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On simule cependant avec soi, quand ce ne seraitque par fausse honte, même par amour de la franchise et aussi pour être plus assuré en simulant avec les autres. Tel n'oserait pas affirmer son dévouement, s'il n'y croyait d'abord lui-même, qui en revanche se laisse prendre à tous les pièges qu'il se tend. Il suffit souvent d'avoir une émotion un peu confuse, une agitation sentie et une idée de ce que l'on devrait éprouver, pour croire qu'on l'éprouve en effet et que l'idée est l'expression exacte de l'émotion. Un homme effrayé, mais qui n'aimerait pas êtrelâche, peut se faire croire qu'il tremble de colère. Il suffit de la moindre circonstance favorable pour que l'esprit y accroche une idée réconfortante sur ce qui se passe en lui. Chacun peuten observer, chez les autres, des exemples amusants.
Les illusions de la perception interne se produisent en effet, comme toutes les illusions, par la combinaison d'une sensation avec des images et des idées. Si, par exemple, nouscroyons, dans l'obscurité, voir un homme et non l'épouvantail à moineaux qui est devant nous, on distiDgue assez bien ce qui passe de la sensation dansl'illusion, comme aussi ce qui vient s'y adjoindre d'images pour la compléter et la dénaturer en éliminant les parties de l'impression réelle quinepourraiententrer dans la vision suscitée et que celle-ci empêche d'arriver à la conscience. La cause même de cette transformation estparfoisreconnaissable. L'attente, un sentiment vif, un souvenir récent ou vivace,, une préoccupation particulière, expliquent le choix inconscient de l'esprit.
Les illusions du sens interne ne se produisent pas autrement. Connaître un sentiment, distinguer sa valeur, apprécier sa nature, voir où il tend, c'est une opération très compliquée, au moins aussi compliquée *[ue de recounaître un animal à la vue, ou un objet par le tact. Dans ces opérations très semblables, des mécanismes analogues engendrent de pareilles illusions. Quand nous sommes agités par un sentiment, etque nous nous le définissons, que nous le percevons comme tel ou tel, nous l'associons avec d'autres sentiments, des images, des idées, des mots qui servent à l'interpréter et à le formuler, mais qui aussi, dans le cas d'illusion, le transfigurent et le dénaturent en écartant de notre idée finale certains éléments du fait primitif.
i\fême nos bons sentiments les plus authentiques ont quelques côtés vilains et mesquins que nous nous gardons bien de voir et surtout d'avouer, même à nous. Ils sont écartés de l'état conscient, de la perception interne par laquelle nous prenons connaissance de nos impressions. A plus forte raison serons-nous portés à défigurer ceux de nos sentiments que nous désirons ne pas avoir éprouvés. Ici, une grande partie au moins de la réalité est vite écartée de la représentation finale, et pour ainsi dire officielle. Le reste, s'il y en a un, est interprété à laide d'idées préconçues et de sentiments dominants (amour-propre, orgueil, désir du bien, etc.). Ces idées et ces sentiments tiennent dans l'illusion du sens interne un rôle exactement analogue à celui qu'ils jouent ou que d'autres remplissent dans l'illusion de la perception extérieure, et nous pouvons aussi reconnaître assez souvent les causes permanentes et psychologiques de nos erreurs. Une jeune fille romanesque et peu expérimentée
LA SIMULATION POUR SOI «Si)
pourra croire qu'elle a rencontré une âme d'élite dans le premier imbécile venu qui s'occupera d'elle. Mais la même tendance l'illusionnera sur ses propres sentiments et sur ses propres impressions, la fera croire à une passion qui n'existe pas, à un dévouement dont elle est incapable, et faussera même, à mesure qu'elles se produisent en elle, les petites impressions de la vie de tous les jours.
Cependant les éléments psychiques que nous ne voulons pas reconnaître, et que le principe directeur de l'illusion écarte de la représentation finale, ne sont pas pour cela complètement annihilés. Ils continuent à vivre et, quoique méconnus, ils continuent aussi en bien des cas à diriger la conduite. On ne devient malheureusement pas bon par cela seul qu'on croit l'être, bien que cette illusion puisse être un acheminement vers la réalité correspondante. Cette discordance entre les données du sens intime et la nature de la conduite sert au moins à déceler aux autres l'illusion de l'introspection, si celui qui en est la victime à peu près volontaire ne se décide pas à la découvrir lui-même ou s'il ne prend pas, plus ou moins consciemment, ses précautions pour qu'elle reste cachée à tous. Il n'est pas rare de voir l'individu qui se croit courageux se conduire comme un lâche et de reconnaître l'avarice d'un homme qui se complaît dans sa générosité.
y0 LA FAUSSE SENSIBILITÉ
L'esprit s'est, en quelque sorte, divisé. 11 s'est formé un personnage agissant et réel, et un personnage convenu, sorte de fantôme représentatif et théâtral. Les éléments qui composent à un moment donné l'état du moi se sont partagés en deux groupes. L'un a continué à dominer l'esprit, à diriger la conduite. Il fait la besogne réelle sans appeler l'attention sur lui. L'autre s'est associé à des sentiments tout différents, à des idées préconçues, convenues, pour former une représentation, une image, une perception de notre activité d'où sont exclus les éléments discordants. Tels des personnages obscurs accompliraient dans l'ombre une besogne souhaitée, mais qu'on ne voudrait pas avouer, tandis que leurs chefs feraient des rapports au gouvernement central où leurs agissements seraient présentés sous un jour tout à fait trompeur, de manière à constituer une vérité officielle et avouable en contradiction complète avec la réalité. Gela n'est pas sans exemple dans laviedes peuples. On se ménage ainsi les avantages pratiques des qualités, des défauts si l'on préfère, qu'on ne veut pas reconnaître et la complaisante satisfaction morale, en même temps que les profits divers, de la qualité opposée.
Ce fait est plus commun qu'on ne pense. Sous diverses formes, il est à peu près universel; des perceptions quelconques sont toujours une transformation de l'impression primitive. L'esprit en retranche et il y ajoute. Il y a, on peut le dire, fatalement quelque erreur dans toute perception, externe ou interne; et tous les jugements que nous portons sur nous sont toujours à quelque degré illusoires et mensongers. La simulation vis-à-vis de soi-même est universelle et constante.
^ VI
>1. James Sully a vu cette illusion de la conscience ; il en indique la généralité, il en reconnaît les causes sociales. Je crois cependant qu'il en diminue l'importance et qu'il ne signale pas suffisamment ce qu'il entre de mensonge dans ces erreurs. « Il est clair, dit-il, que les conditions extérieures de la vie imposent à l'individu certaines habitudes de sentir qui combattent souvent ses inclinations personnelles. Comme membre de la société, il a des motifs puissants de s'attribuer à lui-même certains sentiments, et ces motifs agissent sur lui et lui troublent la vue dans le spectacle de ce qui se passe réellement au fond de son esprit. Si ceci est vrai des choses de peu d'importance, comme les plaisirs de la société dont nous avons parlé tout à l'heure, cela s'applique bien mieux encore aux choses plus graves. Ainsi nous pouvons facilement nous persuader que nous éprouvons, comme il convient, un sentiment d'indignation à l'égard de tel personnage coupable d'un acte bas ou cruel, alors qu'en réalité nous éprouvons bien plutôt de la compassion pour le coupable, jadis notre ami. C'est ainsi que nous nous aveuglons nous-mêmes, déguisant nos sentiments réels sous le voile léger du convenu (1). »
Pour nous aveugler, nous mentons à nous-mêmes exactement comme nous mentons aux autres pour les aveugler aussi. Nous ne laissons arriver à la synthèse du jugement que des fragments incomplets et falsifiés de nos états d'âme, nous arrê-
(i) James Sully. Les illusions des sens et de l'esprit. Paris F. Alcan p. i45.
tons le reste, nous le détournons, nous l'employons à diriger nos actes, non à former des opinions avouées sur nous-mêmes. C'est tout à fait ainsi qu3, pour tromper les autres, nous ne laissons arriver à leur connaissance que des tronçons dénaturés de la réalité. La fraude est la même dans l'un et l'autre cas. Le mensonge pris en lui-même, et sous sa forme la plus générale, est formé de l'association d'une discordance et d'un accord. Il y a discordance puisque ce qu'on laisse paraître diffère notablement de ce qui est réellement, puisque l'idée que nous suggérons aux autres s'oppose nettement à l'idée que nous avons nous-mêmes. Mais il y a aussi un accord général qui soutient cette discordance. Si nous mentons, c'est pour un but expressément voulu, ou c'est pour une fin inconsciemment poursuivie. L'idée que nous croyons exacte, et l'idée fausse que nous suggérons collaboreront toutes deux, dans la mesure où elles le pourront, à la satisfaction de nos désirs. Cette discordance et cette concordance unies me paraissent être l'essentiel du mensonge.
Nous retrouvons dans la simulation intérieure ces deux éléments. Quand nous nous trompons sur nos états de conscience, il y a discordance entre ces états et l'idée que nous nous en faisons, entre notre expérience et notre jugement. Mais cette discordance cache une harmonie plus profonde, qui systématise plus ou moins bien ces états discordants en les faisant servir aux mêmes fins. Un homme en méprise un autre et il feint de l'admirer. Il s'oblige lui-même à croire qu'il l'admire. La discordance est visible, et l'harmonie cachée, nous la trouvons en ce que ce mépris et cette feinte admiration vont lui servir tous
deux pour atteindre les avantages qu'il espère pouvoir obtenir. Méprisant cet homme, il le traitera volontiers comme une machiae dont on fait jouer les ressorts utiles sans la considérer autrement que comme un instrument à notre service. Croyant l'admirer, il le louera d'autant plus volontiers, le flattera, lui témoignera du respect et de l'affection, le disposera bien en sa faveur. Et c'est encore là une façon de faire marcher la machine, façon d'autant plus adroite qu'elle le met dans la meilleure situation pour la faire bien jouer. C'est bien là cetle harmonie d'états discordants qui donne le caractère le plus abstrail et le plus général du mensonge. Il est d'ailleurs assez visible que c'est toujours un défaut de volonté qui nous empêche de nous rendre mieux compte de ce qui se passe en nous, et nous laisse arrêter à des idées fausses ; c'est au moins un défaut de notre personnalité, et tout ce qui s'y passe est à quelque degré volontaire (1). Il n'y a point d'illusion qui ne soit à quelque degré entachée de mensonge plus ou moins volontaire. « Se tromper » c'estbien réellement user de tromperie envers soi même.
En outre, ce que M. J. Sully appelle « le voile léger du convenu » est d'un poids bien lourd et d'une ampleur bien redoutable. Tous nos sentiments lui doivent une partie de leur bonne et même de leur mauvaise apparence. Lorsque nous voulons sincèrement regarder en nous ou chez les autres, nous nous apercevons qu'il n'y a point d'acte admirable, point de sentiment héroïque ou simplement aimable qui ne soit altéré, vicié, souillé
(1) On peut voir, à cet égard, mon volume: la Volonté.
par quelque tare ou quelque défaillance. Il n'est point de bonté qui ne contienne quelque élément d'égoïsme, de faiblesse, de bassesse parfois et parfois de vanité et d'orgueil. La méchanceté même s'y mêle, et l'on est parfois bon envers une persoune avec le secret désir de nuire à une autre. Nos beaux sentiments seraient bien affaiblis, s'ils n'étaient encouragés par les médiocres et les mauvais. Mais, en revanche, bien des actes que leurs auteurs jugent criminels et les sentiments qu'on est le plus honteux de trouver dans un coin obscur de son âme ont aussi quelque chose de socialement bon. Toutcelaest inévitable, étant donné la nature si complexe et simêléede l'homme, les inextricables associations de nos sentiments, de nos idées et de nos actes, et aussi la relativité trop méconnue des qualités que nous appelons le bien et le mal. Mais peu de personnes consentent à s'en rendre compte. Et c'est là un des points sur lesquels porte l'illusion de la conscience.
Il faut signaler ici de nouveau la part de vérité dont s'accompagne le mensonge. On ne simule pas à ses propres yeux un sentiment quelconque. Pour que l'on puisse le feindre, il faut à quelque degré l'éprouver. Le fait seul d'en avoir ridée, de se le représenter, indique déjà qu'on le réalise. Nous ne pouvons pas plus nous représenter un sentiment qui nous serait tout à fait étranger, qu'imaginer un être dont l'expérience ne nous fournirait au moins quelque élément.
Le choix même que l'on fait d'un sentiment plutôt que d'un autre comme objet de simulation peut certainement s'expliquer en beaucoup de cas et à bien des égards par l'utilité spéciale de cette simulation. Elle s'explique aussi par la convenance qui existe déjà entre ce sentiment et notre personnalité. Parmi les causes du choix, il faut compter la préférence et, parmi les raisons de la préférence, la réalité relative du sentiment choisi.
Enfin croire, môme imparfaitement, qu'on éprouve un sentiment, prendre les attitudes qu'il comporte, accomplir au moins quelques-uns des actes qu'il doit inspirer, si tout cela ne suffit pas à le rendre fort et vivace, cela suffit au moins pour le faire exister un peu plus. Nous ne pouvons pas séparer absolument les manifestations, même menteuses, d'un sentiment, de ce sentiment même. Elles sont une partie de lui. Il se produit ainsi une auto-suggestion dont nous ne devons pas méconnaître l'importance. On n'ose plus toujours agir trop directement à rencontre des vertus qu'on s'attribue. L'illusion ne peut franchir certaines limites sans se transformer en un mensonge cynique devant lequel bien des personnes reculent. A se croire bon, on risque de le devenir.
L'illusion intérieure, quoiquexistant toujours et chez tous, ne s'y produit pas sous les mêmesformes et avec la même intensité. Chez les uns elle est réduite par des habitudes d'analyse, la curiosité, le dédain des idées communes qui peut se confondre avec ce que des gens plus conservateurs appellent, sans bienveillance, du cynisme. Chez d'autres, au contraire, elle domine, elle emplit la vie.