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CHAPITRE III

L'universalité et la portée de l'illusion-mensongo

Nous avons dû conclure déjà à la généralité de l'illusion-mensonge, en remarquant que toute connaissance concrète était erronée et menteuse. Peut-être comprendrons-nous mieux encore sa nécessité si nous nous rendons bien compte de la nature de la volonté et de la place qu'y tient l'illusion.

Nous ne pouvons pas séparer entièrement la volonté de l'intelligence. Dans tout acte intellectuel la volonté entre comme élément. Toute vérité reconnue, toute erreur accueillie supposent, à un degré si faible soit-il, un acte de volonté, une participation nouvelle de la personnalité.

Or, la volonté, c'est au fond, et d'un certain point de vue, une illusion réalisée, un mensonge devenant exaet. On a dit de la perception extérieure qu'elle était une « hallucination vraie », et la définition n'est pas sans valeur (1). Ce qu'on peut dire dans le même sens de la volonté est peut-être plus exact

(i) Sur la nature hallucinatoire de l'image, voir Taine, De V intelligence, t. I.

L UNIVERSALITE ET LA PORTEE DE L ILLUSION-MENSONGE

encore. La volonté consiste à poser comme réel un acte, un état dame qui ne l'est pas encore, mais qui va le devenir. Nous devons nous le représenter à la fois comme réel et comme non réel. La volonté implique la représentation de l'acte (au sens le plus général) ou de son résultat. Cette représentation n'est pas, au moment où elle se produit, d'accord avec l'état de l'esprit et des organes, et par là elle est comme toute image une sorte d'illusion et «le mensonge. Mais elle est une illusion féconde parce qu'elle tend à devenir une réalité. L'image acceptée et maintenue par le moi, par le pouvoir personnel, évoque à son tour les autres éléments sans lesquels elle est illusion ou mensonge et qui vont faire d'elle une vérité, autant que cela sera possible. Tant qu'elle est seule, nous constatons entre elle et l'ensemble de l'esprit ce désaccord et en même temps cet accord profond (puisqu'elle est en harmonie aveclapartie dumoi qui l'a accueillie et soutenue) dont l'union constitue le mensonge. Mais par cela seulqu'elle existe et qu'elle est fermement maintenue, elle suscitera, à moins que des obstacles bien graves ne s'y opposent, tous les phénomènes psychiques et physiologiques qui peuvent l'encadrer et la compléter. Mon image de l'acte est illusoire au moment où je le conçois. Elle pourrait se développer en ce sens, devenir le point initial d'une rêverie, d'un mirage d'espérance ou de crainte. Mais si aucune inhibition trop forte ne s'exerce sur elle, si elle reste l'objet de l'attention du moi, si elle devient pour ua instant centre psychique, elle systématise temporairement l'esprit, elle en fixe l'orientation et se complète en évoquant des idées et des sentiments, en provoquant des actes qui viennent

compléter le système et lui donner l'existence pleine et réelle. pauliian — Mensonges 8

Le fait même de la volition, c'est la fixation de l'orientation de l'esprit systématisé autour de l'idée d'un acte ou d'un état et écartant autant que possible tous les obstacles qui s'opposent à leur réalisation. Le mensonge essentiel de la volonté, c'est précisément ce fait d'écarter, de nier les idées, les sentiments qui nous pousseraient à ne pas vouloir, d'agir ainsi que s'ils n'existaient pas. Nous avons vu les conseils que donnait M. Payotà ceux qui désiraient vouloir. Tout acte de volonté implique des mensonges de cette nature. Il n'en est aucun qui ne rencontre au moins quelques légers obstacles. C'est par là même que la volonté se distingue de l'automatisme et de l'activité réilexe. 11 nous faut toujours, pour vouloir, refuser de tenir compte de certaines idées qui pourraient avoir prise sur notre esprit, de certaines valeurs affectives qui pourraient influencer notre cœur. Nous les traitons comme nulles, alors qu'elles ne sont certainement pas nulles. Et autour de ce mensonge primordial, pour le faciliter, pour le fortifier , pour le constituer même, viennent se grouper bien d'autres petits mensonges, entraînés par le premier.

La volonté, avec tous ces mensonges, crée une vérité en abolissant la désharmonie primitive. Vérité relative, d'ailleurs, où le mensonge abonde encore. L'harmonie créée n'est point parfaite, d'une part, et d'autre part, en même temps que la volition fait disparaître une illusion-mensonge, elle en crée d'autres.

Elle arrête en effet l'activité de tout un groupe de tendances, mais elle ne les supprime pas pour cela. Celui qui, placé dans l'alternative de commettre un acte que sa morale condamne, mais qui le tente fort, ou d'agir vertueusement en renonçant à

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des satisfactions qu'il désire avec ardeur, prend le dernier parti, agit en somme comme s'il ne désirait pas ces satisfactions. (Je prends les choses en gros, sans m'occuper des détails qui suggéreraient des restrictions.) Il nie en quelque sorte ses propres sentiments, son acte est comme une affirmation de leur nonexistence. Mais il ne les a pas anéantis, ils reparaîtront tôt ou tard, lui inspireront peut-être des regrets, et même, selon les cas, une sorte de remords de s'être bien conduit. Et le mensonge éclate ainsi dans tous les cas, dès que les tendances écartées de la direction de la conduite reviennent et que le désaccord se reproduit dans l'esprit.

Cette désharmonie entre les actes et les sentiments, c'est un élément essentiel de ce que tout le monde s'entend pour flétrir en l'appelanthypocrisie. Tout acte volontaire est une hypocrisie en tant qu'il n'est pas enharmonie avec l'ensemble complet du moi. Il est bien sûr qu'il n'ensaurait exprimer à la fois les désirs si opposés, les idées si diverses et souvent si incohérentes.

Encore avons-nous considéré jusqu'ici l'acte de volonté sans avoir égard à la complexité ordinaire de sa nature. Parmi les motifs d'un acte un peuimportant, il en est qui s'accordent très mal ensemble, aussi mal que les partis politiques dont l'union momentanée peut à la Chambre renverser ou soutenir un ministère. Quand un homme croit être honnête, il ne l'est pas seulement par l'effet de sesseulesidées moraleset des sentiments qui les accompagnent. L'amour-propre, la crainte du châtiment, l'intérêt sous des formes très variées interviennent généralement dans sa décision. Cela complique et renforce l'hypocrisie. Et s'accomplit-il jamais un acte qui ne soit inspiré que par des

sentiments purs et sans mélange ? Cela n'est pas croyable, et cela est certainement faux quand il s'agit d'actes un peu com pliqués, de ceux pour lesquels un acte de volonté s'impose.

Si, d'ailleurs, il se retrouve partout dans l'activité humaine quelque parcelle plus ou moins visible de volonté, ne faut-il pas conclure que, à des degrés divers, la simulation pour soi et le mensonge s'y retrouvent également? Que nous considérions l'intelligence et la façon dont nos opinions se forment, ou que nous considérions l'activité en général, nous aboutissons toujours à la même conclusion. C'est que nous avons, en somme, toujours considéré un même mode général d'activité, qui se retrouve au fond de tous les phénomènes variés que nous présente l'esprit humain. Et l'on pourrait arriver à des propositions plus générales, si c'en était le moment.

L'illusion-mensonge de l'esprit sur lui-même est une défense, un moyen d'équilibre assez singulier. Sans doute, elle nous protège par l'assurance qu'elle nous donne. Elle nous met en mesure de nous défendre avec plus d'efficacité contre les dangers du dehors, elle nous permet de simuler d'autant mieux avec les autres que nous aurons d'abord mieux simulé avec nous. En tout cela, elle aide la simulation vis-à-vis des autres. Mais elle a en même temps une autre fonction, qui est de protéger l'esprit contre lui-même, de le défendre contre les dangers que lui suscitent certains de ses éléments.

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Chez les volontaires, chez les actifs, la simulation rend la détermination et l'activité plus promptes et plus faciles. Elle préserve l'esprit des hésitations, de la réflexion que les tendances discordantes réclament. Elle détruit ou suspend momentanément les inhibitions que tendrait à faire prévaloir une vue large et complète des choses. Elle provoque une adaptation de l'esprit plus rapide et plus simple.

Elle ne va pas sans inconvénients. Nos moyens de défense se tournent parfois contre nous. Elle risque de rendre la synthèse mentale un peu étroite, peu stable, peu sûre. Elle favorise parfois des idées ruineuses, des sentiments dangereux, des actes qu'il valait mieux éviter. Pour s'adapter trop vite, on s'adapte souvent mal.

Mais ce ne sont pas seulement les actifs qui profitent d'elle. Ou, si Ion veut, comme tout le monde est actif à quelque degré, et comme il y a divers modes d'action, elle est d'un usage courant chez chacun de nous. Adopter une idée, accepter un sentiment, c'est encore une action, l'illusion-mensonge y intervient comme nous avons vu. Elle abrite l'idée ou le sentiment contre ce qui pourrait lui nuire, elle est une sorte de barrière protectrice établie entre la réalité et l'état d'âme que notre désir ou notre caprice veut conserver, quel que soit cet état. Elle lui permet de grandir, de fleurir et de porter ses fruits. Parfois elle n'a qu'une utilité provisoire. Une fois fortifiée, l'idée qu'on a protégée d'abord peut braver les assauts et devenir protectrice à son tour.

§ III

Contre les périls extérieurs la simulation pour soi nous défend aussi de bien des manières, et nous en avons entrevu quelques-unes. Elle complète sur quelques points, nous l'avons déjà remarqué, l'œuvre de la fausse impassibilité, elle prépare celle de la sensibilité feinte. Elle agit d'ailleurs à l'extérieur comme à l'intérieur, et si l'on songe que l'extérieur n'agit sur nous qu'à la condition de devenir intérieur, on saisit les raisons et les caractères généraux de cette analogie.

Chez les imaginatifs, chez les rêveurs, elle contribue à développer le monde intérieur et, par là, à préserver déplus en plus l'esprit des contacts un peu rudes du monde. Elle l'empêche de les sentir ou d'en être trop froissé lorsqu'ils se produisent. Celui que la réalité blesse et qui veut se réfugier dans un monde intime où nul autre que lui n'a d'accès, a besoin de trouver ce « home » psychique décoré à sa convenance. S'il le voyait tel qu'il est réellement, il s'y déplairait peut-être bientôt, il serait presque aussi froissé par lui que par le monde extérieur. Il y a tant de choses en nous qui nous sont étrangères et qui nous blesseraient si nous savions les voir !

Tout homme qui fait une œuvre, quelle qu'elle soit, a bien besoin de ne pas voir distinctement la faiblesse de ses ressources et l'insignifiance relative de ce qu'il fait. Il faut qu'il les méconnaisse ou qu'il les oublie. Une exacte appréciation de ses forces et de son mérite le gênerait souvent et ne lui servirait pas toujours. Sans doute, il ne faut pas qu'il entreprenne des

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travaux auxquels il est tout à fait inapte. Mais il est bon, pour donner toute sa mesure, qu'il veuille plus qu'il ne peut.

Et rillusion-mensonge fait plus que défendre l'individu. Elle est aussi une préservation sociale. Tout cela se tient. La société, instinctivement ou consciemment, dirige les illusions dans le sens qui lui convient. Elle crée ces tendances, ces désirs, ces idées religieuses ou morales, ces besoins d'activité pratique qui vont déformer la réalité dans les cerveaux de ses membres et les pousser à l'action ou les retenir selon les règles et les prin cipes qui lui ont paru bons. Elle va créer ces hallucinations qui, en montrant à l'individu tout autre chose en lui-même que ce qui s'y trouve réellement, vont transformer son activité, la multiplier et en augmenter la puissance.

Ce n'est pas seulement sur nous-mêmes que nous nous mentons. Nous nous trompons aussi, avec la même volonté, sur ce qui se passe en dehors de nous. Cela revient au même, car ce sont les idées, les |sentiments éveillés en nous par certaines parties du monde extérieur que nous refusons de reconnaître et de laisser se développer librement. Ainsi, selon ses désirs, et conformément aux influences sociales qui organisèrent son cer veau, l'homme se refuse avoir ce qui se passe autour de lui, il sait ne pas reconnaître les grands mouvements d'opinion qui se préparent, l'inquiétantaccroissement deforces hostiles qui vont peut-être l'écraser bientôt ou transformer le monde social dont il fait partie. Il se trompe et il se ment sans cesse quand ses préjugés sont en jeu. C'est un des cas où la défense individuelle et la défense sociale dévient souvent de leur but et vont à rencontre de leur tendance.

Enfin, peut-être bien que, si l'homme se laissait aller à vouloir apprécier tout ce qu'il peut saisir de ce monde et tenir compte de tout, toute vie individuelle et toute vie sociale lui deviendraient impossible. Le sens de la vie, sa valeur, son rôle dans ce monde, son importance relative ou son irrémédiable bassesse, voilà des points sur lesquels il ne faut peut-être pas s'arrêter trop longtemps tant que le désir de vivre persiste en nous. Il est vrai que rien ne paraît plus universellement aisé. Tant que la vie passera pour un bien, l'illusion instinctive et le mensonge auront leur inéluctable raison d'être.

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