S II
Nos relations si variées et si complexes avec les autres hommes nous contraignent à simuler. 11 nous est, pour ainsi dire, matériellement impossible de laisser voir aux autres beaucoup de nos impressions, mais il en estautant qu'il nous est imposible de ne pas faire croire que nous éprouvons. Aussi pas une de nos expressions n'est vraiment nette et franche, pas une n'est la manifestation simple et directe de notre moi. Tout est en nous plus ou moins convenu et montre, non pas notre nature personnelle pure, mais, plus ou moins combiné avec elle, un fantôme social longuement construit par des générations successives.
Ces combinaisons et ces simulations varient, pour un même milieu, avec la nature de chacun de nous et aussi avec la nature des relations de chacun avec son milieu. Toutes choses égales d'ailleurs, celui qui, pour maintenir son équilibre mental, a grand besoin des autres devra plus simuler et dissimuler que celui qui peut s'en passer plus aisément. La morale en général, si l'on entend par là l'ensemble des règles de la conduite,
et si l'on y comprend la politesse, la morale politique ou
religieuse, le devoir professionnel, etc., nous oblige à agir
souvent contre nos désirs, c'est-à-dire à afticher des senti-
ments que nous n'avons pas, à en dissimuler d'autres, et
aussi à parler pour nous montrer tout à fait autres que nous
sommes réellement. Je n'étudie pas ici les grandes causes
sociales de simulation, mais la façon dont chacunles accepte et
les subit ou les élude fait ressortir plusieurs types psychiques.
Je ne saurais étudier ici tous ceux qui rentreraient dans mon
sujet. Il me suffira d'en indiquer un certain nombre, et, autant
que possible, ceux qui me paraissent les principaux et les plus
intéressants. Ils n'ont rien d'absolu ni de constant et ils peuvent
se combiner entre eux. 11 s'agit surtout de montrer certaines
grandes formes de simulation en corrélation avec quelques
causes générales d'hypocrisie qui se rattachent à certaines
conditions morales et à quelques traits psychologiques.
6 III
Des raisons égoïstes peuvent déterminer la simulation, mais des motifs altruistes ou désintéressés interviennent aussi dans la genèse de la fausse sensibilité. C'est dire que la simulation peut être un moyen de nous défendre nous-mêmes, mais aussi un moyen de défendre les autres soit contre nous-mêmes, soit contre de nouveaux ennemis.
Dans la première série des simulateurs, nous trouvons deux groupes très distincts : le groupe de ceux qui cherchent à se
rendre agréables et s'essaient à obtenir par persuasion ce qu'ils désirent, le groupe de ceux qui visent à se rendre terribles et prétendent arracher à la peur ce que la bienveillance leur refuse. Il en est aussi qui cumulent et emploient les deux moyens.
La première classe contient l'hypocrite classique, le tartufe, le flatteur intrigant, tous ceux qui simulent l'admiration et l'affection pour les gens dont ils attendent un héritage, une place, un avantage quelconque, ou bien des sentiments moins directement adressés à ceux-ci, maisqui les feront apprécier par eux. Ils feignent ainsi la piété, le zèle politique, une passion quelconque pour ou contre ce qu'aiment ou ce que haïssent les protecteurs espérés. Tous les sentiments simulés convergent vers le même but intéressé, mais peuvent diverger beaucoup par leur feinte signification. Il est naturel de simuler tour à tour la piété avec un protecteur possible et l'irréligion avec un autre.
L'hypocrisie du protecteur n'est pas d'une autre nature. Celui-ci aussi a besoin de l'autre, à un moindre degré. Tandis que le premier simule l'affection ou l'admiration, celui-ci simule la bienveillance, et leurs mensonges s'adaptent. Et tandis que le protégé attend sa place ou son argent, le protecteur se fait un « client » utile dans quelque élection, ou un ami qui fait ses courses et joue aux cartes, le soir, avec lui.
Quand les bons sentiments ne lui réussissent pas, ou s'ils répugnent trop à sa nature, le simulateur en essaie d'autres. Il effraye s'il ne peut charmer. Cela est moins agréable pour la personue visée, mais c'est plus sincère. Tout de même on exagère volontiers sa colère, la ténacité de sa rancune, la vigueur
lL^ LA FAUSSE SENSIBILITÉ
de ses muscles, l'éclat de son courage, son influence, en un mot sa puissance, de quelque nature qu'elle soit. Je n'insiste pas d'ailleurs sur ces traits de caractère, ils se synthétisent en des types bien connus, Tartufe et le capitaine Fracasse.
Au lieu de chercher à obtenir des autres quelque avantage, couime une place, une somme d'argent, un héritage, on veut simplement leur plaire, être en bon accord avec eux. Ainsi apparaît le type de « l'homme aimable ». L'homme aimable présente l'apparence des sentiments qui doivent être agréables aux autres sans être tenu d'en éprouver réellement aucun. Il simule la bonté, la délicatesse, la douceur, l'intelligence, l'affection, et rien n'empêche qu'il soit égoïste, sec, aigre et indifférent. Mais il a besoin des autres pour vivre avec eux, causer, être admiré, briller et charmer, c'est là ce que signifient ses démonstrations. Il est affable, souriant, prêt à s'entremettre pour vous, à sympathiser avec vous, dans le deuil et dans la joie. Vous pouvez l'aimer comme les constructions en plâtre qui simulent la pierre de taille et décorent nos expositions universelles. C'est élégant, coquet, décoré avec goût, agréable à voir en passant. Une faut pas songer à y vivre (1).
Les deux simulations s'unissent. Il est naturel qu'un homme
(1 Le type du « mondain » qui se rapproche de celui-là, et parfois se confond avec lui, est tout à fait analogue par la nature superficielle des sentiments. Voir les Caractères,]). i55. La coquetterie comporte des simulations de même nature.