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CHAPITRE II

Les caractères secondaires du Faux impassible.

La fausse impassibilité s'associe en général avec certains traits de caractère sans que les corrélations qui s'établissent ainsi aient rien d'absolu. Les résultantes mentales s'obtiennent, au moins dans bien des cas, par des combinaisons diverses d'élémentsassez variés, et l'équilibre moral peut résulter d'oppositions et d'associations bien différentes. Toutefois, quelques rencontres de traits de caractère se réalisent assez souvent, et nous trouvons ainsi que certaines qualités, certains défauts, certaines manières de sentir ou de penser se joignent assez communément à la fausse impassibilité. Elles tendent à la produire ou sont produites par elles, ou bien elles la renforcent et sont fortifiées par elle et la modifient en se transformant d'une manière appréciable et plus ou moins régulière.

Uu trait qui frappe souvent chez le faux impassible, c'est la prédominance ou tout au moins l'importance considérable de la vie intérieure. Cette prédominance implique déjà une forme psychique très étroitement liée à la fausse impassibilité : la fré-

quence et la netteté de l'inhibition. Si penser c'est, comme on Ta dit, se retenir de parler ou d'agir, se complaire dans ses pensées, c'est se complaire dans l'inhibition de ses tendances actives, et nous voyons combien la prédominance de la vie intérieure doit se rattacher étroitement à la fausse impassibilité.

Et en effet, les faux impassibles n'ont généralement rien du tempérament actif, débordant, entreprenant. Il s'agit, bien entendu, de ceux chez qui la fausse impassibilité est un caractère à peu près constant, car il peut toujours arriver à un actif et même à un simple impulsif, sous l'empire de quelque sentiment pressant, de dissimuler une émotion, de se contraindre à paraître, en un cas donné, indifférent. Mais le plus souvent c'est par d'autres moyens que les actifs se préservent. Ils évitent ou ils pansent les blessures faites à leurs sentiments, soit par des simulations positives, soit par la distraction, l'activité exagérée ; ils s'empêchent d'y penser. Le chemin est différent, le but reste le même.

La prédominance de la vie intérieure des sentiments est encore favorable, sinon nécessaire, à la formation de la fausse impassibilité en ce que, chez les esprits qui ne sont pas hautement intellectuels, la prédominance de la vie intérieure implique en général une assez grande sensibilité des tendances, une certaine habitude de sentir beaucoup, assez vivement et assez facilement. Pour que l'individu se complaise eu lui-même, il faut bien qu'il y trouve de quoi s'intéresser. D'autre part, la vie intérieure impliquecommunémentdes tendances plus ou moins marquées à l'observation, à la délectation prolongée, et comme à la rumination des états de l'âme, à l'analyse, à l'examen et à

la critiquequi se rattachent directement aux habitudes d'inhibition, les favorisent ou en dépendent et sont utiles àlarrêtgénéral des manifestations du sentiment. Sans la première de ces conditions, c'est un type d équilibré ou de véritable indifférent qui se réaliserait, et sans la seconde ce serait le type du sentimental expansif et enthousiaste. Ces deux conditions se combinent d'ailleurs en proportions très variables selon les individus, et à chaque combinaison correspond une forme un peu différente du type. Il semble bien que chez Mérimée le sens et l'habitude de la critique l'emportent encore sur la vivacité de l'impression et la force du sentiment. Chez d'autres, c'est le contraire, et la tendance vers l'apparente impassibilité provient plutôt du heurt direct des tendances par la réalité extérieure que de l'analyse opérée à l'intérieur de l'esprit par le patient.

L'impressionnabilité très vive est la cause directe de la fausse impassibilité et tend à provoquer des réactions qui la dissimulent et, dans une certaine proportion, la diminuent. Elle s'accompagne assez souvent, quand le type du faux impassible s'est constitué, d'une susceptibilité marquée. Cette susceptibilité paraît être une combinaison de la sensibilité et de l'amourpropre. Or l'amour-propre est assez souvent impliqué (quoique cela ne soit point tout à fait nécessaire) par l'importance ou la prédominance de la vie intérieure. Certaines formes d'amourpropre sont, en effet, très aptes à nous donner le goût d'exa -

paulhan — Mensonges 2

miner, de savourer intérieurement nos propres états d'âme. D'autre part, l'attention concentrée sur le moi et ses différentes manifestations est une condition assez favorable au développement de 1 amour-propre. Sans doute, il y a des amours-propres de plus d'une sorte, et celui du sportman, par exemple, ou du guerrier ne suppose pas un repliement sur soi très fréquent et très minutieux. Cependant il suppose déjà une certaine réflexion, il tend à compliquer le type. S'il se développe, il produit un accroissement de la vie intérieure, il devient le point de départ d'un système d'idées et de sentiments qui peuvent être une condition de la susceptibilité, et même d'une manifestation, souvent rudimentaire et spécialisée, de la fausse impassibilité. Un joueur qui veut briller, un chasseur prétentieux peuvent souffrir d'un coup mal joué, d'une partie perdue, d'une pièce manquée, se ronger intérieurement et cacher leur dépit, pour éviter des railleries désagréables, sous des airs de détachement ou de supériorité hautaine.

Il suffit de lire les lettres de Mérimée pour juger que l'amourpropre et l'impressionnabilité étaient considérables chez lui. Les faux impassibles que j'ai connus présentaient en général les mêmes caractères. Parfois l'amour-propre affecte chez eux des formes peu ordinaires, et, par une simulation qui entre bien dans la classe de celles que j'étudie ici et sur laquelle je reviendrai, se voile d'une apparence de modestie. Il n'en est pas moins assez développé.

On peut être impressionnable sans avoir beaucoup d'amourpropre, et l'on peut avoir beaucoup d'amour-propre sans être généralement très impressionnable; mais lorsqu'on réunit

Tamour-propre et ia sensibilité, on ne peut guère éviter d'être susceptible. Ce que nous appelons susceptibilité n'est guère en effet que la réaction d'un amour-propre très sensible, l'amourpropre étant entendu en un sens très général. La susceptibilité consiste à nous rendre tout entier solidaire de la moindre des parties de notre moi et à réagir en conséquence. Est susceptible celui qui se fâche parce que l'on contrarie une de ses idées, si peu importante soit elle, ou parce que l'on froisse un de ses sentiments, si mince soit-il. Et cette susceptibilité ne se distingue guère de l'impressionnabilité très vive, de la sensibilité excessive que par la part d'amour-propre qui s'y trouve engagée.

La susceptibilité plus ou moins retenue, plus ou moins visible malgré les dissimulations, est une des marques du faux impassible. Elle ne se trouve pas nécessairement et toujours chez lui, elle s'y rencontre souvent. Cela est à priori vraisemblable. Il est assez naturel qu'une sensibilité vive qui se replie sur elle-même, qui ne se traduit pas immédiatement par des réactions nettes, des phrases, des actes, se dépense en une multitude didées, de sentiments, d'impressions et aille, à propos d'unévénement de peu d'importance, éveiller le moi tout entier, le rendre solidaire de l'élément psychique froissé. Les faux impassibles se montrent d'autant plus souvent susceptibles que leur type implique que le milieu dans lequel ils vivent gêne et froisse leurs sentiments. De plus, la susceptibilité ne comporte pas seulement la sensibilité extrême et tendant à une réaction générale du moi, elle suppose encore que cette réaction sera hostile, qu'elle ne consistera pas à s'adapter auxconditions du milieu, mais à réagir contre elles, c'est-

à -dire que des actions d'arrêt vont s'exercersur l'activité humaine et extérieure qui provoque la réaction. Or l'inhibition, l'action d'arrêt, est une des formes d'activité les plus accentuées du faux impassible. Enfin la susceptibilité suppose l'amour-propre, et l'amour-propre est une qualité commune chez les faux impassibles. Ils sont donc tout désignés à l'avance pour se montrer particulièrement susceptibles.

Autant que j'en puis juger par mes propres observations, l'expérience confirme ces déductions. Les faux impassibles que j'ai connus étaient généralement susceptibles. Au contraire, les expansifs, les actifs sont beaucoup plus occupés de traduire au dehors, d'objectiver en différentes façons leurs états d'âme que de surveiller la moindre égratignure faite à leur moi et de l'envenimer par une attention constante.

S III

La susceptibilité des faux impassibles prend toutes sortes de formes et toutes sortes de valeurs selon que varient les éléments dont elle se compose, ou les proportions de ces éléments. L'amour-propre souffre et s'émeut de bien des façons, et c'est tantôt pour des raisons purement égoïstes, mais c'est aussi parfois pour des motifs relativement altruistes ou désintéressés. Ce qui blesse le moi, c'est tantôt un froissement de vanité, tantôt l'atteinte portée à un [sentiment de dévouement ou de respect. Et si l'on rattache même exclusivement l'amour-propre au souci de l'opinion d'autrui (exprimée ou supposée) ou de

notre propre opinion, et qu'il devienne ainsi une forme du sentiment de T « honneur », il est visible qu'il peut prendre bien des apparences diverses et bien des valeurs.

Un caractère général de la susceptibilité des faux impassibles, caractère à peu près imposé par la forme essentielle du type, c'est qu'elle est en même temps vive et très contenue. Les réactions restent à peu près intérieures. Le faux impassible ne veut pas avoir l'air blessé, il rougirait de paraître dupe, inférieur en quoi que ce soit, il ne reconnaît pas volontiers aux autres le pouvoir de l'offenser ou la faculté de disposer à leur gré de son honneur. Le même amour-propre qui le rend si vulnérable l'empêche de laisser voir sa blessure. De plus, il se garde soigneusement de découvrir aux autres les points faibles de son caractère, de ses sentiments, de son orgueil ou de sa vanité, ceux qu'il serait trop facile d'attaquer pour l'inquiéter ou le faire souffrir. t

Mais à d'autres égards cette susceptibilité varie beaucoup, et il serait aussi difficile que peu utile d'en énumérer les formes. Souvent elle n'est pas très élevée. Un faux impassible, à l'air hautain, pourra être vexé, sans en avoir l'air, par des remarques insignifiantes sur sa mise, sa tenue et ses allures. Chacun a des susceptibilités spéciales, quelquefois inattendues.

Parfois, c'est surtout un sentiment particulier qu'on tient à sauvegarder, à ne pas exposer aux attaques parce qu'on le sent spécialement vulnérable. La susceptibilité et la fausse impassibilité sont en ce cas partielles et, pour ainsi dire, localisées. L'impassibilité simulée n'est pas alors une manière d'être générale de l'esprit, elle ne porte que sur quelques points. Le type ainsi

réduit est assez répandu. On trouve chez bien des gens la fausse impassibilité, restreinte, car l'expansion ne saurait guère être universelle. Il en est de même d'ailleurs pour la fausse impassibilité, qui ne peut être tout à fait générale ni toujours constante. Le faux impassible doit être toujours expansif à certains égards, tout au moins l'est-il à certains moments, avec certaines personnes. Et le type de la fausse impassibilité varie beaucoup pour la généralité et la constance, mais de l'homme qui le réaliselemieux à celui qui en paraîtle plus éloignéil n'y a que des différences graduées, et l'on ne peut établir entre les uns et les autres une ligne très nette de séparation.

La réaction de l'amour-propre n'est pas toujours très nette. Elle se fixe en quelque sorte sur certains sentiments et paraît s'attacher à eux indépendamment des blessures que notre vanité pouvait recevoir. Il n'est pas nécessaire que ces sentiments soient attaqués et froissés par autrui pour que l'on souffre. Il suffît qu'ils soient connus. Cette sorte de pudeur se rattache d'ailleurs étroitement à la défense de l'esprit, elle en est une expression psychologique intime. Si nous craignons que l'on connaisse certains de nos sentiments, c'est souvent que nous savons ou que nous sentons vaguement qu'ils éveilleront peu de sympathie et peu d'approbation. L'homme rougit facilement de ses sentiments quand ils ne lui paraissent pas convenir à son âge, à son sexe, à sa situation, quand il les sait en opposition avec les opinions de gens qu'il respecte, qu'il aime ou qu'il craint. Cette impression, qui implique une assez forte considération du jugement des autres sur nous, se rattache visiblement à Famour-propre, dont elle diffère par certaines

nuances. Elle engendre une susceptibilité souvent très vive et une dissimulation très marquée.

Il arrive encore que l'impassibilité apparente et la susceptibilité qui la détermine ou l'accompagne s'élèvent plus haut et se détachent davantage de l'amour-propre égoïste. Elles sont motivées par la crainte d'exposer aux railleries, aux attaques, aux interprétations malveillantes ou grossières, des personnes, des groupes, des idées, des abstractions auxquelles on s'est attaché. Une discordance entre un individu et son entourage peut rendre le premier très réservé, très froid en apparence sur certains sujets qui lui tiennent à cœur. Lorsqu'une personne que nous aimons, lorsqu'une idée qui nous est chère doivent être mal appréciées, attaquées, tournées en dérision, nous pouvons bien, si nous sommes ardents, impulsifs, prendre plaisir à étaler, même avec quelque provocation, nos admirations et nos sympathies. Mais, si nous sommes plus impressionnables qu'impulsifs, moins actifs que sensibles, nous prendrons plutôt l'air distrait et l'apparence impassible. Voulons-nous éviter de paraître à nos propres yeux renier nos convictions ou abandonner nos amis, nous exprimerons notre opinion dune manière impersonnelle et froide. Sommes-nous un peu faibles ou très dédaigneux, nous garderons le silence. Certainement notre esprit sera dirigé par des sentiments divers. C'est peut-être surtout notre amour-propre ou nos sentiments personnels que nous voulons mettre à l'abri, c'est peut-être l'objet de ces sentiments. La distinction est malaisée. Nous ne pouvons nous intéresser aux autres qu'en tant qu'ils se réalisent en nous, qu'ils deviennent une partie de nous. Et il se produit une

combinaison de sentiments assez obscure et complexe dont il est à peu près impossible de faire une analyse quantitative rigoureuse* Des expériences que l'on ne peut provoquer régulièrement, mais que la vie réalise parfois, peuvent seules montrer si la partie de notre âme qui représente les autres hommes ou de grandes abstractions est parvenue à dominer celle qui nous représente nous-mêmes et ne représente guère que nous. Si, d'ailleurs, nous supposons le désintéressement à son maximum, ce qui domine alors est une sorte d'amour-propre objectivé, dépouillé de son caractère étroitement personnel. C'est un souci de l'opinion qui se porte, non plus sur nos propres impressions ou sur nos idées en tant qu'elles sont à nous, mais sur des personnes ou des êtres considérés en eux-mêmes, abstraction faite, dans la mesure du possible, de notre propre personnalité. C'est pour eux que notre amour-propre s'éveille, jouit et souffre, nous éprouvons ce qu'ils éprouveraient s'ils étaient à notre place et si l'amour-propre égoïste était développé chez eux.

§IV

La timidité est encore une des qualités secondaires du faux impassible, une qualité assez vague, apparence qui recouvre bien des réalités diverses, et qui, par cela même, peut devenir l'objet d'une sorte de simulation analogue à celle de l'impassibilité. Nous verrons plus loin quelques-unes des méprises

qu'elle provoque. Il s'agit pour le moment de ses rapports avec la fausse impassibilité.

L 'indifférence vraie ou fausse et la timidité peuvent affecter des apparences analogues, et il n'est pas impossible de les confondre. Tel paraît timide parce qu'il est indifférent, tel autre indifférent parce qu'il n'ose pas, faute d'habitude ou d'habileté, dévoiler ses sentiments. Les simulations sont innombrables, et d'ailleurs, si tous les états d'esprit qui se simulent ainsi l'un l'autre peuvent différer sensiblement, ils peuvent aussi, par la modification des éléments qui les composent et de leurs rapports, se rapprocher au point de ne plus se distinguer nettement. La timidité qui affecte les allures de l'impassibilité et s'accompagne d'une sensibilité assez vive produit une simulation tout à fait analogue à celle que j'étudie maintenant. La réalité psychologique est plus richement nuancée que nous ne pouvons le montrer dans nos analyses, nos synthèses et nos descriptions.

La timidité est très souvent un effet de l'impressionnabilité combinée avec l'amour-propre. Très souvent aussi elle s'unit, comme j'ai pu l'observer, à la susceptibilité. Elle est ainsi très voisine de la fausse impassibilité et peut la déterminer ou doit s'associer avec elle. Elle pare au même danger : le froissement de nos sentiments intimes. On est timide lorsque, par crainte de l'opinion d'autrui, par méfiance de soi-même, par faiblesse d'idées ou de sentiments, par susceptibilité ou par fierté, par peur de la moquerie, on n'ose pas montrer ses opinions ou ses croyances, ses sentiments et ses goûts. Le timide diffère en général du faux impassible par des allures plus embarrassées

et plus gauches. Il rougit et se trouble, il parle en hésitant, il ébauche des phrases et des actes plutôt qu'il ne les accomplit, ou qu'il ne s'en abstient nettement. Le faux impassible a le ton plus tranchant, il est plus maître de ses idées et de ses paroles, il a la contenance plus aisée, assurée même, et parfois dédaigneuse ou hautaine. Tout en lui est plus arrêté, mieux systématisé.

Mais, au fond, ces deux types, qui s'opposent si fortement à plusieurs égards, ne diffèrent pas toujours beaucoup l'un de l'autre. Amenés par les mêmes causes, répondant aux mêmes besoins, ils présentent de frappantes analogies, et la même personne pourra les revêtir successivement. Tel timide, quand il aura développé la conscience de sa valeur, le sentiment de sa personnalité, et qu'il aura pris l'habitude du monde, deviendra un faux impassible. Son apparence d'impassibilité et sa timidité proviendront des mêmes causes et rempliront le même office. Seulement ses réactions seront devenues plus coordonnées, plus précises, plus nettes. Le timide est en certains cas, à ce point de vue, quelque chose comme l'ébauche ou l'embryon d'un faux impassible. J'ai vu plusieurs cas où la transformation s'est opérée ou commencée. Si elle ne s'achève pas, on trouve chez la même personne un mélange de timidité, de hauteur, de gêne et de fierté, d'assurance et de trouble, d'indifférence voulue et de sensibilité apparente. Le fait n'est pas très rare et s'analyse assez aisément. C'est, sans doute, le cas de plusieurs hommes célèbres, réputés pour leur hauteur glaciale et dont les intimes nous disent, en prétendant parfois transformer complètement l'opinion reçue, qu'ils étaient des timides, refoulant en eux des trésors de sensibilité.

La timidité et la sauvagerie, avec laquelle on la confond souvent et qui s'associe souvent aussi avec elle, sont assez distinctes. Toutefois certaines apparences leur sont communes, et toutes deux se rencontrent communément avec l'impassibilité feinte. Cette association se fait à peu près de la même manière pour l'une et pour l'autre.

Le sauvage diffère du timide, lorsqu'il n'est pas l'un et l'autre à la fois, en ce qu'il ne désire pas tandis que l'autre n'ose pas. Le timide, souvent, serait heureux defréquenter les gensdevant lesquels il perd son sang-froid, le sauvage se tient plus volontiers à l'écart. Le timide voudrait guérir de sa timidité, le sauvage s'enfonce avec bonheur dans sa sauvagerie. Il n'est pas éloigné d'y voir un signe de supériorité. La timidité suppose de la faiblesse dans la coordination des sentiments, qui peuvent être vifs et profonds, avec leur expression intime ou extérieure. La sauvagerie n'implique rien de pareil, elle s'accorde très bien avec une certaine rudesse, mais le sauvage fuit la société, comme le timide et pour d'autres raisons. Et cela suppose bien qu'il s'y sent mal, que ses instincts, ses sentiments, ses goûts y sont contrariés. Son isolement peut provenir de son impressionnabilité ; c'est un moyen de mettre à l'abri des impressions qui lui sont chères et des sentiments qu'il ne veut pas voir contrariés. La sauvagerie, comme la timidité, peut donc être un succédané de la fausse impassibilité et, comme la

timidité, elle peut s'allier avec elle. Il suffit pour cela que les circonstances obligent le sauvage à sortir de son isolement, à fréquenter les gens qui lui déplaisent. Alors il devra montrer son moyen instinctif de défense. Peut-être sera-t-il cassant, violent et brutal. Peut-être aussi, s'il est plutôt doux, se montrera-t-il froid et réservé et prendra-t-il le type du faux impassible. Si la situation nouvelle se prolonge et devient permanente, il peut se produire un changement de type, comme celui dont nous parlions tout à l'heure, mais qui indique la substitution d'un procédé de défense à un autre plutôt qu'une évolution progressive.

§ VI

Les allures hautaines, déjà entrevues tout à l'heure, sont encore un accompagnement non pas nécessaire mais fréquent de l'impassibilité simulée. Par elle l'individu tient les autres à l'écart, elle met entre eux et lui comme une couche isolante, il évite les familiarités, les indiscrétions, les envahissements, toute une catégorie de frottements et de contacts auxquels il est déplorablement sensible.

Ces allures sont favorisées ou provoquées par l'orgueil, aisément développé dans l'esprit qui se complaît en soi. La hauteur du faux impassible n'est pas toujours simulée. Elle l'est quelquefois. On prend pour de la hauteur ce qui n'est que de la réserve. Les gens s'imaginent volontiers qu'on les méprise lorsqu'on se montre peu expansif avec eux. La retenue paraît

un signe de dédain. C'est une question de savoir si cette idée n'est pas inspirée par un instinct, en somme, assez juste. Être réservé, c'est ne pas sympathiser, ne pas être en harmonie avec les autres, ne pas leur ressembler par des idées et par ses goûts. Et lorsqu'on diffère des autres et que l'on sent cette différence, on est souvent porté à se juger soi-même supérieur. Cependant le contraire arrive aussi à quelques Ames tendres qui s'effrayent de la supériorité d'autrui. La hauteur peut être surtout un moyen de ne pas laisser approcher tropvite les individus, de ne les admettre dans son intimité et même de ne les laisser venir en contact avec soi que lorsqu'on aura de bonnes raisons de croire qu'on n'aura pas à souffrir d'eux. Elle est aussi, en d'autres cas, l'expression sincère d'un sentiment de supériorité. Constamment les simulations et les dissimulations se compliquent et s'enchevêtrent. Et l'orgueil vrai sous toutes ses formes : fierté, vanité, orgueil de l'intelligence, de la race ou de la fortune, peut s'accorder très bien 'avec le trait caractéristique du faux impassible, s'il convient au reste de ses sentiments. Il est à la fois une défense efficace, une préservation contre les attaques et une puissante et précieuse consolation, dont le faux impassible ressent parfois vivement l'utilité.

A la hauteur se rattache l'ironie. Le faux impassible en use souvent. Elle est aussi un moyen de dissimuler ses sentiments en affectant l'indifférence ou en déroutant, en inquiétant l'auditeur. Elle s'allie volontiers au dédain, elle l'exprime ou elle le simule, et parfois elle le simule visiblement de façon à devenir une sorte d'expansion spéciale. Le faux impassible, s'il sait s'en servir avec souplesse, y trouve un bon moyen de

cacher ses impressions, de les laisser pressentir, selon les circonstances, ou même de les avouer, mais de façon à pouvoir toujours se rejeter en arrière et sans se livrer complètement.

§ VII

Si le faux impassible est souvent sauvage ou timide, s'il évite les foules et les heurts, il éprouve avec force le besoin des amitiés particulières, des sociétés restreintes. Un vif désir d'intimité avec quelques personnes choisies est la conséquence fréquente de son trait caractéristique. Une sensibilité très grande et qui s'exalte encore, au moins au début, à force d'être froissée et refoulée, tend d'autant plus à s'épancher qu'elle est soigneusement renfermée. Aussi est-il ordinaire de rencontrer chez le faux impassible quelques affections vives et fortes, parfois dissimulées. Les voies d'expansion ouvertes au senti aient sont si peu nombreuses qu'il s'y précipite avec force. Plus le faux impassible est sensible, affectueux et impressionnable, plus il craint de se sentir froissé, méconnu, plus il se raidit, plus aussi il aspire à trouver le milieu où sa sensibilité pourra se manifester à l'aise et sans crainte, plus il aime d'une tendresse inquiète et passionnée ceux qui sauraient ne point heurter ses sentiments et, au besoin, en respecter les excès ou les manies. Il aimera du moins ceux qu'il supposera tels. Ses affections seront facilement jalouses. Il est trop impressionnable et trop de déceptions l'ont blessé pour qu'il ne soit pas volontiers ombrageux, tout en se montrant parfois très naïf, parce qu'il n'a pas

une très grande habitude des gens et qu'il s'est volontairement tenu à l'écart, isolé dans un monde imaginaire. Car l'exaltation de l'imagination, son développement luxuriant sont encore un trait assez fréquent chez le faux impassible lorsque ses richesses intellectuelles lui permettent ce luxe. Les sentiments vifs et très retenus se dépensent comme ils peuvent et produisent, quand les conditions voulues se rencontrent, de riches lloraisons d'images, d'idées, d'impressions et de rêveries.

Forcément réduit, par définition, à ne trouver que peu de sympathie, le faux impassible ne recherchera que l'intimité de quelques personnes, et il la recherchera avec ardeur. De là, s'il est d'intelligence un peu étroite, une tendance à l'esprit de coterie. Ne se trouvant à l'aise que dans un petit cercle d'amis et n'en sortant guère, il pourra s'en exagérer l'importance, méconnaître les personnes qui n'y sont pas entrées ou les idées, les propos, les manières, les habitudes qui n'en sont point sorties. (Test un écueil assez périlleux, dontle danger provient aussi bien des défauts de l'intelligence que de l'allure du caractère.

§ VIII

Enfin le type du faux impassible comporte souvent une certaine franchise, ou du moins une forme de la franchise, qui est l'éloignement pour le mensonge net et la fausseté consciente. L'impassibilité apparente est bien aussi une sorte de mensonge, mais ce n'est pas un mensonge direct.

C'est précisément parce qu'il ne veut ou ne peut pas mentir et faire montre d'autres sentiments que ceux qu'il éprouve réellement et qu'il a ses raisons de ne pas laisser voir, que le faux impassible est enclin à ne pas en montrer du tout. Le menteur a moins de motifs de se montrer impassible. Il a des moyens de défense différents. Il sait tromper quand son intérêt l'y pousse et laisser voir, sans danger, autant de sensibilité, vraie ou fausse, qu'il lui plaît. Le mensonge et l'impassibilité affectée se suppléent. Ce sont encore des moyens divers pour arriver à des buts semblables : la défense psychique et la préservation du moi, mais ces moyens différents s'opposent et ne s'associent guère. Sans doute, il arrive au faux impassible de mentir, mais bien souvent son orgueil ou d'autres raisons l'en détournent.

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