractéristique et si plein d'humour, que je n'hésite pas à le transcrire. Il s'agit, du reste, d'un homme qui a joué dans les événements militaires et politiques du commencement de ce siècle un rôle prépondérant, et les détails historiques de ce genre ont leur prix; car ils font connaître par leurs petits côtés les plus grands personnages, qu'ils éclairent d'un jour tout autre que celui sous lequel on les voit quand on. les regarde par le gros bout de la lorgnette.

« Il faut, dit-elle, que je vous raconte quelque chose de très curieux. Figurez-vous que ce terrible Davout, l'efl'roi du Nord, l'auteur de tant de misères pour les pauvres Allemands est absolument nul et sans volonté chez lui. Il n'ose pas donner un ordre à ses domestiques sans la permissioh de la maréchale, qui exerce dans la maison un pouvoir aussi despotique, aussi rigoureux et aussi tyrannique que lui-même, dans les pays conquis. ^

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Et dans une autre lettre :

^Le maréchal Davout, sa femme et ses enfants, forment noire société journalière. La première fois qu'il entendit prononcer mon nom, il demanda au général S..., en ce moment avec nous, si j'avais des parents à Hambourg, où il avait connu une famille de ce nom, très honorable et très estimée. Presque tous ses domestiques sont Allemands. Ses filles apprennent sérieusement l'allemand, et, chaque fois qu'il me voit; il me demande si elles savent quelque chose en cette langue, La vie politique de cet homme est une énigme pour moi quand je l'observe dans ^on intérieur et au milieu de ses enfants. C'est un père comme Abraham sait l'être ; il se mêle à leurs jeux avec entrain et plaisir. Sa fille ainée, jeune personne de quatorze ans, qui lui ressemble beaucoup, est la plus douce créature que je connaisse. Je ne m'explique les cruautés commises à Hambourg, sous son gouvernement, qu'en me disant qu'il doit être sot, lourdaud et ignorant. Chez lui, son influence est nulle, et je suis sûre qu'il en fut de même dans son gouvernement; quelque misérable aura agi à sa place. l\ est vrai que, pour les pauvres opprimés, c'était tout un, et peut-être est-il encore plus à blâmer d'avoir laissé commettre en son nom de telles monstruosités. »

Sur ce point, le jugement de Henrietle s'est égaré. Le maréchal Davout n'était ni un sot ni un ignorant, et encore moins un esprit faible. Toute sa vie prouve le contraire. Si dans son intérieur il se laissa dominer

par sa lemme, c'est qu'il n'était pas fâché de déposer pour quelqne temps le fardeau du commandement c'est qu'il aimait ardemment la maréchale, qui le lui rendait bien et qui était une femme supérieure, une maîtresse de maison modèle. Qu'on lise le livre très intéressant que lui a consacré sa fille, et l'on verra l'affection que cet homme de fer portait à ses enfants et à leur mère*. Si, pendant son gouvernement de Hambourg, il exerça des sévérités souvent excessives, il ne faut pas perdre de vue qu'il était entouré d'ennemis et de traîtres, et que l'empereur Napoléon I", quoique appréciant fort ses talents de capitaine et d'administrateur, ne le voyait pas d'un œil trop favorable. Très exigeant en matière de discipline, le maréchal Davout ne ménagea pas plus ses propres soldats que les Allemands.

Arrivons à Abraham, le second fils de Moses Mendelssohn, et le père de Félix, homme très distingué et qui certainement aurait été tiré hors de pair, s'il ne se fût trouvé placé entre deux célébrités qui l'ont écrasé ; aussi disait-il souvent cette phrase humoristique, rendue plus spirituelle encore par la bonhomie avec laquelle il l'exprimait : « J'ai été d'abord le fils de mon père ; à présent, je suis le père de mon fils. »

1 . Le maréchal Davout, prince d'EchmuhU raconté par les siens et par lui-môme, par Madame la marquise de Blocqueville, Paris, 1879, 2 vol. — Voy. aussi le Maréchal Davout, sa jeunesse, sa vie privée, par M. Emile MonK^gut, dans ]gL Revue des Deux Mondes, !•' octobre 1879 et numéros suivants.

LES mëndelssohn-bârtholdy; d

' On ne sait rien sur sa jeunesse. Nous le trouvons en 1803, caissier à Paris dans la maison de banque des frères Fould. Pendant un voyage qu'il fit à Berlin, il paraît avoir connu et aimé celle qui devait être sa femme, Léa ou Lilla Salomon. Ici, je dois signaler une erreur commise par l'auteur de l'une des meilleures biographies de Félix Mendelssohn*, mon excellent confrère et ami, M. H. Barbedette, erreur que, comme beaucoup d'autres, j'ai longtemps partagée avec lui. Il dit que Abraham Mendelssohn « ajouta à son nom celui de sa femme, fille du banquier Bartholdy ». Or, M. Hensel nous apprend que sa grand-mère était une Salomon et non une Bartholdy, Je dirai plus loin par quel concours de circonstances Abraham Mendelssohn en vint à ajouter ce nom de Bartholdy au sien.

Abraham demanda la main de Léa, en posant pour condition qu'elle habiterait Paris avec lui, car il ne pouvait souffrir Berlin. Mais madame Salomon ne voulut pas en entendre parler et de plus, refusa de donner sa fille à un commis. Elle était toute disposée à s'allier aux Mendelssohn, mais elle entendait que le mari de sa fille eût une position stable en Allemagne. A ce propos, Henriette écrivait de Paris à son frère alors à Berlin :

€ Je ne te dirai rien des heureux résultats que j'at-

1. Félix Mendelssohn {Bartholdy), sa vie el ses œuvres, paris, 1869, au Ménestrel, 1 vol.

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tends de la réussite de tes espérances, mais je t'avouerai que je ne crois pas cette réussite possible avec la condition que tu poses. Et pourtant, mon très cher ce mariage serait pour toi un si grand bonheur, à tous les points de vue, que je te supplie de bien réfléchir et de ne point le sacrifier à ta position actuelle, bien qu'elle soit assez avantageuse, je le reconnais... J'eapère lire dans ta prochaine lettre que tu as parlé à Lilla ; plus tu lui parleras, et plus tu verras qu'il te serait difficile, sinon impossible, de trouver une femme comme elle. Je n'admets pas que l'existence de Berlin, qui te déplait, ait une influence décisive sur la plus sérieuse des résolutions que tu as à prendre. Je n'ai pu me retenir de t'accuser de légèreté, en lisant dans (a leltre ces mots : Je préférerais manger du pain sec à Paris. Le pain sec n'est pas à dédaigner quand il est blanc, comme ici; mais, si tu continues à ne travailler que pour les autres, sans moyen d'avancer plus loin, malgré les talents que nous te connaissons, je crains qu'il ne devienne du pain amerj et Dieu te préserve de regretter un jour ce que tu refuses aujourd'hui ! »

Ces bonnes raisons, qu'appuyaient ses propres sentiments et la voix de son cœur, ne manquèrent pas leur efiet. Abraham se démit de son emploi dans la maison Fould, quitta Paris, s'associa avec son frère Joseph, et, en 180 i, épousa Léa Salomon, avec laquelle il alla s'installer à Hambourg.

Il s'en fallut donc de peu que Félix Mendelssohn,

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au Heu d'être le teuton gallophobe que nous connaissons, ne devint un compositeur français. Peut-être son génie y aurait-il gagné ! en tout cas, il aurait acquis une clarté, une fluidité qui font souvent défaut dans ses œuvres, même les plus belles, où prédominent un peu trop la lourdeur et la raideur germaniques.

Les époux Mendelssohn demeurèrent à Hambourg jusqu'en 1811, et y eurent trois enfants: Fanny- Cœcilia l'aînée, le 15 novembre 1805, Félix-Jacob- Louis, le 3 février 1809 S ^XRébecca, le 11 avriH811. Dans sa lettre où il annonce la naissance de sa fille aînée à sa belle-mère, madame Salomon, il lui dit ces mots prophétiques : ^ Léa trouve que la petite a des doigts à la Bach. )» La réalisation vint les confirmer»

Pendant la domination française à Hambourg, la vie devint si difficile pour les Mendelssohn, qu'ils quitté* rent cette ville sur la fin de 1811, pour aller s'établir à Berlin, où, le 30 octobre 1813, naquit Paul, leur dernier enfant. Le grand sens pratique d'Abraham le fit choisir pour conseiller municipal de Berlin.

1 . Et non le 5, comme l'a dit à tort Fétis, dans sa Biographie univ» des musicieiis, t. VI.

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Dès leur plus tendre jeunesse, Fanny et Félix avaient fait preuve de dispositions extraordinaires pour la musique. Leur mère fut leur premier professeur; puis on les confia à Berger pour le piano, et à Zelter pour l'harmonie. On ne pouvait mieux choisir que ce dernier qui, malgré ses manières communes et son caractère excentrique, devint l'intime de la maison. Singulier original que ce Zelter, savant musicien d'ailleurs, artiste dans l'âme et ami de Goethe ! Un jour, à propos du génie, auquel il prétendait que rien n'était impossible, il s'écria : c Eh bien, oui, un homme de génie est capable de friser un cochon et de lui faire des papillotes » ! A table, il aimait à dire: « Quand j'ai de l'eau, je mets la bière de côté, et je bois du vin! y>

L'éducation donnée par les parents aux enfants, et leurs rapports avec eux furent toujours sérieux et contenus dans les bornes les plus strictes du respect: « Fidèles et obéissants jusqu'à la mort y> (Treu und gehorsam bis in den Tod), telle étaitla formule de leur bénédiction. Il régnait dans cette maison, malgré l'amour paternel le plus profond et le plus tendre, quelque chose de la sévérité des mœurs et des coutumes juives.

J'ai déjà dit que les trois filles de tfoses Mendelssohn s'étaient converties au christianisme ; elles avaient même passé du catholicisme au protestantisme, pour revenir au catholicisme; mais les fils étaient demeurés juifs, quoique sans attache bien directe à la religion de leur père. Cette manière de

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respecter le culte des ancêtres pourrait donner lieu à des discussions plus ou moins favorables aux uns et aux autres, mais non est hic locus. Quelle que soit la raison qui ait guidé Abraham Mendelssohn, il est au moins certain qu'il fit de ses enfants des protestants. Indécis sur le parti qu'il devait prendre, il demanda conseil au frère d'î sa femme, lequel, ayant abjuré le judaïsme, s'était fait baptiser, et avait changé son nom de Salomon, en celui de Barlholdy. De Rome, il répondit à Abraham :

« Tu dis que tu dois rester juif par respect pour la mémoire de ton père! Crois-tu donc mal agir en donnant à tes enfants la religion que tu tiens pour la meilleure ? Ton père n'aurait pas hésité à le faire. On peut demeurer fidèle à une religion opprimée ot persécutée; on peut même obliger ses enfants à donner leur vie pour elle, tant qu'on la regarde comme la seule pouvant conduire au salut ; mais, dès qu'on n'y croit plus, c'est de la barbarie. Je te conseille donc de faire abjurer tes enfants et d'adopter le nom de Mendelssohn-Bartholdy, pour te distinguer des autres Mendelssohn ; ce me sera particulièrement agréable, car c'est un moyen de conserver mon souvenir. Ton but sera ainsi atteint sans rien commettre d'insolite, puisque, en France et presque partout, on a coutume de joindre à son nom celui des parents de sa femme, comme signe distinctif. »

Je ne m'arrêterai pas à faire ressortir ce que ce raisonnement a de spécieux ; comme je l'ai déjà dit,

le lieu serait mal choisi. Toujours est-il que ce conseil sourit à Abraham, puisqu'il le suivit de point en point, et voilà comment il s'est fait que cette branche de la famille prit dès lors le nom de Mendelssohn-Bar" tholdy. Bien que ce détail n'ait qu'un rapport assez indirect avec le sujet qui nous occupe, j'ai tenu à le donner, pour justifier ce que j'ai avancé plus haut : à savoir que le nom de Bartholdy n'était pas celui de la famille de madame Mendelssohn.

Afin de ne point froisser les sentiments profondément Israélites de madame Salomon, on décida que les enfants seraient élevés secrètement dans la religion chrétienne; car cette dame était fort orthodoxe et ne transigeait pas avec sa conviction religieuse. Ainsi, lorsque son fils, le Bartholdy en question, eut changé de culte, elle le bannit de sa présence, le maudit et le déshérita. Fanny était la favorite de la grand-maman Salomon, chez qui elle allait souvent faire de la musique. Un jour qu'elle avait joué dans la perfection, la vieille dame enchantée lui promit de lui accorder ce qu'elle demanderait. Elle s'attendait à ce que l'enfant portât son désir sur un objet de toilette ou un bij.ou ; mais quel ne fut pas son étonnement quand elle l'entendit s'écrier : « Eh bien, grand'maman, pardonne à l'oncle Bartholdy ! » Émue jusqu'aux larmes, madame Salomon ne put rien répondre; mais peu de temps après, elle se réconciliait avec son fils, ^ par considération pour Fanny ». Dès ce moment, l'attachement de l'oncle pour sa nièce fut sans bornes, et il ne

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cessa plus de correspondre avec elle. Disons en passant que ce Bartholdy (Jacob-Salomon), consul général de Prusse dans la capitale du monde chrétien, fut un homme d'un grand esprit, admirateur et appréciateur éclairé des arts en général, et qui, malgré la modicité de sa fortune, sut réunir une admirable collection artistique, à une époque où bien peu d'hommes en avaient le sentiment. Sa villa. Casa Bartholdy y était décorée de fresques par Veil, Schadow, Cornélius, Owerbeck et Schnorr. Bartholdy est l'auteur d'un important travail sur la musique, inséré dans le Musi^ kalische Zeitung de Berlin (1805), intitulé : Ueber den Volksgesang der Siciiianer (sur le chant populaire des Siciliens). Il mourut à Rome en 1 827, laissant sa fortune à sa sœur Léa. Nous le rencontrerons encore dans la suite de ce récit.

Cependant, avec les années, les enfants croissaient en force, en santé et en (aient. Félix devenait Tenfant extraordinaire que Ton sait; Fanny ne demeurait pas en reste avec son frère, et tous deux connaissaient déjà les règles de la composition. Fanny composa plusieurs Lieder (mélodies) qui obtinrent la faveur générale et que Félix a fait graver sous son nom dans son premier recueil de romances avec ou sans paroles.

Bien qu'Abraham Mendelssohn eût pour principe immuable que la seule vocation d'une jeune fille est de devenir une bonne ménagère, il n'hésita pourtant pas à favoriser le développement des- talents qu'il avait devinés chez sa fille. Il lui fit étudier l'harmonie, le contrepoint, la haute composition, et, comme pianiste, elle fut presque l'égale de son frère. Sa mémoire était surprenante ; elle en donna une preuve palpable

en 1818, alors qu'elle n'avait que treize ans, en jouant par cœur, devant son père émerveillé, les vingt-quatre préludes du Clavecin bien tempéré de J.-S. Bach, l'un après l'autre. Ce que Henriette (là tante lette) écrivit à ce sujet à sa belle-sœur, caractérise bien Abraham Mendelssohn :

« Chère Léa, dit-elle, c'est en vérité prodigieux que Fanny ait pu apprendre par cœur les vingt-quatre préludes de Bach, et sa persévérance à les étudier me rend muette d'étonnement. Mais, après vous avoir témoigné mon admiration, je retrouve la parole pour vous avouer que je considère cette entreprise comme répréhensible ; l'effort est trop grand ; il faut vous contenter de diriger le talent extraordinaire de votre chère fille et non le forcer. Mais papa Abraham est insatiable. C'est à peine si le parfait est assez bien pour lui. Je le vois d'ici pendant que Fanny joue, content et charmé au fond de l'âme, avant bien soin de n'en rien laisser paraître. Cependant, les enfants s'apercevront bientôt qu'ils sont sa joie et son orgueil, et ne feront plus attention à ses mines de stoïque... -» On le voit, madame Mendelssohn ne s'était pas trompée lorsqu'à la naissance de sa fille aînée, elle avait prédit qu'elle aurait des doigts <r à la Bach >. Cette mémoire extraordinaire ne fit jamais défaut à Fanny; elle lui fut bien précieuse pendant son séjour à Rome, où elle exécuta par cœur le vaste répertoire de Beethoven, de Bach et de presque tous les classiques allemands, à une époque où l'on n'aurait pas trouvé

en cette ville une feuille imprimée de leurs œuvres.

En 1820, Abraham ITendelssohn, que ses affaires avaient appelé à Paris, écrivait, le 16 juillet, à Fanny, alors âgée de quinze ans:

« Tes derniers Lieder sont à Viry *, d'où je les rapporterai demain, et je me mettrai en quête de quelqu'un qui puisse me les chanter convenablement. M. Léo m'a joué — très incorrectement d'ailleurs, — la fugue de Félix*, qu'il trouve très bonne et d'un excellent style, mais difficile. Elle m'a beaucoup plu, c'est un grand point, et je l'aurais à peine cru capable de se mettre sitôt à un travail aussi sérieux ; car, pour écrire une pareille fugue, il faut nécessairement de la réflexion, du savoir et de la persévérance. — Ce que tu me dis de tes études musicales avec Félix est aussi justement pensé que bien exprimé. Peut-être la musique sera-t-elle pour lui une profession, tandis que, pour toi, elle ne sera qu'un agrément. Il a par conséquent le droit d'avoir de l'ambition et de désirer se faire valoir dans une occasion qui peut devenir pour lui de grande importance, parce qu'il se sent cette vocation. Persiste dans la conduite et dans les sentiments que tu me fais connaître; ils sont féminins, et rien que ce qui est féminin ne pare les femmes ! »

<r Mardi, — Hier, à Viry, on a pris connaissance de tes Lieder. Tu serassans doute satisfaite d'appren-

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