CHAPITRE IV
La Simulation pour les autres
Il est possible qu'on trompe les autres sans se tromper beaucoup soi-même, mais généralement l'hypocrisie voulue, les efïets de conventions sociales, les illusions du sens intime se combinent étroitement et amalgament leurs efïets en un mélange confus dont l'analyse est parfois difficile. On est dans l'erreur, on s'yplaît, on y reste ou même on s'y enfonce, et, d'autre part, on exagère ou l'on transforme encore pour les autres sa propre illusion. Ni nos jugements sur nous-mêmes ne correspondent à la réalité, ni nos paroles aux uns ni à l'autre, ni nos actes à rien de tout cela. Toutes ces opérations révèlent une sorte de symbolisme compliqué, de représentation fuyante, changeante, et en même temps convenue, qu'on se plaît à croire nécessaire à la marche supportable de la vie sociale, et qui est au moins utile en notre état actuel, parce qu'on la croit nécessaire. Si nous pouvions nous mieux comprendre, il n'est pas sûr qu'avec nos préjugés et nos idées nous pourrions nous supporter encore, mais
il est assez vraisemblable que les autres, s'ils nous connaissaient, ne nous supporteraient pas.
Ce symbolisme compliqué et peu direct est essentiel au faux sensible. Chez lui les apparences de tel ou tel sentiment n'indiquent pas l'existence de ce sentiment, mais simplement l'existence de certaines raisons qu'il a d'en manifester l'apparence. Nous sommes tous plus ou moins de faux sensibles. Il n'est aucun de nous qui n'ait dissimuléjruelque sentiment, il n'en est aucun non plus qui n'en ait simulé ou tout au moins exagéré quelque autre. Des formules de politesses, auxquelles personne n'échappe tout à fait, illustrent suffisamment cette opération psychologique et sociale.
Cette simulation n'est pas assez développée chez beaucoup de gens, pour devenir réellement caractéristique. Elle peutsimplementrévélerune certaine sociabilité, puisqu'elleestindispensable à des êtres vivants en société, comme Terreur-mensonge sur leur propre nature est utile à ceux qui vivent beaucoup avec eux-mêmes. Elle peut encore révéler, par certaines exagérations, ou par sa rareté relative, par les formesspécïales qu'elle prend, les mœurs d'une époque et d'un pays, et elle acquiert chez un certain nombre d'individus des formes régulières et semblables. Mais elle ne nous intéresse pas, en ce moment, à ce point de vue.
Elle nous intéresse dès qu'elle devient un moyen personnel et voulu de défense. Nous avons tous vu des gens parvenir à leurs fins par la simulation. Encore faut-il distinguer entre ceux pour qui cette tromperie est un simple moyen passager, tout à fait subordonné, et ceux chez qui elle est deve-
nue une sorte d'habitude générale. Ces derniers surtout avèrent bien nettement notre type. La feinte de la sensibilité est devenue chez eux une seconde nature qui s'est développée et organisée à part. Ils finissent par aimer en elle môme et pour elle-même cette tendance qui, tout en servant à satisfaire les autres, demande aussi à être satisfaite elle-même, et qui est devenue une sorte de « fin en soi ».