LES TRANSFORMATIONS DU FAUX IMPASSIBLE
tations du type changeront. Un homme, à côté du caractère que nous lui voyons, en conserve toujours une infinité d'autres, plus ou moins ressemblants au premier, plus ou moins différents, qui restent possibles dans certaines conditions que peut amener le cours de la vie. Et le cours de la vie en amène généralement d'assez variées pour que quelques manifestations au moins se modifient de manière visible. Il ne faut pas considérer un caractère comme une réalité acquise et absolue, mais comme une réalité vivante et vibrante qui va changeant sans cesse, sans que nous puissions toujours nous en apercevoir.
Tel est, dans ses grandes lignes, le type du faux impassible. Nous en avons vu les éléments, les formes diverses, la formation, les transformations, les affaiblissements. Il dépend de deux grands faits, ou, si l'on veut, d'une qualité psychologique combinée avec un ensemble général de conditions mentales. La qualité psychologique qu'ilsuppose, c'est unesensibilité généralement assez vive et contrariée par son milieu, l'ensemble de conditions dans lequel il se développe, c'est d'abord la nécessité de vivre et, pour vivre, de maintenir tant bien que mal l'équilibre de l'esprit. A ces faits principaux se rattachent les caractères secondaires du type et aussi ses transformations ou ses déviations.
C'est parce que chez certains individus la sensibilité est particulièrement délicate ou que les circonstances l'exposent davantage aux froissemsnts, parce qu'ils ne ressemblent pas assez à leur milieu et ne s'y adaptent pas, parce qu'ils manquent aussi des moyens d'adapter leur milieu à eux-mêmes en le transfor-
raant, que se produit et que se développe le type du faux impassible. Chez d'autres, au contraire, ce trait de caractère n'aura qu'une importance moindre, et peut-être secondaire, ou bien leurs sentiments et leurs idées ne seront pas pareillement heurtés par ceux des autres. Les simulations nécessaires seront alors différentes, et c'est d'une toute autre façon que l'individu cachera sa nature et affectera de montrer certaines qualités qu'au fond il ne possède pas. A des dangers différents on remédie par des mesures différentes, comme aussi, pour lutter coutre un même danger, chacun emploie les moyens spéciaux que lui suggère la nature de sa propre personnalité.
Avant de les examiner, je veux dire encore quelques mots sur la généralité et ce qu'on pourrait appeler l'éparpillement de la fausse indifférence.
Nous l'avons principalement examinés sous ses formes les plus nettes. C'était nécessaire pour la clarté de notre étude. Mais j'ai fait cependant des réserves sur la pureté du type et indiqué en passant des formes atténuées.
On sait assez qu'il n'y a pas de type pur. Personne ne feint toujours et partout l'impassibilité ou le détachement absolu. Le fait seul de vivre, de manger, de respirer, de se garer d'une voiture, indique suffisamment que l'on n'est pas indifférent à tout. Mais depuis les plus indifférents en apparence, jusqu'aux plus visiblement sensibles, toute une série d'individus s'échelonne,
dans laquelle, le type de la fausse impassibilité va s'affaiblissant, et qu'il serait assez inutile d'examiner avec plus de détails.
Mais il n'existe personne qui ne manifeste quelque sensibilité et qui puisse affecter un détachement absolu (inconnu même aux suicidés, puisque c'est pour éviter quelques douleurs qu'ils se suicident), il n'existe pas davantage quelqu'un qui puisse laisser voir tous ses sentiments, tous ses goûts et tous ses désirs. Il n'est personne à qui la prudence, la politesse, la morale, l'intérêt d'autrui et son intérêt propre ne persuadent de ne pas laisser paraître telle impression, percer tel sentiment, s'énoncer telle idée. Il y a toujours quelque opposition entre nos propres passions et quelque hostilité de nos désirs à ceux des autres. 11 est donc inévitable que, avec les inhibitions que chacun cherche à exercer sur les autres, un grand nombre d'entre eux soit destiné à vivre sans se manifester, au moins dans certaines circonstances. C'est là un fait de tous les jours et de toutes les minutes. Il est trop évident pour que j'y insiste. Je le rappelle cependant parce qu'ilya làl'élément infinitésimal qui, dans les circonstances favorables, vient à créer le type le plus net de la fausse impassibilité.
§ III
11 faut considérer encore que je n'ai examiné ici qu'une des grandes formes de la fausse impassibilité. C'est celle qui m'a semblé la plus commune et la plus nette. Mais il faut au moins en rapprocher certaines autres dissimulations de la sensibilité.
Au lieu de se traduire en réserve hautaine, cette dissimulation peut consister au contraire en un déploiement d'activité. Pour masquer ses sentiments, ses douleurs ou ses joies, on a l'air occupé, intéressé par de tout autres sujets que ceux dont on est affecté. On rit, on chante, on remue, on agit, on tente une entreprise. C'est la méthode de la diversion. Elle peut servir selon les cas à cacher la vérité aux autres, à se la cacher à soimême et peu à peu à la transformer. Mais ici c'est une insensibilité particulière qu'on étale, c'est une sensibilité particulière qu'on veut laisser ignorer. Le type que déterminent les manœuvres employées n'est peut-être pas souvent très marqué ; mais ces manœuvres elles-mêmes sont fréquentes. Nous les retrouvons chez l'homme qui sourit aimablement pour cacher la blessure que lui cause une allusion indiscrète, ou qui se répand en bavardages animés et feint de ne pas avoir compris, chez celui qui chante, siffle, fait le brave pour cacher sa peur, chez Pascal cherchant dans la géométrie un remède à la douleur physique, chez l'homme qui, pour se distraire d'un chagrin, chasse, voyage, travaille, feint de s'intéresser à quelque occupation et tâche de s'en donner le goût. Il est assez naturel que ces procédés soient parfois utilisés par le faux impassible. Ils peuvent, par leur fréquence et leur domination, constituer un type nouveau de dissimulation dont j'ai pu constater la réalité. Mais ils impliquent des simulations actives et se rattachent par là à la fausse sensibilité.