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Il n'avait pas eneore onze ans

20 LES MENDELS^OHN-BARTaOLDY.

dre que Fanny Sébaslkni m'a chanté très délicatement et très purement : les Soins de mon troupeau, qu'elle trouve fort de son goût. Je t'avoue que c'est aussi celui que je préfère, autant qu'il m'est donné de pouvoir juger les autres après une interprétation absolument imparfaite. Il est gai, coulant, naturel, et ce sont là des qualités qui me semblent manquer aux autres que je trouve trop développés pour les paroles- Ce Lied me plaît tant, que, depuis hier, je le fredonne sans cesse, tandis que je ne puis rien retenir des autres, et, à mon sens, la clarté est indispensable dans un Lied. En outre, il n'a rien de commun, et le motif de: Sifai trouvé pour eux une fontaine claire, est très heureux; seulement,je trouve le passage sur levers: S'ils sont heureux, trop décidé et trop énergique pour finir. — Ta mère m'écrit que tu te plains de manquer d'exercices pour les quatrième et cinquième doigts, et que Félix t'a composé une étude pour cet objet. Madame Bigot* ne croit pas au manque de ce genre d'études; elle admet plutôt le manque de pratique sérieuse si, chez toi comme chez beaucoup de pianistes, ces doigts refusent de suivre les autres. Il faut y consacrer tous les jours un certain temps, sans se préoccuper de la mesure, de l'expression, etc ; il faut simplement faire travailler mécaniquement ces doigts, et ce

1. Madame Bigot (Marie Kiéné), née à Golmar en 1786, fut peut-être la pianiste la plus remarquable de son temps. Elle est mirte à Paris, le 16 septembre 1820, trois mois seulement après la visite que lui fit Abraham Mendelssohn.

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n'est qu'en les exerçant avec lenteur et une attention soutenue, que Ton arrive à leur donner de la force. C'est en étudiant ainsi et avec une patience inaltérable qu'elle est parvenue, et qu'il est possible de parvenir, à donner de Tagilité à tous les doigts. J'ai tenu à te communiquer ces observations de madame Bigot; elles m'ont paru dignes de considération. »

On peut affirmer que, sans son père, Félix Mendelssohn ne serait jamais devenu l'homme éminent qu'il a été. La carrière artistique n'était pas alors aussi généralement adoptée qu'à présent, et cette carrière, surtout en Allemagne, était semée d'écueils* Combien d'hommes distingués et même avancés, d'un libéralisme indubitable, se récriaient lorsqu'on leur parlai de la profession de musicien ! Bartholdy lui-même . partageait ce préjugé, et écrivait à son beau-frère

Abraham :

« Je ne puis m'expliquer pourquoi tu ne donnes pas à Félix une profession positive. Gela ne serait et ne pourrait être une entrave à ses dispositions pour la musique, sur lesquelles il n'y a qu'une voix. Mais je t'avoue qu'un musicien de profession n'entre pas dans ma tête. Ce n'est ni une carrière, ni une existence, ni un but; on n'est pas plus avancé à la fin qu'au commencement. Fais sérieusement étudier ton fils; qu'il suive un cours de droit à l'Université, et qu'il embrasse la carrière politique. L'art sera pour lui alors un ami, un compagnon de jeu. Autant qu'il m'est donné de prévoir la marche des choses, nous aurons be-

fi L£S MENDËLSSOHN-BARTHOLDY.

soin bientôt d'iiommes instruits. S'il doit être négo^ ciant, qu'il entre de bonne heure dans un comptoir. » Heureusement, Abraham Hendelssohn demeura sourd à ces suggestions. Félix ûl ses humanités ; il suivit même un cours de jurisprudence ; mais son père le destina à la «arrière artistique, et la suite a prouvé que cette idée n'était pas aussi saugrenue que le prétendait Toncle Bartholdy. Tous les efforts du père tendirent à ce que cette carrière fût pour son fils un but réel et solide; il lui recommanda l'étude des anciens maîtres et surtout de Jean-Sébastien Bach, l'illustre Cantor de Leipzig. Ceci contredit Marx, qui, dans ses Souvenirs^, affirme que l'hésitation du père, quant à l'avenir de son fils, fut si grande, que pendant longtemps il insista pour qu'il entrât dans les affaires* Il croyait, ajoute Marx, que Félix n'avait point de génie musical et que c'était un bonheur pour lui. Une des lettres précédentes nous prouve qu'il n'en fut rien et qu'Abraham Hendelssohn n'hésita pas à faire de Félix un artiste, puisque, dès sa onzième année, il pressentait déjà la vocation de son fils. Marx a donc été mal renseigné à cet égard, et cela surprend d'autant plus qu'il fréquenta assidûment la maison Mendelssohn. Quoi qu'il en soit, l'étude des lettres et des sciences marcha de front avec celle de la musique, el, comme les parents choisirent toujours pour leurs en-

1. Erinnerungen atis meinem Leben, t. Il, p. 113-114, Berlin, 1865.

faiits les premiers professeurs de Berlin, ils leur donnèrent pour précepteur le docteur Hey se, plus tard philologue célèbre et père du poète Paul Heyse. Félix fit des progrès en latin, mais il n'eut ni goût ni capacité pour les mathématiques, et son ami Schubring (dans ses Souvenirs) se désole de ne pouvoir lui faire comprendre comment l'étoile polaire sert de guide en voyage. Il ne mordit pas volontiers au grec; sa sœur Rébecca, au contraire, y prit un intérêt si vif et acquit une connaissance si complète de la langue hellénique, qu'elle parvint à lire couramment Homère et Platon, et que, plus tard, elle vint souvent en aide à ses fils dans leurs études.

Dans l'automne de 1821, Félix prit son premier vol hors de la maison paternelle, sous la conduite de Zelter, qui l'emmena à Weimar, chez Goethe, où il demeura quinze jours. Quelques mois avant ce voyage, il avait commencé à improviser, ce qu'il fit encore à Weimar en présence de Gœihe, deHummel et d'autres artistes de la Cour. Voici des passages de lettres qu'il écrivit alors à ses parents et qui n'ont pas été publiées. Qui croirait qu'elles sont sorties de ^la plume d'un enfant de onze ans ?

« Weimar, 6 novembre 1820.

» Maintenant, écoutez tous. — C'est -aujourd'hui mardi. Dimanche, le soleil de Weimar, Gœthe, est

arrivé. Le matin nous étions allés à l'église, où l'on chanta le Ps. 100 avec la musique de Hândel. L'orgue est grand mais faible; celui de Sainte- Marie^ quoique plus petit, a beaucoup plus de puissance. L'autre a cinquante registres, quarante-quatre jeux et un .trente-deux pieds. Une fois sorti de l'église, je vous écrivis ma petite lettre du 4, puis j'allai à VÉléphantj où je dessinai la maison de Lucas Granach. Vers deux heures survient le professeur Zelter qui me dit : € Le vieux maître est arrivé; Gœthe est ici! 3e^ — Aussitôt nous courûmes chez lui. Il était au jardin et vint à notre rencontre, tenant un échalas dans la main, juste comme avec toi, cher père : n'est-ce pas étrange? — Il est très amical et je trouve qu'aucun de ses portraits ne lui ressemble. On ne lui donnerait certes pas soixante-treize ans ; tout au plus le prendrait-on pour un quinquagénaire. Nous nous mîmes à table. Après le dîner, la sœur de sa bru, mademoiselle Ulrike, lui donna un baiser et je fis de même. Tous les matins, l'auteur de Faust et de Werther m'accorde un baiser, et, l'après-midi, le père et ami, Gœthe, m'en donne deux. Qu'en dites- vous? Je lui ai joué, pendant deux heures, tantôt des fugues de Bach, tantôt de l'improvisation. Le soir, on a fait un whist, et le professeur Zelter, qui en était, me dit :

« Whist signifie que tu dois taire ta g * {Whist

heisst, du sollst das Maul halten). G'esl assez énergique 1 Ensuite nous avons soupe, même Gœthe, qui pourtant ne prend rien le soir. — A toi maintenant,

Faiitiy, ma petite tousseuse. Tu sauras qu'hier matia j'ai porté tes Lieder à madame .Gœthe ^, qui a une belle voix et qui les chantera au vieux maître. J'avais déjà dit à Gœthe qu'ils sont de toi et je lui demandai s'il voulait les entendre : € Oui, oui, très volontiers, > répondit-il. Ils plaisent beaucoup à madame Gœthe. C'est bon signe. Aujourd'hui ou demain il les entendra. ))

« Weimar, 10 novembre.

i> Je suis allé lundi chez madame de Henkel et chez S. Â. R. le grand-duc héritier, auquel ma sonate en sol mineur a beaucoup plu. Mercredi soir, on a donné Oberon de Wranitzky, un fort bel opéra. — Jeudi matin vinrent chez nous la grande-duchesse et le duc héritier, devant lesquels il me fallut jouer. Après une interruption de deux heures, je pianotai depuis onze heures du matin jusqu'à dix heures du soir. Je joue ici beaucoup plus qu'à la maison; rarement quatre heures; le plus souvent six et même huit heures. Tous les après-midi, Gœthe ouvre le piano avec ces mots : « Je ne t'ai pas encore entendu aujourd'hui, fais-moi un peu de bruit; » il s'assied à côté de moi, et, quand j'ai fini (d'ordinaire j'improvise), je demande un baiser ou je le prends. Vous ne pouvez

1 . La bru du poète. Le fils de Gœthe était en Italie pour sa santé.

VOUS faire idée de sa bonté et de son amabilité; pas plus que vo:is ne pouvez vous imaginer ses richesses en minéraux, bustes, estampes, statuettes, dessins, etc. Je ne lui trouve pas la taille imposante; il n'est guère plus grand que papa. Ce qui est imposant, c'est sa tenue, son langage, son nom! sa voix a une résonance toute particulière; ses cheveux ne sont pas encore blancs; sa marche est ferme et sa parole douce. Mardi, le professeur Zeller voulut m'emmener à léna, et de là à Leipzig. Adèle, la fille de Schoppenhauer, était avec nous et Goethe, contre son habitude, demeura là toute la soirée. On vint à parler de notre voyage. Alors Adèle proposa de demander à Zeller de différer notre départ de deux jours. On alla chercher le professeur, que Ton traîna dans la chambre, et Gœthe, de sa voix tonitruante, lui reprocha de vouloir nous faire sortir « du vieux nid »; il lui dit « de se taire, de ne se permettre aucune objection et de me laisser ici. Libre à lui d'aller à léna et de revenir. » Bref, la volonté de Gœthe l'emporta. Alors on se précipita sur lui; on Tembrassa sur la bouche, sur les mains, sur les bras, et même sur les épaules. Si nous n'avions pas été chez lui, je crois que nous l'aurions escorté jusqu'à sa maison, comme le fit le peuple romain pour Cicéron, lorsqu'il eut prononcé sa première Catilinaire. Mademoiselle Ulrike lui avait jeté les bras autour du cou, et, comme il lui fait un brin de cour (car elle est fort jolie), tout cela produisit le meilleur effet. ^

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Madame Mendelssohn envoya cette lettre à sa bellesœur, la tante Jette, qui lui répondit aussitôt :

< Je ne puis assez vous remercier, chère Léa, de la joie que m'a causée cette délicieuse lettre. Vous êtes une heureuse mère! Il m'est impossible de vous exprimer combien j'en ai été touchée, émue, réjouie ! Vous le sentez, 6 mère bénie, et vous en êtes reconnaissante envers la Providence qui vous a donné de tels enfants, et un tel fils!... C'est vraiment un artiste dans la meilleure acception du mot, et rarement on voit de si hautes facultés unies au cœur le plus noble et le plus tendre. Si Dieu nous le conserve, ses lettres feront époque. Mettez-les de côté comme dans un sanctuaire, car elles sont déjà sanctifiées par l'expression de ce cœur enfantin et pur. — Que ce devait être beau de voir ce garçon si ouvert et si empressé auprès de Gœthe, le sublime vieillard, le patriarche ! Dans notre jeunesse, nous avons souvent rêvé de vivre à côté de Gœthe; Félix a réalisé ce rêve, de même que la belle voix de basse du père s'est changée pour son fils en un talent extraordinaire. Je remercie Dieu du bonheur qu'il nous accorde devoir ce que notre pauvre mère ne pouvait supposer, lorsque, impatientée d'entendre ton éternel refrain, cher Abraham, — c'était alors le chœur A^Athaliey de Schulz, — elle s'écriait : c Bon Dieu qu'il m'ennuie avec son Tout r Universelle

1. Premier vers du chœur de VAthalie de Racine : a Tout Tunivers est plein de sa magnificence, etc. «

En 1822, Abraham Mendeissohn entreprit un voyage d'agrément en Suisse avec toute sa famille. Il emmenait sa femme, ses quatre enfants, leur précepteur Heyse, un certain docteur Neuburg et plusieurs domestiques.

Un semblable voyage, dans de telles conditions, était, surtout alors, une chose peu ordinaire. Le jour du départ arriva une petite aventure. Félix fut oublié à Potsdam. Ceux qui étaient dans une voiture le croyaient dans une autre; ce n'est qu'après avoir atteint le lieu dit : « la Grande Croix » {Grosskreuz)^ éloigné de Potsdam d'environ 3 milles, que l'on s'aperçut de son absence. Heyse s'empressa de courir à Potsdam; mais, à un mille de 6rosskreuz,il rencontra son pupille, qui ne s'était avisé du départ des voitures

que quand elles étaient déjà loin et qui espérait pouvoir les atteindre en marchant.

Après un court séjour à Gœttingue (où, trente-six ans plus tard, Rébecca devait finir ses jours à Tâge de quarante-sept ans), et à Cassel, où Ton fit de la musique avec Spohr, la société atteignit Francfort-sur-le-Mein. En cette ville, Aloyse Schmitt leur offrit une séance musicale que Fanny a décrite de la manière suivante, à son amie, Marianne Saaiing :

« Tu ne te figures pas combien je regrettai Henning, Rîelz, Kelch, Lysold, etc. Ah! comme ces braves gens nous écorchèrent les oreilles! Pour commencer, arrive un violoniste de Paris, Fémy, élève de Baillot, ce professeur si renommé. Franchement, il ne me plut pas. Son jeu est moUj empâté, effacé; pas d'archet, point de son, point d'énergie. C'est aussi l'avis de Félix. Ils accompagnèrent ensuite son quarlelto. Le seul plaisir que j'éprouvai fut d'étudier les physionomies. Je dus ensuite jouer quelque chose, mais mieux vaudrait n'en point parler. Représente-toi la chambre pleine d'étrangers, élèves ou amis de Schmitt ; un accompagnement détestable, et moi tremblante comme une feuille! Je jouai si mal, que je me serais volontiers battue, après avoir battu les autres. Me compromettre ainsi devant vingt pianistes! Je m'arrête, car je me sens redevenir furieuse. Fémy joua encore un quartetto, et enfin le plus jeune frère d'Aloyse Schmitt exécuta des variations de sa composition. Schmitt a autour de lui une belle pépinière

d'élèves. Eliot, de Strélilz, était là aussi avec Ferdinand Hiller *, son disciple de prédilection, beau garçon de neuf ans, à l'aspect franc et ouvert. »

De Francfort, la joyeuse caravane se dirigea vers le sud par Darmstadt, Stultgard et Schaffouse. Une fois au Saint-Gothard, on reprit la route de Berlin et la belle espérance que Fanny nourrissait en secret, de jeter au moins un regard sur Tltalie, fut déçue celte fois; elle ne devait se réaliser' que dix-sept ans plus tard. Elle écrivait à ce sujet à son amie :

« J'ai vécu un jour, chère Marianne, un jour qui demeurera ineffaçable en mon âme et dont le souvenir me poursuivra longtemps. J'ai pénétré dans la plus grande nature de Dieu ! mon cœur palpitait de crainte et de respect, et, lorsque j'ai été plus calme, apparut à mes yeux la plus sublime beauté terrestre, la suavité la plus désirable, les frontières d'Italie! Hélas! le destin me cria : « Jusqu'ici et pas plus loin ! ]e> Jamais, jamais je n'ai éprouvé de sensation pareille: gratitude envers Dieu pour m'avoir accordé ce beau jour; envie démesurée de voir ce que me cachent les montagnes; résolution arrêtée de le voir bientôt ; toutes ces émotions réunies jaillirent extérieurement en torrents de larmes bienfaisantes. Je n'ai pas voulu t'écrire hier soir, car tu n'aimes pas quand je suis vivement excitée. J'étais exaltée, mais j'ai tout gardé pour moi; j'ai voulu attendre que le calme fût revenu. Eh bien,

1. Plus tard, un des meiUeurs amis de Félix, et mort en 1884» maître de chapelle à Cologne.

maintenant encore, au souvenir de ce que j*ai vu hier et ce matin, mon cœur se dilate et m'enlève tout repos. Je vais néanmoins essayer de te raconter avec autant d'ordre que possible ce que j'ai vu et éprouvé. »

Suivent de longs détails aussi bien écrits que bien pensés, des descriptions fort intéressantes, mais qui n'ont point de rapports, ni de près ni de loin, avec l'art musical.

Au retour, on s'arrêta plus longtemps à Francfort pour y faire la connaissance de Schelblé, qui dirigeait magistralement la société Sainte-Cécile, et où Félix improvisa avec succès; puisa Weimar pour remercier lafamille Gœthe deTaccueil si amical fait à Félix, lors de sa visite avec Zelter. Gœlhe ne se lassait pas d'entendre Félix lorsqu'il était au piano, et ses entretiens avec son père roulèrent presque exclusivement sur lui. Un jour que Gœthe avait été contrarié, il dit au jeune homme :

— Je suis Saûl et tu es mon David ; quand je me sens triste et ennuyé, viens à moi et calme-moi par tes accords.

Un soir, il pria Félix de lui jouer une fugue de Bach que lui avait recommandée sa bru. Félix ne la savait pas par cœur; il n'en connaissait que le sujet, qu'il développa dans un long morceau fugué. Gœthe était ravi ; il s'approcha de madame Mendelssohn, lui serra les mains et s'écria :

— C'est un garçon précieux, céleste ! Renvoyezle-moi bientôt pour qu'il me ranime !

De son côté, Félix sentait tout le prix d'une telle amitié, et, bien que les belles dames de Weiraar se missent en frais pour attirer chez elles et flatter cet adolescent, encore presque un enfant, il ne rechercha que l'amitié et la satisfaction de Gœthe.

Ce voyage fit grand bien à Félix et aida puissamment à son développement physique; car, peu de temps après son retour à Berlin, Fanny consignait dans son journal (Tagbuch) les détails suivants :

« Félix est devenu plus grand et plus fort; ses traits et l'expression de son visage se sont formés avec une incroyable promptitude, et son changement de coiffure ne contribue pas peu à son changement d'aspect. Le joli visage de l'enfant a disparu pour faire place à une mine plus virile, qui lui va très bien. Il est autrement, mais non moins beau que précédemment.

Ce n'est pas sans raison que madame Mendelssohn disait de ses deux aînés : « Ils sont vraiment fiers et glorieux l'un de l'autre. >

Dans l'année qui suivit cette excursion en Suisse, le talent musical de Félix fit des progrès gigantesques ; ceux de Fanny ne leur furent pas inférieurs. L'affection qui les unissait demeura pure et sans la moindre altération jusqu'à leur dernier jour, et on trouve dans le journal de Fanny, à la date de novembre 1822, les lignes suivantes :

« Jusqu'ici, je puis dire que sa confiance en moi est sans bornes. J'ai vu son talent éclore et grandir peu à peu; j'ai, en quelque sorte, contribué à son perfectionnement. En musique, il ne prend conseil que de moi, et jamais il n'a mis sur le papier une pensée sans la soumettre d'abord à mon appréciation. Ainsi, j'ai connu ses œuvres avant même qu'il en eût transcrit une seule note. »

L'activité de Félix, qui ne se démentit jamais de

toute sa vie, était continuelle ; car, outre son instruction scientifique, il consacra beaucoup de temps et d'assiduité au dessin. Bien que ses dispositions en ce genre ne fussent pas à la hauteur de ses dons musicaux, il pouvait passer pour un bon amateur. De son dernier voyage en Suisse, en 1847, il rapporta des aquarelles qu'un artiste n'aurait pas désavouées. Il affectionnait aussi tous les exercices du corps : danse, équitation, escrime, gymnastique, dans lesquels il montrait beaucoup d'habileté. Le patinage seul ne lui plaisait pas, parce qu'il ne pouvait souffrir le froid. Quant à son activité musicale, dès ses jeunes années elle fut extraordinaire, comme le prouve une petite biographie de lui, écrite par Fanny, et que possède M. Hensel, dans laquelle sont détaillés, année par année, tous les morceaux qu'il a composés. Rien qu'en 1822, où le grand voyage en Suisse ne laissa guère de temps pour le travail, la liste porte :

1° Le Ps. 66, pour trois voix de femmes; . 2° Le concerto de piano en la mineur;

3* Deux romances pour voix d'homme;

4° Trois Lieder;

5» Trois fugues pour piano ;

6° Quartette en ut mineur pour piano, violon, alto et violoncelle;

V Deux symphonies pour deux violons, alto et basse ;

8° Un acte de l'opéra : les Deux Neveux (Die beide Neffen);

9** Jube Dominey en ut majeur^ pour la Cœcilien' verein (société Sainte-Cécile de Francfort) ;

10* Un concerto de violon (pour Rietz);

11*" Magnificat j avec instruments.

Dans la même année, il parut pour la première fois en public, dans un concert donné à Berlin par la Hilder. De cette époque aussi datent les Sonntags Musiken, ou matinées musicales du dimanche, qui devaient plus tard prendre tant d'extension chez madame Hensel. Dans le local exigu des Mendelssohn (sur la Nouvelle-Promenade) se réunit d'abord un petit cercle d'amis, où furent exécutées les compositions de Félix; les enfants s'habituèrent à jouer devant le monde, et eurent ainsi occasion d'entendre le jugement des autres. Déjà on voyait à ces séances tous les musiciens étrangers de distinction, de passage à Berlin. Ainsi, en 1823, Fanny écrivait sur Kalkbrenner :

<3: Il a entendu plusieurs choses de Félix qu'il a louées avec goût et blâmées avec une aimable franchise» Nous l'entendons souvent, et nous cherchons à apprendre de lui. 11 réunit dans son jeu les qualités les plus diverses : précision, clarté, expression, le fini le plus parfait, la force et la persistance les plus infatigables. C'est un habile musicien, qui possède un coup d'œil surprenant. Abstraction faite de son talent, c^est un bel homme, aimable et fort instruit. Impossible de louer ou de blâmer plus agréablement que lui ! î>

Le 3 février 1824^ le jour même où Félix eut quinze

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ans, 011 répéta pour la première fois, avec orchesire, son opéra les Deux Neveux. Zelter profita de cette occasion pour organiser, en l'honneur du jeune compositeur, une petite fête toute caractéristique. Pendant le souper qui suivit la répétition, un des chanteurs ayant porté un toast à Félix, Zelter prit celui-ci par la main, le fit lever, et lui dit devant toute l'assemblée :

— Mon cher fils, dès maintenant tu cesses d'être mon élève et tu deviens mon confrère. Au nom de Mozart, de Haydn, et du vieux Bach, je te proclame mon confrère.

Puis il le serra dans ses bras et lui donna l'accolade. L'opéra fut parfaitement accueilli du public, mais Félix ne le tint que comme un essai et le mit de côté ; il commença aussitôt la composition d'un second opéra, les Noces de Gamachey épisode tiré de Don Quichottey et dont je ferai plus loin connaître le sort.

En 1825, arriva un événement qui, bien que peu

important par lui-même, eut une influence immense

sur le développement des enfants et sur l'ensemble de

la vie familiale. Abraham Mendelssohn acheta la

maison de la rue de Leipzig, n» 3 (Leipzigerstrasse,

n» 3). Cetle nouvelle résidence, de construction déjà

ancienne, était située dans une partie de Berlin alors

très éloignée du centre de la ville, près de la porte de

Potsdam, non loin du vieux Thiergarten, ou parc

aux daims de Frédéric le Grand. Les chambres étaient

spacieuses et hautes ; leurs fenêtres de derrière donnaient sur une vaste cour avec communs et offices, et plus loin, sur un jardin avec de grands arbres, des fleurs, des gazons, des ailées d'une contenance de dix acres environ, en sorte que l'on pouvait réellement se croire à la campagne. Abraham et sa femme y passèrent le resledeleur vie; Fanny et Rébecca s'y marièrent, et la première y vécut jusqu'à sa mort. Pour tous les membres de la famille, ce n'était pas un simple bâtiment, une agrégation de pierres et de ciment, sans vie ni signification ; ils la considéraient comme un être vivant, prenant sa part des bons et des mauvais jours et participant à la vie commune. C'est dans ce sens que Félix s'est toujours servi, dans sa correspondance, de l'expression LeipzigerstrassCy 3, et c'est dans ce sens, que tous les enfants Mendelssohn aimèrent cette maison, qui^ après la mort de Félix, fut vendue à l'État.

Aujourd'hui le Herrenhaus, ou chambre des seigneurs del'empire allemand, occupe l'emplacement de la cour et du pavillon du jardin (Gartenhaus).

C'est dans le pavillon du jardin que se forma ce cercle d'amis qui, sauf de rares exceptions, fut toujours en parfait accord et dont les membres entretinrent des rapports personnels ou épistolaires que la mort seule put rompre. On y comptait le Hanovrien Klingemann, attaché d'ambassade à Londres, qui devint un des plus chers amis de la maison après les séjours répétés de Félix dans la métropole de la

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Grande-Bretagne ■'; Louis Heidemann, le jarisle; le médecin Wilbelm Horn; le violoniste Rietz, ami intime de Félix ; Marx rédacteur du Journal musical {Musikaliseke Zeitung) de Berlin, le cbampion de la nouvelle école, qui contribua puissamment à faire connaître les œuvres de Beethoven, etc. — Hoschelès et Spohr n'y manquaient pas lors de leur fréquents passages à Berlin.

En 1825, après le mariage de Fanny Sébastiani, la . tante Jette ayant exprimé le désir de revenir en Allemagne et de iînir ses jours au milieu des siens, son frère Abraham lui offrit d'aller la chercher, ce qu'elle accepta avec joie. Félii accompagna son père à Paris, où affluaient en ce moment les artistes les plus célèbres, tels que Hummel, Moschelès, Kalkbrenner, Piïis, Rode, fiaillot, Kreuzer, Chérubini, Aossjni, Paër, Meyerbeer, LafontetfuIItçunnft. M. Sébastien Hensel prétend que la petitesse du caractère, la malignité et l'envie de ces hommes firent sur Félix une impression si fâcheuse, que jamais il ne put se lier avec le monde musical parisien. Il veut ainsi expliquer, justifier l'antipathie que son oncle éprouva toujours pour Paris, la musique et les musiciens français; mais cette raison ne me parait pas admissible, ni concluante; car la plupai't des artistes dont je viens de citer les noms, n'étaient pas Français ; il pou-

i. H. Barbedetle (loc. cit., p. 50) Tait à tort de Klingemana un compositeur.

vait les retrouver partout, à Londres, à Berlin, à Francfort, etc., et partout ils auraient été les mêmes. Félix Hendeissohn n'avait pas hérité de la prédilection qu*eut son père pour Paris; car, chaque fois qu'il en parle, il le fait dans des termes véhéments et dans lesquels perce une amertume qui ne lui était pas habituelle. Cependant, chaque fois qu*il y vint, on lui fit bon accueil et on admira son talent; à La vérité, on ne mordit pas à sa musique, et cette cirf*.onstance peut l'avoir indisposé contre les Français. Incontestablement, le public eut tort, mais il n'est au pouWr de personne de forcer son goût. Si aujourd'hui nous comprenons et estimons comme elles méritent de l'être les grandes compositions de Hendeissohn, c'est que le temps a marché, c'est que l'éducation musicale de notre public s'est complétée, c'est qu'enfin, grâce aux concerts populaires fondés par M. Pasdeloup, qui ont été les facteurs les plus actifs de cette éducation, continuée ensuite par ses imitateurs, nous avons fini par saisir des beautés qui échappèrent aux amateurs de 1830. Ce qui froissa surtout Menclelssohn, ajoute M. Hensel, ce fut la méconnaissance des grands maîtres allemands; mais, pour ces grands hommes aussi, il fallait que nous fussions initiés peu à peu à leurs chefs-d'œuvre; il fallait la persévérance de Habeneck, qui les iSt entrer peu à peu dans nos têtes, absolument comme on fait pénétrer un clou dans le bots. Quant à moi, je crois que le plus grand grief de Hendeissohn contre Paris fut de n'y pas être gâté comme

LES MENDELSSHON-BARTHOLDV. il

à Londres. Déjà, lors de ce premier voyage, son itidisposilion contre la France se fait sentir dans ses lettres à sa sœur Fanny, qui, elle, au.coniraire, avait un penchant décidé pour Paris.

20 avril 1825.

T> Pour que tu ne sois pas fâchée, je te dirai tout de suite qu'hier nous sommes allés à Feydeau, où nous avons vu le dernier acte de V Aubergiste^ opéra de Catel, eiLéocadiCy d'Auber. Le théâtre est grand, spacieux et fort joli. L'orchestre est très bon; si les violons ne valent pas ceux du théâtre Italien, les basses et les instruments à vent, ainsi que l'ensemble, sont meilleurs. Les acteurs et les actrices manquent de voix, mais ne chantent pas mal; ils enlèvent prestement leurs rôles et le tout est satisfaisant. Arrivons maintenant à la chose capitale, la composition. Je ne veux rien dire du premier opéra, n'en ayant entendu que la moitié, qui m'a paru faible, mais où l'on rencontre du moins des mélodies faciles et agréables* Quant à la célèbre L^ocadie, du célèbre Auber, tu ne

peux rien t'imagîner de plus pitoyable. Le sujet, tiré d'une plate nouvelle de Cervantes, est mal conçu pour un opéra, et je n'aurais pas cru que les Français, avec la finesse de leur goût et leur tact, accepteraient une telle pièce. Auber a écrit là-dessus une musique flasque, qui n'est qu'un gémissement continuel. Je ne parle pas ainsi parce qu'on ne trouve dans cet opéra ni chaleur, ni vie, ni originalité; parce que c'est un ramassis de réminiscences de Ghérubini et de Rossini; parce que, dans les passages les plus pathétiques, les chanteurs font des fioritures, des trilles, des roulades, des gargouillades, etc. ; mais Y instrumentation devenue si accessible à chacun, aujourd'hui que les partitions de Haydn , Mozart et Beethoven sont répandues partout; l'instrumentation devrait être au moins familière à un élève de Ghérubini, au favori du public, à un homme qui a déjà des cheveux gris I Eh bien, non! Figure-toi que, dans tout l'opéra, il n'y a peut-être pas trois morceaux dans lesquels n'intervienne pas la petite flûte. L'ouverture commence par un trémolo des cordes, et aussitôt la petite flûte grimpe sur le toit, le basson descend à la cave, et tous deux roucoulent uiie mélodie soporifique; dans le thème de l'allégro, les cordes font un accompagnement espagnol, et la petite flûte dégoise de nouveau une mélodie mélancolique. Le premier air, Pauvre Léocadiey il vaudrait mieux mourir^ est aussi accompagné par la petite flûte ; bref, la petite flûte peint la fureur du frère, la douleur de l'amant, la joie de

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la paysanne, enfin le tout peut-être facilement réduit pour deux flûtes et une trompe, ad libitum. misère!

» Tu m'écris que je dois me poser en convertisseur et faire aimer Beethoven et Bach à Onslow et à Reicha : c'est déjà fait en partie. Mais sache donc, chère enfant, que les gens d'ici ne connaissent pas une note de Fidelio ! que, pour eux, Sébastien Bach n'est qu'une perruque bourrée de science! J'ai joué à Onslow — et par parenthèse sur un très mauvais piano — l'ouverture de FideliOy qui Tamis hors de lui. Il se grattait la tête; il instrumentait en imagination ; dans son ravissement, il chantait avec moi ; en un mot, il était affolé ! Dernièrement, à la prière de Kalkbrenner, j'ai joué les préludes de Bach pour orgue, en mi et en la mineur. Il les trouvèrent (L étonnamment gracieux », et l'un des auditeurs remarqua que le commencement du prélude en la mineur y avait une singulière ressemblance avec un duetto favori d'un opéra de Monsigny. J'ai failli avoir une attaque!

j> Rode persiste à ne pas reprendre son violon ; mais il y a quelques jours, chez madame Kiéné, j'ai joué avec Baillot, Mial et Norblin, mon quartetto en si mineur. Baillot joua d'abord négligemment; mais, vers la fin du premier morceau, il prit feu et dit Vadagio on ne peut mieux. Il faut que le scherzo lui ait bien plu, car peu à peu il pressa le mouvement; les autres le suivirent ; je voulus les retenir, mais ar-

rète donc trois Français une fois lancés ! Ils m'entrainèrent avec eux toujours plus follement et plus vite. Arrivé au passage où le thème du trio doit être joué à Taigu, presque au chevalet, Baillot fit plusieurs fois la même faute, ce qui le rendit furieux. Hélait effrayant; à peine eûmes-nous fini, qu'il s'écria: Encore une fois ce morceau! et nous voilà repartis avec plus de fougue encore. Cette fois, tout alla bien; mais, vers la fin, lorsque le ihëmeensimineurreneni fortissimo, Baillot se déchaîna avec un tel emportement, que j'eus peur pour mon quartette. Quand nous eûmes fini, il vint à moi sans rien dire et me serra dans ses bras à m'étouffer. Rode aussi était bien content et me dit en allemand : Bravo, mein Schdtz t (Bravo, mon trésor.) »

Cette lettre est des plus intéressantes et des plus spirituelles; mais le jugement porté par Mendelssohn sur la Léocadie d'Auber manque d'équité. Cet opéra, il est vrai, appartient à la première manière d'Auber, qui cherchait encore sa voie; ses formules étaient encore celles de Chérubini et de Rossini; Tinstrumentalion est unpen naïve et ne fait pas présager les immenses qualités orchestrales que le maître acquèrerapar la suite: mais elle n'est pas ridicule, comme le feraient croire les saillies et les critiques de Félix. Était-il possible, d'ailleurs, qu'Auber, le compositeur le plus français, le plus spirituel et le plus sensé qui fût jamais, écrivît quelque chose de ridicule !... Personne ne l'admettra. Du reste, il parait que cette appré-

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dation déplut à Fanny, qui rompit une lancé contre son frère et lui reprocha ses préventions contre Paris. Cette lettre de sa sœur le contraria, et, le 9 mai, il lui répondait, non sans aigreur :

«: Ta dernière lettre m'a rendu quelque peu furieux et va te valoir de ma part une admonestation qui ne te satisfera pas; mais le temps et la bonté divine verseront un baume salutaire sur les blessures que pourra te faire ma juste colère. Tu m*accuses de préjugés, de partialité contre ce Paris, où, selon toi, cou-, lent des ruisseaux de lait et de miel. Réfléchis donc un peu, je te prie. Lequel est à Paris de nous deux? Toi ou moi? Je dois donc mieux le connaître. Ai-je pour habitude déjuger la musique avec des préventions ou des préjugés? Et quand cela serait I Rode était-il prévenu lorsqu'il me dit : Cest ici une dégrin^ golade musicale t — Neukomm était-il prévenu lorsqu'il s'écria devant moi: Ce n'est pas ici le pays des orchestres f — Herz était-il prévenu quand il prononça ces mots : /et, le public ne peut comprendre et goûter que des variations! — Et dix raille autres encore sont-ils prévenus, qui invectivent Paris? C'est toi qui est prévenue en sa faveur, et tellement, que tu crois moins à mes rapports essentiellement impartiaux qu'à l'image que tu te fais de Paris, ton Eldorado I — Lis le Constitutionnel : que donne-i- on Siux Italiens, sinon du Rossini ? Prends un catalogue d'éditeur de musique : que publie-t-on? rien que des romances et des pots-pourris ! Viens donc ici et écoute

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Alceste; écoule Robin des bots *; écoute ce qu'on joue dans les soirées (que lu confonds à tort avec les salons); écoute la musique delà chapelle royale, et blâme moi ensuite, si lu l'oses, pauvre aveuglée !... »

Le tableau, il faut l'avouer, est (racé de main de maStre; cependant, pour élre impartial comme il prétendait l'être, Mendelssohn, qui a si bien vu les défauts de la cuirasse, aurai! pu aussi en énumérer les qualités, qu'il était trop clairvoyant pour ne pas les avoir discernées, — Dans le courant de mai, le père et le fîls retournèrent à Berlin, emmenant avec eux Henriette, qui allait demeurer chez son frère Abraham.

A cette époque, parut la traduction allemande des œuvres de Shakspeare, par Schlégel et Tieck, la première qui s'offrit sous une forme agréable et lisible. Félix et Fanny ne connaissaient pas encore assez bien l'anglais pour comprendre le texte original du granddramaturge de Stradford-sur-Avon. La nouvelle traduction fut pour eux une révélation en même temps qu'une source de jouissances infinies. Le Songe d'une nuit d'été, notamment, faisait leurs délices. Un horizon nouveau s'ouvrit devant Félix, qui changea subitement de genre; il écrivit son Ottelto en mi majeur pour quatre violons, deux altos et deux violoncelles, qu'il dédia à son ami Rietj;. Le scherzo de celte œuvre était d'une coupe toute neuve, une vraie trouvaille. Voici ce qu'en dit Fanny, dans son journal :

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