CHAPITRE PREMIER
La simulation pour soi.
Pour feindre aux yeux des autres, il n'est pas mauvais de commencer par se tromper soi-même. Et c'est là une des raisons qui occupent continuellement l'homme à s'illusionner sur ses propres sentiments et sur ses propres croyances. Une autre raison, c'est qu'il en a besoin lui-même, directement comme nous l'avons vu, pour des' motifs égoïstes ou désintéressés. Il redoute de se sentir isolé, et pour cela il s'illusionne sur les autres, il leur prête toute sorte de sentiments qu'il n'éprouve pas, mais qu'il aime à trouver en eux et grâce auxquels il peut croire à leur sympathie. En même temps il s'illusionne sur luimême et il croit de bonne foi éprouver des sentiments et garder des croyances qui, en réalité, ne sont point en lui. Seulement elles lui paraissent nécessaires à l'harmonie que sous une forme ou sous une autre l'homme réclame toujours. C'est grâC3 à ces erreurs et à ces mensonges que la société se maintient et que la vie reste possible.
Il est assez curieux que l'observation par la conscience continue à passer pour un procédé à peu près infaillible. C'est une idée encore assez répandue, même parmi les psychologues, que nous avons par elle une connaissance directe et sûre des phénomènes de l'esprit. Je dirais bien que ces rciDts, « connaissance immédiate », ne se peuvent accoupler sans contradiction et ne donnent aucun sens acceptable, et j'ai déjà eu l'occasion d'examiner, peut-être trop brièvement, cette question. Mais il n'est pasnécessairedel'étudier ici en elle-même. Pour ne pas sortir du sujet de ce travail, les erreurs d'observation qu'occasionne le témoignage intérieur de la conscience sont de tous les moments. Je ne pense pas que personne le nie. On ne se décide pourtant pas à repousser la croyance à la conscience immédiate, et l'on ne peut, d'autre part, tirer une ligne de démarcation entre les perceptions internes sujettes à l'erreur et celles qui ne pourraient être que véridiques, bien qu'il soit possible, comme lorsqu'il s'agit de perceptions externes, de donner certaines règles pour prévenir un assez grand nombre d illusions. La perception interne et la perception extérieure sont, en effet, tout à fait semblables par leur mécanisme au point de vue de la psychologie générale, et l'on ne devrait pas établir entre elles la différence qu'on leur suppose assez gratuitement.
Un facteur très important intervient continuellement pour fausser, beaucoup plus qu'on ne l'imagime, les résultats de l'ob-
servation intérieure, ce sont les idées préconçues en général, les idées morales en particulier. Elles viennent se combiner avec fégoïsme et l'amour-propre, quelquefois aussi avec d'autres sentiments, le désir du bien, la pudeur, l'horreur de certaines impressions, qui n'empêche pas toujours de les ressentir. Nous pensons que nous devons éprouver tel sentiment dans telle circonstance, de là un penchant assez fort à croire que nous réprouvons réellement, et de là aussi par contraste, chez quelques scrupuleux, un penchant à croire qu'ils ne l'éprouvent pas du tout.
Cette singulière suggestion réussit d'autant mieux que l'habitude de l'observation exacte et le souci de la vérité pour ellemême sont choses encore bien plus rares que précieuses. 11 est très difficile de démêler les sentiments qui s'agitent confusément en nous, il est bien plus aisé de les étiqueter de confiance selon ce qu'ils doivent être dans la circonstance présente. Et pour le décider, nous ne sommes guère en peine. On nous apprend dès l'enfance ce qu'il est convenable de sentir. L'idée de telle circonstance et de telleimpressionsont étroitement associées, l'une évoque l'autre fatalement dans l'esprit, sans que nous songions même à remarquer si cette corrélation s'établit aussi bien dans la réalité. Il est entendu que l'on est triste de la mort d'un parent, heureux du succès de l'un des siens, etc. Souvent l'observation intérieure ne vient pas rectifier ces données acceptées d'avance parce qu'elle ne se produit pas. Mais si même elle se produit, l'individu pourra très bien affirmer à la fois comme réels deux états d'âme opposés. Et en effet ils sont réels tous deux, à des degrés très différents. L'un aura la réalité de la nature
foncière, l'autre celui de la simulation fondée sur quelques légers faits réels et sur beaucoup d'illusions et d'idées convenues.
Nous nous jugeons nous-mêmes, en somme, comme la plupart des hommes jugent les gens qu'ils ne connaissent pas. Ajoutons qu'en ce qui nous concerne, il se joint à l'ignorance une dose de bienveillance généralement considérable. Excepté lorsqu'ils ont de fortes raisons pour faire preuve en un cas donné de sens critique, nous voyons de nombreux esprits, — parfois les plus réguliers et les plus moraux — considérer a priori un père comme un être essentiellement bon et dévoué, une mère comme une femme respectable et même « sainte » ou « sacrée », un souverain comme digne d'amour et de respect, un homme qui a réussi comme un homme éminent. Chaque situation sociale suppose ainsi un certain nombre de qualités. C'est avec ce parti pris qu'on se juge en général soi-même, et l'opinion qu'on se fait ainsi n'a pas besoin d'être confirmée par l'expérience. Elle nous est imposée comme une croyance sociale ou religieuse. Il est convenu, dans l'intérieur de notre moi, que nous sommes bons, dévoués, justes et compatissants. Le mensonge et l'illusion sont ici d'autant plus assurés du triomphe que nous croyons être à l'abri des investigations des autres. A toute contestation,on répond volontiers: «Je saisbienceque j'éprouve». Vraiment il nous est trop facile de simuler à nos propresyeux les qualité&que nous désirons avoir. Il n'yapas de mérite à s'illusionner.