LES TRANSFORMATIONS DU FAUX IMPASSIBLE
passionné la fait disparaître. L'ambition sûre de ses résultats, un sentiment puissant et vainqueur peuvent se déployer avec cynisme. Les circonstances qui favorisent ou entravent le libre jeu des passions agissent ainsi sur le type. Le pouvoir absolu favorise l'expansion de la personnalité. Un simple changement de milieu peut transformer un homme. Telle personne affectera l'impassibilité hautaine dans un des milieux qu'elle fréquente et sera, dans un autre, expansive et simple. Dans un même milieu elle changera progressivement à mesure qu'elle s'y familiarisera, qu'elle expérimentera le genre d'accueil qu'y trouvent ses sentiments et ses idées. Retenue d'abord et d'apparence indifférente, elle y montrera ensuite plus librement ses opinions et ses goûts. Quelquefois, au contraire, elle débutera par l'expansion et finira par la réserve froide. C'est là une évolution facile à comprendre et si naturelle qu'elle est, sous diverses formes, à peu près universelle. Plus ou moins précipitée, plus ou moins lente, elle se retrouve très vraisemblablement chez tout le inonde, et à coup sûr chez beaucoup de gens qui n'ont pas l'adaptation très prompte et ont besoin de tâter un peu longuement leur entourage. Comme les milieux se transforment d'ailleurs généralement, il est à peu près inévitable que des transformations des individus viennent modifier la manifestation de leur sensibilité.
Les éléments secondaires du type, les traits de caractère qui préparent, accompagnent ou complètent la fausse impassibilité
se transforment aussi quand les conditions de l'existence varient. Ainsi des changements continuels se produisent. Ce qui modifie la fausse impassibilité agit par contre-coup sur les traits secondaires du type ; la réciproque est vraie, et ce qui modifie les traits secondaires influencera par voie indirecte la fausse impassibilité. De plus, cestraits secondaires varient aussi à la suite de la modification de l'un d'entre eux. Sile goûtdelavieintérieure vient à faiblir, entravé, par exemple, par les occupations d'une vie active, il est probable que la fausse impassibilité diminuera, car elle aura perdu une de ses raisons d'être : le retentissement intérieur prolongé des attaques et des blessures. De même, une exaltation des sentiments, lorsqu'ils ne sont pas trop contrariés, en diminuant l'indifférence feinte, peut développer aussi l'activité, amoindrir l'amour-propre, la susceptibilité, la tendance à la contemplation oisive et à la rêverie sans but. L'homme que la passion emporte ne pense plus à se complaire dans de petites contemplations intérieures, ou à s'offenser des moindres choses, il surmonte bien des petites répugnances qui l'arrêtent en temps ordinaire, ou même il n'y prend pas garde. J'ai pu constater cela plusieurs fois. Si son amour pour la vérité vient à s'affaiblir, s'il croit pouvoir recourir au mensonge, il peut remplacer la dissimulation par la simulation, devenir plus affable et plus liant, en affectant des sentiments qu'il n'éprouve pas. Si son orgueil est excité par le succès, il peut perdre de sa timidité, ou même de sa sauvagerie, devenir plus abordable, ou bien, au contrairer se montrer plus agressif au lieu de se tenir sur la défensive, tout en gardant au fond le même caractère à peine modifié.
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La substitution d'un type à un autre se fait de bien des manières. Ce n'est pas toujours l'expansion sincère qui succède à la fausse impassibilité. Si la passion se fortifie, si l'activité augmente, mais si la franchise fait défaut et si les froissements du monde extérieur sont toujours à craindre, l'impassibilité apparente peut être remplacée non par de la vraie expansion, mais par de la sensibilité simulée. Trop excité, trop agité pour feindre l'indifférence, trop défiant, trop timide, pour laisser paraître ses vraies impressions, l'homme se tirera d'affaire en faisant montre de sentiments qu'il n'éprouve pas, satisfaisant son besoin d'expansion, d'une part, et, de l'autre, sa prudence. Tout aumoinsil exagérera desimpressions réelles mais insignifiantes pour détourner l'attention des sentiments profonds qu'il ne veut pas laisser voir. Il ressentira un peu, ou il croira ressentir, ou il exagérera, soit instinctivement, soit volontairement, parfois avec plus de suite et des combinaisons plus complexes, un intérêt singulier pour des plaisirs qui ne l'attiraient point, un zèle nouveau pour des occupations qui nelui plaisaient guère. L'excitation, trop vive, ne pouvant se dépenser sous la forme qui lui conviendraitle mieux, s'échappe comme ellepeut sous divers déguisements. Une jeune fille demandée en mariage par celui qu'elle aime embrasse sa mère. Voilà un petit fait dont la notation exacte ou approchée est assez commune, et qui contient toute la psychologie de la sensibilité simulée dans les
conditions spéciales que j'invoque ici. Les manifestations de la pudeur que je rappelais tout à l'heure comme signes de dissimulation, jepourraislesmentionner ici parmi cellesquisontaussi des simulations actives. Une joiesubite, si nous nepouvonsl'épancher, peut nous rendre plus bavards, nous faire jouir d'impressions qui, à d'autres moments, nous paraîtraient insignifiantes, nous faire remuer, gesticuler, courir, développer ainsi en nous bien des activités parfois simulées et parfois sincères mais exagérées.
Ces mille transformations du type, dont je n'indique, bien sommairement, que quelques-unes, ne doivent pas être considérées comme des exceptions. Tout ce qui est se transforme. Le type du faux impassible, pas plus que les autres, n'est une chose immuable et figée. Il se modifie continuellement, va d'un côté, retourne de l'autre, revient à sa position primitive ou à peu près. Il oscillecontiuuellement autour d'une moyenne, qui, elle-même, change dans un sens ou dans l'autre et parfois revient à son premier état, ou reste sensiblement constante. Le faux impassible a ses heures d'expansion relative, puis il revient à sa première attitude et même la dépasse. Il continue ainsi pendant toutesavie. Sans doute, peu à peu ce frémissement s'amoindrit, l'automatisme arrive, et sa rouille gêne le jeu des rouages. Pourtant il n'est jamais bien complet et toujours, selon le lieu, le temps, les circonstances intérieures et les conditions du milieu, les manifes-