‹ Les mensonges du caractèreChapitre 23 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La simulation de la sensibilité en général.

C'est en les prenant sous des formes concrètes et spécialisées que nous avons surtout examiné les simulations de la sensibilité. Il peut y avoir intérêt à la voir brièvement sous sa forme la plus générale. Elle s'opposera plus nettement à la feinte de l'impassibilité. Celle-ci avait pour but de nous isoler, de nous préserver des autres en leur faisant croire — et en nous faisant croire — que nous étions hors de leurs atteintes, qu'ils ne pouvaient rien sur nous. La simulation delà sensibilité, et j'entends par ce mot l'aptitude à être facilement ému, agit en sens inverse. Sous sa forme sympathique elle persuade aux autres que nous sommes tout disposés à vibrer avec eux et pour eux, elle leur fait prévoir une affection qui peut devenir un appui, elle les dispose bien pour nous. Tandis que l'affectation de l'impassibilité nous préservait en nous isolant, la simulation de la sensibilité sympathique nous préserve en nous rapprochant des autres. Celle-là venait rendre les attaques inutiles et les prévenait par là, celle-ci les prévient en empêchant la pensée d'agrès-

sion de naître dans l'esprit des autres, en créant chez eux des dispositions sympathiques.

La simulation de la sensibilité hostile, de la colère, du courage combatif, agit parfois à peu près comme la feinte de l'indifférence. Plus vivement en ce qu'elle peut effrayer davantage, moins vivement en ce qu'elle excite plus directement l'hostilité. L'indifférent passe plus inaperçu, mais il est parfois, plus que le combatif, un objet d'antipathie. L'effet dépend beaucoup des gens envers qui s'exerce la simulation.

La sensibilité en général est une assez bonne condition d'union et de rapprochement. Celui qui la simule bénéficie d'un préjugé courant qui confond volontiers l'impressionnabilité égoïste avec la sensibilité affective. Et puis la. sensibilité même égoïste nous met cependant en relation avec les autres et même assez souvent en relations sympathiques. Des gens qui se réunissent pour dîner ensemble, même si le principal but de chacun n'est que de satisfaire sa propre gourmandise, ont une certaine joie à se retrouver. Le plaisir de l'un s'avive du plaisir de l'autre. Bien des gens aiment, au spectacle, que la salle soit bien pleine. C'est là une impression assez complexe d'ailleurs, mais où se retrouve l'accroissement du plaisir, même égoïste, par la vue d'un plaisir semblable chez le voisin. Nous serons en général bien disposés pour les gens qui ont les mômes goûts que nous, même si nous n'espérons pas en tirer profit.

La sensibilité dangereuse même inspire souvent de l'admiration, une crainte respectueuse et sympathique. Un homme emporté, violent, brutal, éloigne de lui certaines personnes, mais il en attire d'autres. La force a des avantages sociaux qui lui

LA SIMULATION DE LA SENSIBILITE EN GENERAL l*?>

valent une considération sérieuse. Il est bon d'être bien avec celui dont la colère est terrible et facilement éveillée. C'est la réflexion que Joseph de Maistre faisait à propos de la divinité. Si Dieu est bon, il faut l'adorer. Mais s'il était méchant et puissant à la fois, il importerait de montrer encore bien plus de zèle et d'ardeur pour son service. On trouve des demi-dieux de cette nature dans toutes les classes de la société et il ne manque pas d'êtres humains pour les honorer et pour les aimer. Il peut donc être avantageux d'en être un soi-même ou d'en avoir l'airr et cette forme de simulation entretient ainsi les rapports sociaux. Celui qui feint l'impassibilité nie implicitement la société, il se refuseaux autres, il restreint dans la mesure du possible ses rapports avec eux. Celui qui affecte la sensibilité, au contraire, semble provoquer ou augmenter les relations d'où une société durable peut sortir, même s'il affecte une impressionnabilité égoïste et même, bien souvent, s'il affecte une sensibilité dangereuse. Il donne prise, on pourra ou il faudra s'entendre avec lui.

Les erreurs et les illusions foisonnent parmi les idées et les impressions qu'éveillent les simulateurs. Par un chemin détourné, ces idées conduisent souvent à d'assez heureux résultats.

L'homme qui étale sa sensibilité sympathique, l'a, généralement, plutôt superficielle que profonde. Ou bien, si elle est à

la fois Tune et l'autre, s'il possède la grande sensibilité intérieure qui rend passionné, susceptible, et Finipressionnabilité légère, l'aimable vivacité qui rendent sociable, il montrera surtout cette dernière et cachera l'autre. Sans doute il laissera paraître celle-ci si la passion l'emporte et le soustrait à la sensation des petits froissements et des heurts de chaque jour. Mais ce n'est pas chose très commune. En général, la sensibilité légère et vive qui se laisse voir volontiers est une sensibilité sans profondeur et constitue une véritable simulation, car on ne la jugera pas ainsi. Mais en même temps, elle répond bien à ce que, dans la plupart des cas, l'on attend d'elle. Les hommes n'ont pas besoin qu'on se sacrifie tous les jours pour leur sauver la vie, et les qualités superficielles de ceux qui vivent près d'eux leur sont souvent plus utiles que les qualités profondes, et surtout elles leur sont plus agréables. Si donc ils se trompent sur la nature du faux sensible, ils ne sont pas toujours déçus par lui. Cela leur arrivera peut-être s'ils ont à le mettre à Tépreuve dans des cas graves. Encore savent-ils bien, s ils y tiennent, trouver des prétextes pour conserver leurs illusions.

Les hommes sont semblables à des enfants qui se vendent des marchandises fictives contre de la fausse monnaie. Si les paquets ont un aspect élégant, si la fausse monnaie est légère, reluit et sonne agréablement dans la main, cela leur suffit bien tant qu ils ne veulent ni se servir de ce qu'ils ont acheté, ni acheter avec leur fausse monnaie des marchandises sérieuses. Des gens sont heureux toute leur vie de cet échange de valeurs conventionnelles, et d'autres meurent parce qu'ils n'ont pas reçu assez de ces pièces fausses, brillantes et sonnantes.

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