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LA SIMULATION DE LA SENSIBILITE EN GENERAL

S III

Ainsi la fausse sensibilité vient compléter l'œuvre de la fausse indifférence. Elles se mêlent et se combinent continuellement et chez chacun de nous. La différence de leurs proportions donne la série des différents types, mais l'une et l'autre se retrouvent partout et toujours. L'homme passe sa vie à dissimuler sa vraie nature et à feindre d'être ce qu'il n'est pas. C'est à cette condition seulement qu'il peut vivre en paix avec lui-même et avec les autres hommes. Cette nécessité de la simulation dérive directement sans doute de la nature confuse et troublée de notre société, de notre état d'anarchie et de discorde. Elle dérive aussi de nos préjugés, de nos idées insensées sur la vie et sur la morale. Mais elle dérive aussi de causes singulièrement plus profondes et dont ces causes secondaires sont simplement l'expression. Elle déiive de l'hostilité naturelle et universelle qui est au cœur des choses et du besoin non moins universel d'union et d'harmonie, de cette contradiction singulière qui fait le fond même de l'existence, que nous étudierons ailleurs directement et que je dois me borner à signaler ici, pour indiquer la portée lointaine des faits que j'examine surtout à présent en euxmêmes sinon pour eux-mêmes.

paulhan — Mensonges 10

INTRODUCTION

Les formes spécialisées de la simulation se rattachent aux formes générales. Elles en sont des manifestations et des complications. Leur mécanisme est, au fond, le même. Diverses tendances y sont enrayées, d'autres simulées, mais la nature des unes et des autres et la manière dont s'établissent les associations et les arrêts donnent au caractère résultant une allure personnelle. Assez souvent une qualité est simulée par la qualité- exactement opposée, grâce à un ensemble de conditions que nous devrons analyser.

Le type qui se constitue ainsi simule généralement un type connu. Cette simulation paraît parfois volontaire, au moins à certains égards ; elle reste souvent, et pour une très grande part, instinctive. Sa raison d'être est encore son utilité, la facilité qu'elle donne pour attaquer ou pour se défendre, pour vivre et pour se développer.

Parfois, nous aurons l'occasion de le remarquer, on dirait qu'elle dépend moins de la volonté ou de l'instinct du simulateur que de la maladresse de ceux qui l'observent. Mais cette maladresse et cet instinct se sont probablement combinés, ajustés l'un à l'autre. La première a dû rendre la simulation plus facile, plus simple et, en conséquence, plus imparfaite. A quoi bon, si c'est inutile, déployer des ruses subliles et prodiguer des combinaisons compliquées ? Cela ne peut guère tenter que quelques virtuoses. D'autre part, il n'est peut être pas impossible que l'imperfection de la feinte ait augmenté le défaut de perspicacité des dupes. Il faut, c'est une nécessité sociale, que l'illusion se produise. Il est nécessaire, alors, que chacun y mette un peu du sien, et si l'un en met moins, l'autre en devra mettre davantage.

Certaines illusions paraissent aussi régulières qu'inexcusables. Des personnes se font accepter pour aimables ou passent pour franches avec une facilité dont l'habitude seule nous empêche d'être surpris. Il suffit de deux ou trois signes convenus, d'une sorte d'étiquette très simple et apposée bien en vue, pour que bien des gens acquièrent une idée précise et tenace sur le caractère de personnes qu'ils ne connaissent point. La vie sociale est remplie de symbolismes étranges.

Si grossière que soit l'illusion, il suffit qu'elle naisse pour que la simulation puisse se reproduire instinctivement et se régulariser ; il suffit qu'elle soit remarquée pour que la simulation puisse devenir un procédé volontaire. Mais il ne faut pas cependant la prendre trop au sérieux. Les dupes conservent souvent quelque clairvoyance. Elles jugeront sur des apparences gros-

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sières, mais elles n'agiront pas toujours en se conformant à ce jugement. Lue sorte d'instinct secret et profond leur laisse accomplir les petits actes insiguifiants qu'exigent les relations courantes, mais les retient, sans qu'elles s'en rendent bien compte, lorsqu'il s'agit d'événements plus importants. Cet instinct aussi est souvent aveugle et insuffisant, mais nous voyons l'étrange complication des phénomènes et quelle singulière place trouvent dans la vie des conventions qu'on n'aperçoit pas, qu'on ne comprend pas et que, tout de même, l'on pressent vaguement. Et l'intelligence, en luttant contre l'instinct, a parfois, dans de tels cas, des effets désastreux.

Comme la simulation n'est jamais parfaite d'une part ni la clairvoyance absolue de l'autre, il n'y a que des différences de degré entre les différents cas. La responsabilité de l'erreur retombe toujours au moins un peu sur celui qui la commet, au moins un peu sur celui qui la cause. Mais chacun y intervient plus ou moins. Il y a des formes de simulation délicates et comme artistiques, qu'on regretterait presque de ne pas voir réussir. D'autres sont si habituelles et si consacrées qu'on manquerait aux convenances en refusant d'en être dupe. Y répondre en feignant seulement d'être dupe est déjà un peu hardi. D'autres encore sont maladroites, grossières, par trop conventionnelles et comme schématiques. Les premières m'ont, à dire vrai, paru les plus rares. Des simulateurs tâchent bien de prendre une jolie attitude, mais ils y réussissent souvent assez mal.

Il s'est ainsi formé, il se crée encore chaque jour un grand nombre de simulations. Mais une part seulement d'entre elles a pu acquérir une sorte de régularité et de géuéralité. Chaque forme de civilisation, chaque milieu, chaque monde, chaque façon nouvelle de penser et d'agir crée des mensonges et en fait disparaître, donne au moins une apparence nouvelle à d'antiquescombinaisons de désirs. Je vais indiquer, parmi les simulations que j'ai pu remarquer, les principales ou les plus intéressantes. Je ne chercherai pas à les classer. Ce serait une tentative vaine, à moins de se contenter d'un ordre purement artificiel. Il n'y a pas de raison pour qu'elles s'ordonnent régulièrement, car elles sont formées à la faveur de circonstances complexes, confuses et très peu régulières elles-mêmes.

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