CHAPITRE II
L'illusion-mensonge et la fausse sensibilité.
Comme la fausse impassibilité, la feinte sensibilité est en corrélation plus ou moins étroite avec les autres qualités del'esprit. Elle est favorisée par quelques qualités, contrariée par d'autres, elle en aide quelques-unes, et il en est qu'elle entrave. Voici celles qui me paraissent se rattachera la fausse sensibilité qu'on simule pour soi. Il s'en trouve parmi elles qui s'opposent assez directement lune à l'autre. Elles déterminent des types intéressants.
Je vois d'abord, parmi ceux qui simulent pour eux-mêmes, toute une classe d'individus en qui prédomine la vie intérieure. Cette prédominance favorise la fausse impassibilité, elle peut aider aussi au développement de la sensibilité feinte et parfois de ces deux qualités à la fois. Cela est tout simple quand les deux simulations opposées prennent des rôles différents. Tel homme, par exemple, simulera volontiers pour les autres l'indifférence à l'endroit de certaines affections, qui s'exagérera pour lui-même son aptitude à les ressentir. Il dis-
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simule aux autres sa sensibilité pour éviter des froissements et des heurts, il se l'exagère à lui-même parce qu'il se sait bon gré d'être alïectueux, ou parce qu'il prend un certain plaisir à jouer, en se paraissant les prendre au sérieux, avec certaines apparences daffection. Il peut encore simuler, à ses propres yeux, comme aux yeux des autres, l'indifférence pour certaines choses qui le passionnent, la sensibilité pour d'autres qui le laissent bien calme. Ceci est tout à fait ordinaire. On se fait un caractère comme on se fait une tête; on se farde, on se grime pour se regarderdans une glace. Il n'est sans doute personnequinesedissimule à soi-même certains côtés de sa nature, ou qui ne se les diminue, pour en exagérer ou pour en inventer presque complètement certains autres. La prédominance de la vie intérieure est une condition très favorable à cette simulation. Les gens qui se replient peu sur eux-mêmes, qui sont pris constamment par l'action ou par la vision du dehors ont bien moins l'occasion de s'y livrer. Elle existe toujours chez eux, mais reste plus simple. Il est des esprits romanesques qui se complaisent dans leurs imaginations pyschologiques, qui aiment à jouir de leurs propres sentiments. J'en ai connus qui, doués d'une sensibilité très vive, affectueuse mais égoïste, s'illusionnaient avec bonheur sur le caractère de cette sensibilité et, tout en en reconnaissant les qualités, s'en dissimulaient les défauts. Une personne m'a paru réaliser particulièrement cette forme du type sentimental, et (à certains égards) faussement sensible. Elle avait un très vif amour de la domination, un grand désir d'être le centre vers lequel convergeaient les sentiments affectueux de son entourage ; elle les encourageait beaucoup et
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les rendait aussi sans trop de parcimonie. Elle ne pouvait guère souffrir qu'on fût heureux, qu'on aimât, qu'on agît, qu'on vécût autrement que pour elle et par elle. Si l'on acceptait ses conditions tacites, elle était bonne, dévouée. Si non, on s'exposait à des hostilités, et sa conduite montrait un manque de franchise très peu reconnu, autant que j'en ai pu juger. Certainement elle se complaisait en elle-même, s'admirait beaucoup — cela perçait dans les confidences qu'elle vous faisait parfois — et s'illusionnait avec bonheur sur le caractère égoïste et despotique de ses affections.
Ce type peut revêtir bien des formes concrètes. Quelquesuns de ceux qui le présentent seront plus ou moins portés vers telle forme de rêverie ou tel exercice de l'imagination. A côté du type sentimental et un peu agressif que j'ai indiqué, on pourrait placer un type sentimental, impressionnable et doux, le type des personnes un peu rêveuses et d'esprit faux, qui voient toutes choses et leurs sentiments comme le reste à travers l'impression qu'elles ont gardée d'un poète préféré, Lamartine, par exemple. Celles-là vivent dans un monde romanesque et romautique. Elles se livrent à des effusions intérieures de sentiments purs et d'idées élevées qui sont surtout vagues, superficiels et d'une regrettable banalité. Ils ne résisteraient guère à un examen sérieux. Mais les personnes de ce type sont peu
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habiles à se servir de l'analyse et manifestent du dédain pour cette opération froidement intellectuelle.
D'autres formes du type existent encore, mais nous n'en finirions pas si nous voulions les décrire. Retenons en l'essentiel : le développement marquéde la vie intérieure etde l'imagination psychologique. Elle s'exerce différemment selon les individus et se manifeste par la transformation des états de conscience, l'illusion et la simulation portant sur les sentiments et les émotions, les idées et les croyances.
Peut-être sera-ton surpris de trouver des actifs parmi les simulateurs que nous étudions à présent. Mais la tendance à la vie intérieure et le caractère actif ne s'excluent pas complètement : une des personnes dont j'ai parlé était à la fois très sentimentale et très active. De même, parmi celles dont le besoin •d'activité est très fort, il en est chez qui la vie intérieure est bien développée, et j'en pourrais citer qui sont de bonnes simulatrices.
Elles le doivent, sans doute, pour une part à leur penchant pour la réflexion, la rêverie, à leur complaisance en leurs propres états d'âme. Mais dans certaines conditions, l'activité extérieure intervient pour développer la tendance à la simulation pour soi-même et la fausse sensibilité.
L'actif , en effet, précisément parce qu'il a souvent besoin d'agir promptement et sans longues réflexions, a besoin aussi d'avoir
ou de s'imaginer qu'il a des sentiments nets, précis, qui laissent peu de prise à la discussion et au doute. S'il garde, en même temps quelque goût de la vie intérieure, le besoin d'action prompte ne sera pas constant chez lui, mais il se révélera encore assez souvent. Or, la convention qui fausse la vie intérieure selon des idées préconçues lui est extrêmement utile. Elle lui donne des raisons d'agir qui échappent à la discussion et qui conviennent à son tempérament, à ses goûts et à ses opinions, puisque ce tempérament, ces opinions, ces goûts en déterminent la formation. Son éloignement, au moins intermittent, pour l'analyse et l'examen minutieux* l'aide fort à se tromper et lui facilite l'action.
S'il désire agir et agir vivement, il ne lui est point indifférent, à moins qu'il ne soit un impulsif incohérent, d'agir dans un sens ou dans un autre. Il a des tendances, des idées, des convictions qui lui dictent sa conduite. Mais, pour qu'il puisse agir sans hésitation et sans regret, il faut que ses impressions et ses idées soient ou lui paraissent être en harmonie avec les principes directeurs qu'il prétend conserver. Delà, chez l'actif, une tendance puissante à ne pas s'apercevoir de ses propres doutes, à ne pas vouloir reconnaître ses motifs d'hésiter, à refuser de voir la vraie nature de ses sentiments et de ses impressions s'ils ne peuvent entrer dans le système des principes directeurs et desactes qu'ils ordonnent. De là unetendancesouvent agissante à l'illusion interne et à la simulation pour soi. Parfois l'actif prend une vague conscience de ce qu'il fait, il sait qu'il ne sent pas ce qu'il croit sentir, ce qu'il dit sentir, ce qu'il manifeste par ses actes. Mais il repousse résolument ces tentatives de la
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réalité pour s'imposer à lui. Il aime mieux se leurrer pour agir et pour garder ses principes. Il peut arriver seulement que son illusion devienne plus volontaire. Alors la scission de l'esprit s'accentue. Le mensonge devient plus net.
Un tempérament actif, un vif attachement à quelques idées un peu convenues sur le monde, la morale, la société, un certain goût de l'observation et du jugement des caractères, une grande impressionnabilité, voilà quelques traits que je relève chez une des personnes qui représentent notre type. Par son activité et par ses idées préconçues, elle tend à se tromper sur ses sentiments; par son goût pour observer et pour comprendre, elle tend à rectifier ses erreurs. Il s'établit souvent une lutte entre ces deux systèmes de forces, et plutôt encore une alternance singulière et la prédominance successive de l'un ou de l'autre. Ce n'est pas seulement dans l'interprétation propre de ses sentiments qu'on peut remarquer ces alternances, mais aussi dans ses appréciations du caractère d'autrui. Ces deux erreurs ont des causes semblables et le même mécanisme. Enjugeant autrui, en effet, elle interprète ses propres impressions de façon très différente, écartant selon le moment les unes ou les autres, aboutissant en général à des appréciations promptes et brusques, synthèses incomplètes et peu stables, qui ne se transforment pas toujours en s'élargissant pour employer de nouveaux éléments suscités par l'expérience, mais disparaissent pour un temps et sont subitement remplacées par d'autres aussi incomplètes. Le doute, l'hésitation apparaissent rarement. Ils doivent se produire cependant, mais être bientôt volontairement écartés.
Notons en passant que la simulation s'accompagne ici, comme j'ai pu le constater, d'une grande apparence de franchise, ce qui la complique. Nous aurons à revenir sur cette fausse apparence de franchise, elle s'explique aisément. La franchise est beaucoup trop souvent confondue avec la spontanéité, l'activité naturelle et vive. Or ce genre d'activité a précisément pour condition, nous venons de le voir, une simulation. Elle est l'expression na~ turelle et spontanée de quelques idées et de quelques sentiments, et de là son apparence de franchise et sa sincérité réelle. Mais sa sincérité même, l'absence de la réflexion et de l'analyse font qu'elle n'est l'expression que d'une partie de la personnalité, qu'elle exprime tout l'opposé de ce qu'est une autre partie importante de cette même personnalité, ce qui est un caractère essentiel du mensonge. Et ce sont les conditions mêmes de la simulation qui engendrent, ici, l'apparence de la franchise.