CHAPITRE PREMIER
La franchise et la dissimulation
Certaines formes de la franchise donnent à l'esprit une apparence de ruse et même de fausseté.
Les formes de la franchise sont assez diverses, et il serait peut-être plus juste de dire que ce mot de franchise désigne, dans le langage ordinaire, des qualités différentes. Il sert à indiquer l'horreur du mensonge, mais on s'en sert souvent aussi pour désigner l'expansion. Une personne est franche si elle se refuse à affirmer un fait qu'elle sait faux, elle l'est aussi si elle traduit volontiers ses impressions en paroles ou en gestes.
Sans doute, ces deux manières d'être ont une tendance commune. L'une et l'autre ont pour effet de faire connaître, telle qu'elle est, l'âme en qui elles dominent. Et la franchise, dans sa forme complète, serait l'harmonie complète des sentiments, des idées et des manifestations extérieures. Cette harmonie, l'horreur du mensonge et l'expansion y contribuent chacune à sa manière, l'une plutôt négativement, l'autre d'une façon plutôt positive. Les deux qualités n'en sont pas moins assez dis-
tinctes et ne se rencontrent pas toujours dans un même esprit. On peut ne pas mentir et être très réservé, on peut être expansif et mentir assez souvent. Il est même fréquent que, pour les nécessités de la défense individuelle, l'une de ces qualités soit, chez un individu, en raison inverse de l'autre. Mais elles s'embrouillent un peu dans l'esprit des personnes qui jugent un caractère assez sommairement et sans avoir l'habitude de l'analyse. La franchise est pour elles un composé assez informe d'expansion et de véracité, elles croient aisément à la véracité quand elles constatent l'expansion, et les expansifs menteurs bénéficient quelquefois des confusions qui se produisent. De véritables simulations aussi leur font obtenir ce bénéfice.
Inversement Ion dénie la franchise à celui qui ne ment pas, mais se montre assez réservé. Le jugement ainsi porté n'est pas absolument injuste. Il tient compte d'un élément important de la personnalité, mais il ne l'interprète pas très bien. La réserve produit des effets analogues à ceux de la fausseté, puisqu'elle empêche aussi les autres de nous connaître. Elle en diffère cependant d'une manière très nette, car on peut se fier à ce que dit l'homme réservé et non à ce que dit le menteur. Nous ne devons pas les confondre.
Ce jugement de fausseté porté sur l'homme qui n'a que de la réserve, peut sembler purement désavantageux pour lui. Il
est en eiïet un inconvénient, mais qui ne va peut-être pas sans compensation. En tout cas, la réserve même a des avantages évidents, une incontestable utilité de défense et de préservations. Le soin de notre tranquillité, de notre sécurité, et aussi de la tranquillité, de la sécurité d'autrui ne nous permet pas toujours de dire, d'exprimer ou même de laisser apercevoir nos opinions et nos sentiments. Il faut alors mentir ou dissimuler, et c'est là un des points de départ de l'évolution d'un type examiné déjà, le type de la fausse impassibilité qui est une réserve exagérée et systématisée, portant non plus sur le fait même de l'existence du sentiment, mais sur la possibilité de l'éprouver.
La réserve suffit déjà à revêtir un homme d'une apparence fort éloignée d'être une apparence de franchise. Se réserver, si ce n'est pas absolument tromper, c'est au moins donner des occasions d'erreur, laisser les gens se fourvoyer sans chercher à leur servir de guide. On est déjà quelque peu responsable de Terreur qu'on laisse commettre, de sorte que, pour n'avoir pas voulu mentir, on ne s'est pas soustrait à tout reproche de dissimulation ou de simulation.
Ce reproche n'est pas tout à fait immérité, mais il s'exagère souvent. Les personnes que la réserve des faux impassibles gêne et qu'elle empêche de les comprendre, les accuseront volontiers de fausseté, de manque de franchise, simplement parce qu'elles n'arriveront pas à se faire une idée précise (vraie ou inexacte) de leurs sentiments. Un expansif menteur leur paraîtra bien plus franc parce qu'elles peuvent sinon savoir ce qu'il est et ce qu'il pense, au moins se figurer qu'elles le savent. Et cette illusion
peut leur suffire alors même qu'elles s'en méfient un peu. Elles savent un certain gré à l'expansif menteur de montrer nettement des impressions, alors même qu'il ne les éprouverait pas, et peuvent exprimer leur sympathie par ce jugement de franchise, qu'elles sentent cepsndant un peu aventureux.
Avec toute une catégorie d esprits, l'homme réservé et le faux, impassible simulent la fausseté. Ils simuleront même le mensonge actif si leur façon discrète d'indiquer leurs idées ou leurs sentiments est mal interprétée, ce qui ne paraît pas rare. On est enclin à accuser de fourberie les gens qui expriment leurs sentiments et leurs croyances à leur manière et non à la nôtre. Souvent on ne les reconnaît pas, alors même qu'ils sont nettement et simplement exprimés, parce que celui qui les exprime n'y met pas l'intonation, la chaleur de voix, les gestes que nous tenons pour le signe certain de la sincérité, parce qu'il n'emploie pas les mots attendus. Celui-là est accusé de manquer de sincérité, qui, par sincérité, ne prend pas bien le masque convenu. Et pour plusieurs raisons ainsi, un homme qui ne ment jamais et ne cherche même pas à cacher ses sentiments et ses pensées, mais se réserve ou les exprime froidement, et autrement que ne l'attendent les autres, passera pour dissimulé, sournois et menteur (1).
Est-ce tout à fait injustement? Injustement, oui ; tout à fait injustement, non. Il doit savoir, il doit sentir que sa manière de s'exprimer trompe les autres. S'il l'emploie, il ment donc quelque peu. Pour ne pas mentir, il faudrait qu'il simulât. Et
(1) Pour fixer les idées, je rappelle qu'on trouvera un caractère se rattachant au type que j'indique dans le Vase étrusque de Mérimée.
ceci peut se généraliser. Entre deux êtres il ne saurait y avoir de communication naturelle et complète, il n'y a aucune commune mesure tout à fait précise. Nous sommes incommensurables les uns avec les autres, et de même le sont entre eux les divers éléments de notre propre personnalité. Et nous ne pouvons que simuler avec les autres, comme noussimulons avec nous-mêmes. Même en dehors de cette raison, on doit admettre que le réservé simule la fausseté parce que la simulation n'est pas toujours voulue ni consciente et qu'elle est aussi bien le fait de celui qui commet l'erreur que de celui qui la provoque ou la laisse commettre. Sans doute, ce genre de simulation peut être nuisible au réservé, qui le pratique parfois malgré son désir conscient. Cependant elle lui est aussi une défense. Elle écarte de lui d'indiscrètes demandes et de malveillantes observations. Elle inspire à son égard une méfiance qui garantit un peu sa tranquillité, elle empêche qu'on se serve pour lui nuire de certaines indications qu'il donne et auxquelles on craint de ne pouvoir se fier. Cette apparence de fausseté remplace pour lui le mensonge. Elle en a quelques avantages sans en avoir tous les inconvénients.
Suivons un peu plus loin le développement de la réserve, nous la verrons se transformer peu à peu. En certains cas le silence équivaut à un aveu, à une indication non équivoque de ce que nous ne voulons pas qu'on sache. Si nousne voulonsnimentir
positivement, ni donner cette indication, il nous faut ruser et engager notre interlocuteur sur une fausse voie, tout au moins la lui faire entrevoir. Alors nous prononçons des paroles équivoques, nous commettons des actes ambigus qui l'y pousseront peut-être. Et nous aurons mis d'accord notre désir du secret et notre aversion du mensonge.
De la réserve simple à cette délicate hypocrisie la transition est insensible. Se taire — ne pas prévenir l'interlocuteur que l'on voit, à propos d'un mot lancé sans intention, aller à l'erreur, — dire volontairement des phrases à double entente, — perfectionner l'équivoque et préparer des pièges où l'interlocuteur doit presque furcémentse prendre — tout cela se touche et l'on arrive, par un détour, à des mensonges presque aussi caractérisés et moins francs en somme que ceux qu'on voulait à tout prix éviter.
Toutefois, on n'est pas obligé d'aller au bout de la série. Grâce aux circonstances, grâce à sa propre adresse, je dirais volontiers à sa propre astuce, on peut s'arrêter en route, chercher des diversions, provoquer des interruptions, simuler le dédain. Et le résultat est assez différent. Au début la sincérité domine, plus tard la fausseté l'emporte.
Les choses se compliquent encore. On se donne assez souvent l'air d'un hypocrite tout en simulant la franchise vis-àvis de soi-même. Mais les personnes qui connaissent le simulateur pour un ennemi du mensonge se laissent duper plus aisément à ses manœuvres, et l'horreur sincère du mensonge devient une bonne condition pour duper autrui. Tout à l'heure la franchise simulait la fausseté ; maintenant la fausseté, au
moyen de l'éloignement sincère et connu pour le mensonge, simule la franchise.
Ainsi, selon que le besoin de ne pas mentir ou le désir de ne pas se laisser comprendre prédomine et surtout, peut-être, selon que l'on remarquera de préférence l'un ou l'autre et que l'on y attachera son jugement, la simulation change complètement dénature. J'ai vu qu'une personne passait pour très franche auprès de certaines personnes, tandis que d'autres lui reprochaient précisément un manque de franchise. Les unes étaient frappées de son désir de ne pas mentir, les autres de son peu d'expansion. Il est tout à fait possible qu'une même personne simule, avec succès, de deux manières opposées, selon les gens et selon les milieux, qu'elle soit jugée franche par ceux qu'elle trempe et menteuse par d'autres à qui elle dit la vérité.