‹ Les mensonges du caractèreChapitre 22 sur 44 · I \ MMUI.ATION POUR 1.1 - M TRES · texte numérisé non relu

I \ MMUI.ATION POUR 1.1 - M TRES

aimable ait parfois un autre but que de récolter des sourires dans un salon, et l'hypocrite intéressé cherche] généralement à plaire. Cependant certains simulateurs se spécialisent dans Tune ou l'autre pratique. Tous les hypocrites ne sont pas aimables et tous les gens aimables ne sont pas intéressés, j'entends qu'ils ne recherchent pas toujours d'autres avantages que ceux de la société telle qu'ils la comprennent.

La simulation de l'amabilité s'exerce souvent par réciprocité. Une société c'est un ensemble de personnes qui toutes simulent plus ou moins, les unes envers les autres, des sentiments qu'elles n'ont pas. Aussi ne se montrent-elles pas toujours exigeantes sur la qualité de la simulation. Les gens « charmants » qui plaisent en général à première vue, et dont chacun loue l'esprit, l'entrain et l'amabilité, sont souvent insupportables à ceux qui exigeraient, sinon plus de sincérité, au moins du tact et de la délicatesse.

Il est assez remarquable que beaucoup d'hommes se laissent aisément prendre aux fausses apparences de certaines qualités, auxquelles ils sont particulièrement sensibles. Pour celui ci, des apparences de bonté ou de générosité sont un appât sûr ; pour celui-là, la douceur; pour un autre, des marques d'admiration ou de sympathie. Tel s'émerveille de la facilité avec laquelle un de ses amis se laisse duper par des pièges très grossiers, qui ne montrera pas plus de perspicacité quand il croira reconnaître sa qualité préférée.

Des tendances altruistes ou désintéressées peuvent se mêler aux sentiments égoïstes, soit pour s'associer simplement à eux, soit pour les dominer et déterminer avec eux la simulation. Nous trouvons, dans le portrait de La Rochefoucauld par luimême, une bonne peinture de la simulation par amitié. Peut-être faut-il faire quelques réserves sur la ressemblance du portrait. L'auteur des Maximes a pu se duper lui-même ou arranger pour nous la vérité. La pénétration de Fauteur (qui a indiqué un assez bon nombre de simulations intéressantes) peut nous faire supposer cependant que sa description correspond suffisamment au moins à un côté de la réalité. En tout cas, elle fixe assez nettement un type. « Je suis peu sensible à la pitié, dit La Rochefoucauld, et je voudrais ne l'y être point du tout. Cependant, il n'est rien que je ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée, et je crois effectivement que l'on doit tout faire, jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal; car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner et se garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à affaiblir le cœur, et qu'on doit laisser au peuple, qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin de passion pour le porter à faire les choses. J'aime mes amis et je les aime d'une façon que je ne balancerais pas un mo-

ment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J'ai de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs et j'en excuse facilement toutes choses; seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence (1). »

Il est assez fréquent que la pitié, la sympathie, même une certaine bienveillance vague et générale prennent les apparences de Taffection, de l'admiration, parfois de l'amour. Le désir de, faire plaisir aux autres, la crainte de contrarier entraîne à bien des petites hypocrisies. On a sur ce point les aveux de Renan dont l'habitude était de ne servir à ses interlocuteurs que des propos agréables. D'autres fois l'admiration, l'intimidation, le prestige subi poussent l'homme à feindre des sentiments qui n'ont rien de bien réel, ou tout au moins à en exagérer l'expression. Certaines personnes n'oserontpas contrarier un homme qui leur impose par l'âge, la célébrité, le caractère. C'est un entraînement durable ou passager qui n'implique pas du tout le désir de tirer de lui quelque profit, ou même de se concilier ses bonnes grâces. C'est une influence de ce genre-là qui est à la racine de l'imitation sociale. La simulation a donc ici une extrême importance. Chacun s'y adonne plus ou moins. Il n'est personne qui, pour plaire à un ami, pour ne pas contrarier ou contredire un personnage respectable, n'ait feint quelque admiration, quelque goût ou quelque dégoût, ou bien n'ait cru luimême à leur réalité.

(1) Portrait de La Rochefoucauld par lui-même. OEuvres de La Rochefoucauld. Collection des grands écrivains de la France, t. I. p. 9, 10. Paris, Hachette.

paulhan — Mensonges 9

l']° LA FAUSSE SENSIBILITÉ

Car, ici, nous retrouvons la simulation pour soi, le mensongeillusion étudié tout à l'heure. Que l'homme simule à ses propres yeux, par sympathie pour les autres ou par prestige subi, des sentiments qui lui sont étrangers, cela est de tous les instants. C'est ce que nous déduirions de la loi de Tarde qui veut que Ion commence à imiter les idées et les sentiments avant d'imiter leurs manifestations extérieures. L'imitation me paraît commencer souvent par une simulation. Elle ne devient que peu à peu une véritable habitude de l'âme. Mais je ne suis pas bien sûr qu'elle ne commence pas en certains cas par être surtout extérieure, que l'on ne simule pas pour les autres avant de se duper soi-même. Sans doute, il s'est déjà produit un commencement d'imitation intime, mais sans proportion avec l'apparence qu'on se donne. Il ne suffit pas encore à nous tromper. Mais peu à peu nous pouvons devenir notre dupe et le rester jusqu'à ce que la réalité vienne se conformer à notre idée.

Dans tous les cas de ce genre, si nos paroles et nos actes constituent de véritables mensonges, ces mensonges ont pourtant ce caractère de symboliser une vérité. Si Ton feint, par sympathie, l'inquiétude ou la pitié, sans doute l'inquiétude et la pitié sont des mensonges, mais la sympathie qu'elles attestent n'en est pas un. Ainsi des apparences fausses servent à révéler un état parfaitement réel, qui ne se ferait peut-être pas prendre au sérieux sans ce mensonge. C'est un des mille cas où le mensonge est, en somme, plus véridique que la stricte vérité.

S VI

Des sentiments désintéressés, esthétiques ou moraux par exemple, prennent encore leur place dans le mécanisme de la simulation. J'ai déjà indiqué tout à l'heure un assez vif souci de la moralité comme cause des mensonges qu'on se fait à soimême sur soi. La simulation pour les autres les suit tout naturellement. On ne se décide pas plus à ne pas montrer aux autres certains sentiments jugés louables, qu'on ne se résigne à ne pas se les reconnaître à soi-même.

Remarquons-le d'ailleurs en passant, bien que cela ne rentre pas absolument dans notre sujet, c'est une des grandes caractéristiques de la morale de nous ordonner, non seulement de réprimer certains de nos sentiments, mais aussi d'agir conformément à certains autres que nous n'éprouvons peut-être pas. Elle veut que notre conduite soit moins en harmonie avec ce que nous sommes réellement, qu'avec ce que nous devrions être. Ce n'est pas notre personnalité qu'elle exige que nos actes représentent, mais un idéal qu'elle nous impose. Sans doute, elle voudrait nous faire sentir et penser à sa guise, mais elle exige surtout la conformité de nos actes à ses règles. La simulation est, en somme, commandée comme un devoir. C'est un côté essentiel de toute morale.

Les motifs esthétiques se rapprochent des motifs moraux et parfois se confondent avec eux, parfois aussi ils s'en séparent, et il arrive que le sens esthétique l'emporte sur le sens moral»

Certains sentiments sont laids et discordants, il nous répugnerait qu'on les vît en nous, d'autres nous plaisent et nous trouvons beau d'en faire montre. Un sens esthétique s'avère par la réalisation apparente de types d'élégance, de crânerie, de courage aventureux, de générosité. Il m'est arrivé plusieurs fois, comme à tout le monde, de reconnaître ainsi des simulations incontestables de qualités brillantes ou élégantes. Telle personne semble d'abord hardie, décidée et vive, qui manque d'initiative et se laisse influencer, arrêter avec une facilité inattendue.

«Quand un individu nous paraît réaliser assez purement un type, nous pouvons le soupçonner d'être un simulateur. Le type naturellement unifié est rare, mais il est ordinaire de chercher à l'unifier et surtout de vouloir paraître plus unifié qu'on ne l'est. Il y a divers motifs à cette simulation, mais entre autres un motif esthétique. La simulation est surtout vite reconnaissable quand il s'agit d'un type en vogue. On revêt son âme d'un manteau d'apparences combinées selon le goût régnant, comme on revêt son corps d'étoffes ajustées à la mode du jour, et pour des raisons analogues où l'esthétique joue son rôle. Et chacun suit la mode comme il peut et comme il veut. Les uns la suivent de très près, ou la devancent en le créant, les autres se mettent rame au goût d'il y a vingt ans, et quelques-uns tâchent de se donner l'apparence de sentiments archaïques, comme on porte des bandeaux à la Botticelli.

Mais cette simulation morale et cette simulation esthétique se fondent souvent dans une sorte de simulation par imitation spontanée, d'où elles p3uvent dériver pour se constituer à part.

Bien des gens simulent, tout naturellement, les sentiments en vogue dans leur milieu, sans arrière-pensée d'intérêt, sans admiration bien vive, sans subir spécialement le prestige d'un individu, sans grand souci d'esthétique et de moralité, mais par une sorte d'adaptation automatique, encore qu'il ne faille pas vouloir trop séparer des états d'âme qui s'appellent et se mêlent étroitement. Celui qui suit la mode ne l'admire pas toujours, et l'on simule tantôt de la gaieté ou de la fierté, tantôt de la mélancolie, comme des femmes portent leurs seins juste au-dessous du menton ou au-dessus de la taille, sans en éprouver un vif plaisir esthétique. Personne ici non plus n'échappe complètement à la simulation, mais tous ne la subissent pas pareillement. Il est des gens qui simulent si bien qu'on se demande s'ils ont réellement une nature à eux.

Toutes ces influences, tous ces modes de mensonge s'unissent plus ou moins pour constituer le type du faux sensible. L'imitation facilite beaucoup l'hypocrisie intéressée, et réciproquement le désir de plaire ou d'obtenir quelque avantage rendra l'imitation plus aisée, la déterminera, lui ouvrira sa voie. Un amoureux qui veut plaire se met volontiers à imiter des usages qu'il n'observait guère, à simuler des sentiments accessoires, dont il se passait fort bien auparavant, et il se trompe lui-même, croit être réellement converti. Le cas de Sainte-Beuve est assez intéressant à ce point de vue (1).

(1) Cf. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues.

Ï3i LA FAUSSE SENSIBILITÉ

C'est une question souvent difficile à résoudre que celle de la sincérité relative des sentiments simulés. La part de la vérité et la part du mensonge paraissent varier constamment, avec chaque individu, avec chaque cas. Les uns exagèrent à peine, d'autres inventent presque complètement. Il semble bien que la tromperie ne soit jamais nulle ni complète.

Il y a toujours un peu d'entraînement, de comédie, de complaisance pour soi et pour les autres, dans les sentiments les plus sincères elles plus vifs, dans ceux pour lesquels on vit ou dont on meurt. Il y a aussi, semble-t-il, quelque sincérité au fond de la pire hypocrisie. Et je ne puis que redire pour la fausse sensibilité ce que je disais tout à l'heure pour l'impassibilité feinte. Le seul fait de choisir, pour le simuler, un sentiment plutôt qu'un autre indique que celui-là s'adapte mieux à notre nature. De plus, conformément à la loi de l'association systématique, l'état d'âme simulé tend à devenir réel. Si l'on peut, comme le voulait Pascal, s'entraîner à croire, on peut aussi s'entraîner à sentir. Si le sentiment pousse à l'acte, l'action tend aussi à produire le sentiment. Et celui-ci peut se développer indépendamment de la volonté, et même contre le désir du simulateur. C'est là un fait d'observation, que les poètes, les romanciers, les auteurs comiques ont souvent utilisé. A ne consulter que le théâtre de Musset, je le retrouve dans Lorenzaccio, dans // ne faut jurer de rien, dans le Chandelier, même dans la

Nuit vénitienne et dans On ne badine pas avec l'amour où l'on voit cependant l'inclination suggérée par le parti pris et la simulation vaincue par la passion naturelle et spontanée. Dans la vie réelle, on peut citer le cas historique de la Grande Mademoiselle qui, pour avoir un moment simulé la piété, faillit devenir religieuse.

C'était au moment où elle rêvait ambitieusement de mariage. « Le désir d'être impératrice, dit-elle, qui me suivait partout, et dont 1'efïet me paraissait toujours proche, me faisait penser qu'il était bon que je prisse par avance les habitudes qui pourraient être conformes à l'humeur de l'empereur. J'avais oui dire qu'il était dévot, et, à son exemple, je la devins si bien, après en avoir feint l'apparence quelque temps, que j'eus pendant huit jours le désir de me faire religieuse aux Carmélites, dont je ne fis confidence à personne. J'étais si occupée de ce désir que je ne mangeais, ni ne dormais, et j'en eus une inquiétude si grande que, jointe à celle que j'ai naturellement, l'on appréhenda fort que je ne tombasse dangereusement malade (Ij. »

Chez quelques personnes cette sorte de suggestion s'opère très aisément en certaines circonstances. Il suffit que l'action leur soit imposée par le devoir, par les circonstances de leur vie pour que les sentiments suivent le genre de conduite qu'ils auraient logiquement dû précéder. Il n'est pas sans exemple que l'amour vienne après le mariage. C'est là un fait dont l'interprétation n'est pas absolument simple, mais qui, pour une part, se ramène à la loi de suggestion d'un état dame par la simulation de cet état.

(1) Cité par Arvède Barine, La Jeunesse de la Grande Mademoiselle, p. 220. Paris, Hachette.

Bien des gens exécutent avec quelque plaisir des corvées fastidieuses, simplement parce qu'ils ont dû s'en charger. Ils auraient préféré les éviter, mais une fois acceptées, ils les accomplissent sans trop de peine et finissent par s'y attacher. Parfois le sentiment qui naît ainsi reste factice, simulé. Si la nécessité d'agir vient à disparaître, ils seront contents de laisser ces occupations qu'ils paraissent aimer. Parfois aussi cette joie n'ira pas sans quelques regrets. Y a-t-il quelqu'un qui n'ait pas éprouvé quelque peine à renoncer à des occupations qu'il est heureux pourtant d'abandonner? Au fond tout ce qui se passe en nous, tout ce que nous sentons et tout ce que nous faisons comporte une part de plaisir et une part de douleur. Ou plutôt, puisque ces impressions restent souvent inconscientes, tout ce qui arrive en nous réunit à la fois, mais à des degrés différents, certaines conditions essentielles de la joie et de la peine.

Quand un de ces éléments l'emporte de beaucoup, nous ne percevons que lui, mais divers réactifs peuvent nous laisser distinguer l'autre. C'est ainsi que nous ne sentons le plaisir de certaines occupations que lorsque nous n'y sommes plus astreints. Alors les ennuis qu'elles nous causaient ont suffisamment disparu pour que leur souvenir nous laisse apercevoir, au moins par intervalles, le plaisir que nous aurions autrefois discerné si nous n'avions été absorbés par des sentiments opposés. Il devient visible maintenant, et parce qu'il n'est plus offusqué par de fortes impressions opposées, et parce que la réaction l'a rendu lui-même plus vif. Par cela seul qu'un fait se produit en nous, il s'adapte toujours plus ou moins à notre personnalité, et, par là, il est une condition de plaisir, mais il contrarie toujours aussi quelques

éléments de notre moi, et par là il est une condition de souffrance.

Aussi le souvenir d'un même fait, d'un même état, est-il très diversement apprécié par nous, selon la façon dont s'éveille son image et selon nos dispositions du moment. Celui qui a jadis simulé, sans bien s'en rendre compte, des sentiments en harmonie avec le sort qui lui était imposé, peut ensuite, en se rappelant ce temps passé, se croire encore animé des mêmes sentiments, ou bien, au contraire, n'éprouver plus que du dégoût ou de la répulsion. Sans doute, en ce dernier cas, ses dispositions ont changé, et peut-être ne voudra-t-on pas conclure'que ses plaisirs modestes étaient simulés. Il semble pourtant juste de dire qu'il simulait pour lui-même, avec assez de bonne foi. La facilité avec laquelle les circonstances l'ont fait changer montre le caractère illusoire et précaire de ses sentiments. Dirons-nous d'un homme qui croit sincèrement peut-être aimer sa fiancée qu'il en est réellement épris, s'il perd son alïec tion en apprenant qu'elle est ruinée? Les deux cas sont tout à fait comparables. Et il me semble qu'on y voit assez bien le mélange dune part de réalité avec une part d'illusion et de mensonge, mélange dont les proportions varient beaucoup.

§ VIII

Aux cas où la simulation transforme peu à peu l'individu, il faut ajouter ceuxoùelle est une sorte d'indication vague et incertaine de tendances, encore peu développées et qui domineront

plus tard. La simulation ici n'est pas la principale condition de ce développement. Elle en est plutôt un indice, uoe sorte dépiphénomène. Au reste, dans les cas que nous venons d'examiner, si son importance était plus considérable, elle n'agissait pas seule et ne faisait qu'aider des désirs et des idées ébauchées déjà. De ceux-là à ceux-ci la série ne s'interrompt pas et l'on passe graduellement des uns aux autres.

Les auteurs les plus originaux commencent souvent, toujours même peut-être, par imiter quelqu'un de leurs devanciers. C'est là une véritable simulation. Ils expriment, à leur début, des idées, des sentiments qui ne sont pas les leurs; ils déployent un talent d'emprunt dont les procédés ne leur appartiennent pas et ne conviennent pas à leur génie. Hugo a mis vingt-cinq ans à prendre possession de son vrai métier. Verlaine donne dans un premier recueil des vers selon la manière de Leconte de Lisle, des vers où il fait l'impassible et l'impeccable, le ciseleur de mots :

A nous qui ciselons les mots comme des coupes,

Et qui faisons des vers émus très froidement. »

Ce qu'il nous faut à nous, c'est aux lueurs des lampes La science conquise et le sommeil dompté, C'est le front dans la main du vieux Faust des estampes. ' C'est l'obstination et c'est la volonté.

Wagner commence par des opéras selon la formule ordinaire. Les premiers paysages de Pissaro rappellent beaucoup ceux de quelques maîtres de l'époque. C'est là un fait tout à fait ordinaire et banal, dont on pourrait facilement et assez inutilement multiplier les exemples. Je ve.ux cependant signaler encore le cas inté-

LA SIMULATION l'OL'K LES AUTRES

ressan t de M me Yernon Lee qui nous a décri t elle-même les tâtonnements et les transformations de son sens de l'art. On trouve au début une véritable simulation. « Je peux donc dire, écritelle, avec une certitude presque absolue que, dans ces premières années, je ne jouissais guère des beautés des arts du dessin. Mais je jouissais — et voilà la distinction qu'il faudrait faire bien ressortir — très vivement et très régulièrement de Vidée de ces beautés. En feuilletant ma méchante collection de photographies, en jetant un coup d'œil sur les copies exposées dans les vitrines, et surtout en évoquant dans ma mémoire l'image peu nette d'un tableau... je ressentais très certainement la même émotion, ou, pour mieux dire, je me trouvais dans le même ton affectif que j'ai eu beaucoup plus tard, sous l'impression absolument réelle de la beauté plastique. Comment expliquer la présence en moi de ce sentiment pour ainsi dire d'emprunt, et de quelle façon aurais-je pu l'acquérir sans expérience personnelle?... Ce sentiment, que je rattachais par un acte d'association, presque d'obéissance, aux arts visuels, existait en moi 1res spontané et très personnel dans d'autres catégories (1). » L'imitation, ici, serait donc intérieure à l'esprit.

C'est que, dans tous ces cas-là, la personnaliténe se suffit pas à elle-même. Elle ne peut pas être sincère et se traduire librement, parce qu'elle n'est pas encore. Elle est obligée de recourir à l'imitation et à la simulation parce qu'elle trouvera dans ses emprunts et dans ses mensonges la matière dont elle a besoin pour s'affirmer, pour se développer, pour pouvoir arriver peu à peu à

(1) Vernon Lee, Psychologie clun écrivain sur Part. Revue philosophique, septembre 1903.

discipliner le moi, à le systématiser et à recevoir sa forme franche et définitive.

La simulation est une sorte de béquille qui supplée à la faiblesse première de l'esprit. C'est ainsi que l'activité commence très souvent par des imitations puériles, des jeux divers, des essais, des ébauches timides. Les jeux des enfants sont parfois significatifs de leurs tendances profondes, et l'on peut rappeler eu exemple la jeunesse de Du Guesclin. La simulation est donc ici un des moyens indirects par lesquels la réalité se forme. Non seulement elle lui permet de se faire, mais elle nous permet, si nous sommes perspicaces, de l'entrevoir et de la distinguer. Et c'est elle seule, en certains cas, qui peut nous le permettre. C'est dire que la simulation est alors ce qu'il peut y avoir de plus sincère et de plus franc.

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