DEUXIÈME PARTIE LA FAUSSE SENSIBILITÉ
INTRODUCTION
Au type du faux impassible s'oppose le type du faux sensible. Celui-ci simule la sensibilité, comme l'autre simulait l'indifférence. Il n'est pas impossible, il est même inévitable que ces types se combinent chez un même individu. Et, en fait, cela ressort de ce qui précède, ils se combinent chez chacun de nous, mais en proportions si différentes que toutes les nuances de l'impassibilité feinte, de l'équilibre ou de la fausse sensibilité peuvent être à peu près représentées.
Comme la fausse indifférence, la simulation de la sensibilité a pour origine le besoin de vivre, le désir de l'équilibre mfentaJ, le souci de la défense personnelle ou de l'attaque. C'est dire qu'elle se ramène aussi à l'association systématique. Si la sensibilité excessive est dangereuse pour l'individu, la froideur excessive ne lest guère moins. Ne pas partager les sentiments de ceux qui vivent avec nous (hors le cas où cette
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identité de désirs créerait une rivalité), ne pas éprouver les émotions que, dans l'opinion commune, nous devons éprouver, les impressions désignées par l'exemple, l'usage et la mode, cela est un inconvénient grave et parfois un péril. On a beau dire qu'on ne commande pas à ses sentiments et qu'il ne faut pas disputer des goûts. Pour des points relativement peu imporlants, des différences de goût séparent les individus et divisent les familles. Et quand les divergences sont plus graves, l'union est presque impossible.
Quelques-uns des dangers que fait naître la différence des désirs et des idées sont, pour ainsi dire, intérieurs à l'individu. Nous souffrons de ne point sentir comme les autres. Nous en souffrons pour nous, parce que les sentiments des autres assiègent sans cesse notre esprit et que, lorsqu'ils ne savent pas le faire vibrer à l'unisson, nous éprouvons une impression d'isolement, de désaccord, d'antipathie qui est, en général et normalement, pour l'homme considéré comme être social, désagréable et peu saine. Nous en souffrons pour nous encore, parce que nos propres impressions sont sjuvent faibles, peu solides et mal affermies quand nous ne les sentons pas partagées. Et nous souffrons aussi pour les autres, si nous avons l'âme altruiste, soit que nous les considérions comme ayant droit à une sympathie que nous leur refusons, soit que, fort de la supériorité présumée de nos propres sentiments, nous les plaignions de ne les point partager.
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Mais le grand danger de notre dissidence, c'est que les autres s'en aperçoivent et ne nous en savent aucun gré. Quand nos senliments n'imitent pas ceux de ntore entourage et que nous ne pouvons lui imposer les nôtres, — en réservant le cas assez complexe où l'opposition peut créer l'harmonie — nous n'avons à compter ni sur sa sympathie, ni sur son aide. L'originalité c'est l'isolement. Et si l'isolement donne certains plaisirs et procure certains avantages, il est aussi un mal très sérieux, à cause des liens de dépendance réciproque qui unissent tous les hommes. Et puis, il ne s'agit pas seulement d'indépendance et d'isolement. Le manque de sympathie ou l'antipathie positive se traduisent aussi par des expressions plus pénibles à supporter. Les gens convaincus et passionnés ne se bornent pas à ne pas rendre service à ceux qui ne pensent pas et ne sentent pas comme eux, ils leur nuisent souvent de leur mieux, lorsqu'ils ne vont pas jusqu'à les supprimer.
Aussi est-il très utile pour l'homme de paraître éprouver bien des sentiments qu'il n'éprouve pas et d'exagérer l'expression de ceux qui restent, chez lui, plus faibles qu'il ne convient. Cette utilité, qui résulte de la nature essentielle de la société, est encore augmentée par une foule de conventions très puissantes et dont l'effet va s'accumulant. La société pourrait peut-être se passer de l'expression de certains sentiments, mais, une fois admis qu'ils sont obligatoires, elle ne peut plus en
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être privée. Celui qui ne les éprouverait pas ou ne voudrait pas les simuler risquerait de causer un vrai désordre par le trouble de l'opinion et toutes les conséquencesréelles qu'entraîne souvent un mal imaginaire. Et parfois tout ce désordre serait bieu imparfaitement compensé par l'abandon, par un homme isolé, d'une convention même un peu niaise.