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I. ILLUSION-MENSONGE ET LA FAUSSE SENSIBILITE

ou pense à ce sujet(l)». Et je dirai que, quand même elle le croirait aussi complètement que possible, il y aurait encore discordance utilisée et mensonge si la malade portait en elle un sentiment en désaccord avec sa croyance et son affirmation.

Les faits de ce genre nous montrent encore comment la fausse insensibilité et la fausse sensibilité se mêlent et se confondent en se systématisant plus ou moins bien. Ils pourraient être aussi une occasion de remarquer ce qu'il y a de réel dans 1 état mental simulé. Vraisemblablement le scrupuleux exagère sur bien des points son indifférence ou sa sensibilité, il n'est ni si sensible au mal, ni si insensible au bien qu'il le prétend, et cependant son erreur n'est pas complète. Enfin nous y trouverions encore la tendance du sentiment simulé à se réaliser de plus en plus. Une jeune fiancée « sent qu'elle n'aime pas bien son fiancé et se tourmente à la recherche de l'aimer bien. Elle en arrive, à force de perfectionnements, à le détester, et depuis il en est ainsi de toutes ses affections, qui ne lui paraissent jamais suffisamment parfaites et qui lui semblent si mauvaises que c'est comme delà haine. »

§ VI

Ceci nous amène à la dernière forme que j'examinerai du type en qui domine le mensonge-illusion. C'est fétat d'esprit du volontaire, surtout du volontaire moral, de celui qui tend sa vo-

(1) Pierre Janet La maladie du scrupule. Revue philosophique, avril 1901.

lonté vers la réalisation d'un idéal. Pour atteindre son but, i est obligé de s'en croire toujours plus rapproché qu'il ne l'est en réalité, de se mentir constamment à lui-même.

L'illusion en pareil cas est souvent spontanée. Elle ne dépend pas moins à certains égards de sa volonté. S'il le voulait bien et s'il y appliquait son intelligence, le simulateur apercevrait en lui bien des sentiments et bien des idées qui le renseigneraient et qu'il ne voit pas, faute de vouloir les regarder. Mais c'est en s'aveuglant ainsi volontairement qu'on accepte d'abord et qu'on tend ensuite à réaliser un idéal. Ils veulent s'aveugler sur leurs propres croyances, ceux qui ont recours aux pratiques de la foi (d'une foi quelconque) pour les faire changer peu à peu, et ceux aussi qui acceptent sans critique des opinions, des principes, des croyances contre lesquelles protestent les idées que tendent à faire dominer en eux le raisonnement, l'expérience, ou l'éducation, et ceux encore qui repoussent sans les examiner des objections qu'ils sentent instinctivement dangereuses et difficiles à réfuter. Ce manque de franchise, cette simulation de la croyance est excessivement répandue, et l'on peut affirmer qu'elle est absolument nécessaire. J'ai pu constater bien souvent et tout le monde Fa faitsans doute, ce souci de se faire ou de seconserver certaines croyances religieuses ou morales, sociales ou philosophiques. C'est, d'ailleurs, un idéal parfois assez bon que Ton cherche ainsi à réaliser et pour lequel on se ment à soimême, et je n'ai pas ici à condamner ou à approuver l'application de cette pratique à tel ou tel cas.

On l'a systématiquement combattue, sans toujours bien comprendre sa nature profonde, mais on l'a aussi systématiquement

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préconisée. Certaines personnes s'en servent et le reconnaissent volontiers, Le conseil de Pascal n'est pas autre chose qu'une théorie des moyens de produire l'illusion etde la développer.

C'est l'auto-suggestion, la simulation pour soi élevée à la hauteur d'une méthode. « Vous voulez aller à la foi, et vous n'en savez pas le chemin; vous voulez vous guérir de l'infidélité et vous en demandez le remède : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre et guérir d'un mal dont vous voudriez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé: c'est en faisant comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement cela vous fera croire et vous abêtira (1) ». Mais ce conseil implique déjà le désir de croire, c'est-à-dire une certaine croyance. Il suppose à la fois que l'on croit, que l'on veut croire et que l'on ne croit pas. Il cherche à ramener l'harmonie dans l'esprit, à produire l'accord en prenant comme note fondamentale une opinion, un ensemble d'idées et de sentiments déjà puissant, solide, mais un peu isolé dans l'esprit, contrarié encore et non dominant, quoique soutenu par des tendances fortes et profondes. Ne croyons pas trouver aux faits psychiques des formes précises et stables; elles sont mobiles et changeantes plus que les vagues de la mer et se transforment sans répit.

Voilà la simulation intérieure, le mensonge recommandé par un catholique pour arrivera la croyance, le voici recommandé pour arriver à la moralité par un philosophe qui ne s'est réclamé, je crois, d'aucune religion. Comment arriver à lutter

(1) Pascal, Opuscules et pensées, édition L. Brunschvicg, p. 44i..

contre des sentiments réputés dangereux? Parmi les moyens indiqués par M. Payot dans un livre fort intéressant, se trouve le dénigrement volontaire. Il faut d'abord rechercher tout ce qui peut affaiblir le sentiment contre lequel on lutte, fixer son attention sur ses mauvais côtés, mais on ne peut s'en tenir là : « Ce qui est possible lorsqu'on a à opposer à des sophismesdes vérités, est possible dans des cas même qui paraissent plus difficiles : lorsqu'il s'agit ou bien d'opposer à des sophismes de véritables mensonges volontaires, ou, ce qui est plus fort, lorsqu'il faut opposer à une vérité qui contrariel'œuvre de maîtrise de soi, un réseau de mensonges utiles » (1).

Bien entendu, « un mensonge volontaire ne peut avoir quelque influence sur la conduite que si nous y ajoutons foi ». Et nous retrouvons encore ici la duplicité si caractéristique de l'esprit qui croit et ne croit pas à la fois. M. Payot ne craint pas d'entrer dans des détails pour montrer comment nous pouvons arriver à nous tromper nous-mêmes, ce qui peut sembler paradoxal aux gens d'une logique un peu étroite. Notre conviction résulte des motifs présents à l'esprit. Rassembler ces motifs, c'est faire une sorte d'enquête. « Et cette enquête, nous la pouvons, si nous le voulons, frelater de deux façons. D'abord il nous est loisible de la laisser fort incomplète, de refuser d'envisager certaines questions même fort importantes. Puis l'enquête tronquée, il nous est loisible, dans l'appréciation de la valeur des motifs, de laisser nos désirs peser sur ceux qui nous agréent et de piper les poids » (2).

(i) Payot, L'Education delà volonté, p. 12. Paris, F. Alcan. (2) Idem, p. 84.

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Sans doute c'est une activité idéale qui est ici indiquée. Cependant Pascal ne propose pas seulement un conseil, mais aussi des exemples, et M. Payot a certainement pris dans la réalité les éléments des pratiques qu'il recommande. Nous pouvons d'ailleurs avoir tous remarqué combien elles sont fréquentes. Elles ne sont pas toujours assez dominantes, assez développées, assez systématiques pour caractériser un type; mais à des degrés différents elles existent chez tout le monde, et s'accentuent spécialement chez quelques individus.

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