‹ Les mensonges du caractèreChapitre 17 sur 44 · I IV · texte numérisé non relu

I IV

Le souci constant delà moralité donne une classe particulière de simulateurs. Les romanesques, les rêveurs sont souvent des espèces d'artistes. On pourrait les étudier à ce point de vue si c'en était le moment. L'amour de l'art, le souci du beau, une certaine conception de la beauté psychologique nous faussent constamment le jugement sur ce qui se passe en nous. Nous voulons à tout prix y trouver des états d'âme que nous puissions aimer et admirer. Et parce que nous voulons les y trouver, nous les trouvons en effet, alors même qu'ils n'y sont pas. De même

I ILLUSION-MENSONGE ET LA FAUSSE SENSIBILITE 103

nous voulons constater en nous des sentiments louables et dignes à nos yeux d'approbation. Et nous les constatons malgré tout. Combien de personnes osent voir tout ce qu'elles ont en elles d'après leurs propres idées, de vil ou de méchant ? Ouêlques-unes, par humilité, s'avouent mauvaises. Mais c'est là du psittacisme ou une autre simulation. Cela n'implique nullement qu'elles reconnaissent leurs défauts, cela veut dire plutôt qu'elles jugent devoir faire preuve d'humilité, si ce n'est pas un signe de dépression mentale. Elles se savent gré d'avouer un défaut plus qu'elles ne se blâment de l'avoir. Pour elles, se reconnaître mauvaises, c'est se donner une qualité de plus. Cette qualité, l'humilité ou la franchise, rien ne prouve qu'elles l'aieut. On se renseignera sur sa valeur en entrant dans les détails, en sortant du vague delà déclaration générale pour examiner un point précis et apprécier en particulier un acte ou une série d'actes.

Cette simulation, qui est très générale, se développe particulièrement chez quelques individus. Ce sont ceux qui ne sontpas très moraux, mais à qui l'éducation, l'influence de la religion ou du milieu, certaines croya.ices,l'intérêtpersonnel ou toute autre raison donnèrent un assez vif souci de la morale et qui ont en même temps quelque imagination psychologique. Cette catégorie donne les hypocrites qui se complaisent en eux-mêmes, les tartufes intérieurs, qui s'applaudissent de leur sollicitude envers les gens qu'ils exploitent, de leur bienveillance pour ceux à qui ils s'efforcent de nuire. Emile Augier, dans une comédie d'ailleurs médiocre : Un homme de bien, donna jadis une intéressante esquisse de ce type. Mérimée a noté certains traits

qui en relèvent dans le négrier de Tamango, mais ils sont loin d'y dominer. On en remarque assez dans la vie, et quelquefois ceux qui nous les montrent se dupent sincèrement eux-mêmes, ne voient nullement la nature vraie de leurs actes et de leurs sentiments. Assez souvent, ils sont comiques. Tel le cas de cette femme dont le mari rentre harassé de fatigue après sa journée de travail ; elle lui fait faire encore quelques corvées fatigantes, puis, se tournant vers une voisine, lui dit avec attendrissement : « Le pauvre homme, comme mes soins lui manqueraient s'il venait à me perdre. »

Ce sont encore quelques scrupuleux excessifs. Tous les hommes ne sont pas portés à se voir en beau. Il en est qui, toujours par souci de la morale, s'illusionnent sur leur propre compte en se faisant pires qu'ils ne sont. Ils simulent la méchanceté, l'impureté, l'égoïsme, comme d'autres le dévouement et la bonté. Nous voyons encore par là la nature et les conditions de l'illusion du sens intime et comme elle dépend des dispositions de l'individu. Un scrupuleux verra du mal dans toutes ses pensées et prendra pour se noircir autant de peine qu'un autre pour se glorifier.

.Le type du scrupuleux se rencontre dans la vie normale, je ne .le crois pas très fréquent sous ses formes bien accusées. Parfois il se combine avec le type précédent et produit alors un caractère analogue, avec plus de sincérité, à celui du faux humble. L'individu est trop scrupuleux sur quelques points, trop peu sur d'autres. Il s'interroge avec une véritable anxiété au sujet d'actes insignifiants et commet de véritables fautes avec une conscience paisible.

L*ILLUSION-MENS >NGE ET LA FAUSSE SENSIBILITÉ 105

Chez d'autres, le type est plus net, et l'illusion du scrupule l emporte décidément sur l'illusion de la satisfaction. Ceux-là sout toujours prêts à interpréter d'une façon pessimiste leurs sentiments et leurs actes. Ils s'accusent de ne pas assez aimer leurs proches, de ne pas agir avec toute la loyauté voulue ; ils craigneDt, au moindre symptôme, de n'avoir pas parlé avec une entière siQcérité.Ils interprêtent leurs états d'âme en éliminant ce qui ne peut s'adapter à leurs sentiments dominants, et simulent une sensibilité perverse de la même façon que d'autres une sensibilité louable.

Nous compléterons suffisamment notre idée de ce type en examinant l'état morbide qui en est l'expression outrée. M. Pierre Janet, qui a étudié la maladie du scrupule, nous fournit des documents très intéressants. Je lui emprunte quelques faits capables de montrer la persistance et la généralisation de l'illusion intérieure, de la simulation pDur soi. Le malade est « toujours mécontent de ce qu'il fait, quoiqu'il semble cependant faire les choses d'une façon à peu près suffisante. » Chez quelquesuns «il s'agit non seulement du remords proprement dit, mais du mépris, du mécontentement, portant non seulement sur les actes, mais sur les facultés morales, sur la personne du sujet, et plus souvent encore sur son corps. Le malade a certainement l'idée que ce qu'il fait, que ce qu'il est, que ce qui lui appartient est mauvais. Le caractère qui me semble le plus général, c'est

le sentiment de honte, quoique dans certains cas la honte soit légère et qu'il s'agisse surtout du mécontentement. » Dans les cas graves, le sentiment de honte morale se généralise. Les malades trouvent que tout est mal en eux.

Une personne débute par avoirle sentimentqueses confessions ses communions sont mal faites, peu à peu le mécontentement s'étend « à toute chose qui lui paraît avoir un caractère moral quelconque... Elle est convaincue qu'elle agit très mal, qu'elle aime mal ses parents, soigne mal sa mère, travaille mal, etc. »

« Elle exprime toujours ses remords d'une manière très vague. C'est comme si j'avais commis tous les crimes... tout. le monde a des reproches à me faire, on ne m'en fera jamais autant que je m'en fais à moi-même... je suis dans chaque action aussi coupable que les plus grands criminels. »

« Si elle arrive à convenir, car elle n'a pas perdu tout bon sens que l'acte accompli est en lui-même est un acte bon... elle entre dans des subtilités philosophiques et distingue l'acte en luimême et l'intention volontaire de celui qui l'accomplit. La volonté a toujours été mauvaise dans cette action, ou plutôt il n'y a eu aucune bonne volonté. »

M. Janet fait une remarque qui nous montre que cette simulation n'est pas absolue. La personne ne s'y trompe pas complètement, et nous reconnaissons, sous une forme assez spéciale, la discordance qui est la condition du mensonge. « Les obsessions du scrupuleux rappellent tout à fait, en certains cas, le délire des mélancoliques. Seulement, le mélancolique est profondément convaincu de sa déchéance, tandis que Claire est très loin de croire complètement tout ce qu'elle dit

Page 1