‹ Les mensonges du caractèreChapitre 26 sur 44 · S IV · texte numérisé non relu

S IV

Delacroix paraît avoir réalisé un type de réservé. Il est difficile de déterminer jusqu'à quel degré la dissimulation ou la franchise dominait chez lui, mais on constate bien une impressionnabilité extrême et la réaction contre cette impressionnabilité, le besoin non pas précisément de feindre lindifférence, mais plutôt de tromper sur ses sentiments. Cela paraît ressortir des jugements de Riesener, de Th. Silvestre, de Lassalle-Borde, cités par Eugène Véron dans son étude sur Delacroix, et des réflexions de Véron lui-même, qui conclut d'ailleurs à la franchise. Silvestre déclare le grand artiste « subtil et impressionnable », mais, ajoute-t-il, « sa défiance dévelop-

pée à l'excès par l'expérience du monde et de ses hypocrisies, dépasse quelquefois sa perspicacité naturelle; il lui arrive de manquer de franchise, sans rien laisser paraître de cette dissimulation, parce qu'il est à peu près maître de ses attitudes et de sa langue... » « Il a trompé plus qu'il n'a été trompé, dit Lassalle-Borde. Homme bien élevé, il savait être ce qu'il voulait, dissimulé sous l'apparence de la franchise. » Eugène Véron croit à la sincérité de Delacroix. Le grand peintre romantique serait non pas un faux impassible, puisqu'on ne paraît pas avoir jamais cru à son impassibilité, mais un sensible très retenu, qui cherchait du moins à cacher ses sentiments et à laisser les autres se tromper sur ses idées intimes. On peut même supposer qu'il les y aidait. Il eut d'abord « de l'ouverture de cœur », de « l'élan vers les gens de bien et de talent ». « Plus tard, dans la seconde moitié de sa vie, les assauts répétés de la malveillance et delà sottise modifièrent sa manière d'être. Il apprit à se méfier des hommes et se tint sur ses gardes, il était trop intelligent pour ne pas comprendre la nécessité d'une attitude défensive. C'est ainsi que nous le présentent ceux qui l'ont connu à cette époque, mais il faut bien se garder de croire que ce fût là le fond de son caractère. Que cette réserve ait pu le faire soupçonner de duplicité par des gens qui le connaissaient mal ou qui n'étaient pas en état de le juger, la chose est possible, mais il suffit de lire ses Lettres avec un peu de soin pour acquérir la conviction que ce soupçon est une pure calomnie ( l). »

(1) Eug. Véron. Eugène Delacroix, p. 91-92.

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Cette observation est intéressante, parce qu'elle nous laisse bien voir les complications des éléments du caractère dans la simulation de la franchise et de la fausseté, et des deux qualités à la fois. Il devient même impossible de bien débrouiller ces éléments et d'en déterminer l'importance relative, à moins d'observations précises et d'analyses rigoureuses que nous n'avons pas ici. Elle est intéressante encore en ce qu'elle laisse entrevoir la genèse d'un caractère.

Dans les formes extrêmes du type, nous constatons la combinaison de l'hypocrisie avec une sincère aversion pour le mensonge, dont le principe varie beaucoup. Ce peut être l'amour propre, un point d honneur spécial, un besoin de s'estimer, le sens moral, le préjugé, l'orgueil, l'influence de l'éducation et du milieu, la prudence, une idée religieuse, ou bien la combinaison de ces causes ou de quelques-unes d'entre elles. Cette association, d'apparence étrange, est très possible et se rencontre accidentellement en bien des cas.

Elle se rattache, au moins en certains cas, à un individualisme outré, à une sorte de subjectivisme moral. On ne croit pas devoir se préoccuper de ce que font les autres, on se respecte, on ne transgresse pas un devoir, on ne ment pas, cela suffit. Que les autres voient ce qu'ils auront à penser, on est censé leur en laisser la charge. C'est, en somme, une application un peu spéciale du précepte : «Fais ce que dois, advienne que

pourra. » Et c'est en même temps un cas de symbolisme perverti assez curieux, mais non très rare. Si le mensonge est blâmable, c'est évidemment parce qu'il est un moyen de tromperie. Mais on en vient à le réprouver en lui-même et pour lui-même. Il prend une valeur absolue et prépondérante, en sorte qu'on accepte l'hypocrisie et la fausseté, à la condition qu'elles se manifestent autrementque par un mensonge formel. On veut l'effet, on ne veut pas le moyen, qui pourtant n'est condamnable que pour cet elïet. On évite de voir qu'on est un peu plus hypocrite que si l'on mentait carrément, et moins courageux. Encore ne peut-on toujours se maintenir dans cette position illogique. Il y a bien des transitions entre la réserve et la franche hypocrisie. On arrive au mensonge soit par une peute douce, soit par un saut un peu rude. Tel que le mur à pic effraye se laissera engager sur la pente et la descendra jusqu'au bout.

Ainsi l'aversion pour le mensonge peut déterminer ou faciliter un développement de l'hypocrisie et, en fin de compte, une tendance à mentir, même alors que peut-être quelque^ mensonges accidentels et nets auraient rendu les mêmes services avec un moindre danger. Ajoutons que de pareilles manœuvres habituent l'esprit à se duper lui-même, car bien souvent les raisons qu'on se donne ne sont que des prétextes pour concilier divers intérêts et, par exemple, la sécurité avec les avantages de l'hypocrisie. L'hypocrisie cachée est plus facile à nier que le mensonge net, elle expose moins l'amourpropre.

Cependant l'hypocrisie indirecte a ses avantages aussi. Il peut

être bon de garder à peu près intact un principe qu'on croit absolu et d'entretenir en soi-même quelques illusions sur soi. La tromperie est souvent une condition favorable au bonheur, à la sécurité ; l'amour de la vérité en est une autre, et pareillement l'estime de soi. Si on les juge inconciliables, on s'arrange cependant comme on peut pour s'en accommoder au prix d'un peu d'illogisme. On refuse de voir la réalité, on la dénature, on l'atténue par les excuses qu'on se donne.

§ VI

L'aversion pour le mensonge et l'expansion sont les deux principaux éléments de la franchise. Nous venons de voir quelques-unes des simulations opposées que cause le premier de ces éléments, le second en produit d'autres.

Une simulation de la fausseté par l'expansion peut être présentée par certains caractères impulsifs, primesautiers, chez qui les impressions vives, changeantes, mobiles se traduisent immédiatement en actes ou en paroles. Précisément parce que leurs sentiments sont rapides et variables et parce qu'ils envahissent vite, pour un moment, la personnalité entière, les individus de ce type sont souvent amenés à se contredire, une personne les a enthousiasmés hier, elle leur déplaît aujourd'hui. S'ils expriment successivement et sans réserve ces deux opinions, ils peuvent se faire accuser de fausseté. Pourtant il n'y a pas précisément de l'hypocrisie dans leur cas : on y relève, au contraire, de la franchise, mais aussi une certaine disposi-

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tion à l'illusion interne. Ils prennent leurs impressions trop au sérieux et s'imaginent trop volontiers qu'elles vont être durables, ou plutôt ils ne pensent point qu'elles ne le seront pas, ils agissent comme si elles devaient l'être et en parlent comme d'un état permanent.

Ils commencent donc par se tromper, et, faute d'observation et de réflexion, ils se mentent à eux-mêmes par trop de spontanéité. Si le type se développe, on arrive à la division de la personnalité, à l'incohérence, à l'émiettement qui en sont l'exagération et qui simulent aussi le mensonge. L'expansion, élément de la franchise, conduit naturellement à la simulation de l'hypocrisie, parce qu'elle a toujours quelque chose d'incomplet et de faux. Cela est surtout vrai pour les expansifs mobiles, chez qui l'acte et les paroles ne reflètent qu'une partie peu importante et peu stable de la personnalité, mais, à des degrés divers, cela est vrai pour chacun de nous, et la simulation est en quelque sorte continuellement nécessaire.

Au reste, ni dans le type exagéré, ni dans le type normal, il n'y a là une défense constante et systématique de l'esprit. La simulation est un résultat plutôt qu'un moyen. Cependant un fait psychique quelconque est bien souvent utilisé par l'esprit, même par un esprit un peu léger, alors même qu'il n'a été ni consciemment, ni inconsciemment voulu. Et de fait la simulation de la fausseté peut avoir ici quelques-uns des avantages que nous lui avons toujours reconnus. Mais surtout la mobilité, 1 humeur et les changements dans la conduite permettent des adaptations successives à des circonstances variables. Et c'est alors une fausseté réelle, si l'on se reporte à notre conception

du mensonge, qui tend à se produire et qui peut, par l'expansion, simuler la franchise. Toujours es double efïet, provenant de ce qu'un des éléments opposés qui sont amalgamés par l'esprit, prédomine ou se fait plus spécialement remarquer par autrui.

Une légère modification du type et une accentuation de l'hypocrisie assurent quelquefois le développement ou la défense de l'esprit. Par un changement inverse de celui que nous avons remarqué tout d'abord, au lieu d'un caractère franc à qui sa mobilité donne une apparence d'hypocrisie, nous trouvons un caractère plutôt dissimulé, que l'expansion, la vivacité mal contenue de ses impressions revêt d'un air de franchise.

Les personnes de ce type évitent les dangers de leur expansion en la restreignant autant que possible (elles ne sont pas toujours très adroites, et leur impulsivité nuit à leur prudence) aux idées et aux sentiments dont les manifestations ne les livrent à aucun danger, en accommodant cette expansion à la diversité des circonstances. Avec beaucoup de spontanéité apparente et des manières expansives, elles gardent, instinctivement, une assez grande réserve et conservent « des idées de derrière la tête ». Une expansion parfois excessive et même gênante recouvre chez elles une sévère dissimulation.

Il ne s'agit plus ici de donner indirectement le change sur ce qu'on sent ou sur ce qu'on pense. Sans doute, cette sorte

de tromperie indirecte n'est pas négligée, mais le mensonge net est, lui aussi, assez commun. Le simulateur expansif peut même être d'autant plus menteur qu'il est plus expansif. Cela ne doit pas surprendre. Si l'expansion est une condition de la franchise, elle ne suffit pas à la constituer. Convenablement dirigée, elle s'associe fort bien à la tromperie. Elle est même un don très précieux pour le simulateur, qui peut traduire immédiatement en paroles, en gestes, en actes les impressions légères et fuyantes qu'il imagine pour dissimuler ses sentiments profonds, très différents et même directement opposés à elles. D'autant plus précieux qu'elle aide singulièrement à l'efficacité de la simulation par le jugement de franchise qu'elle suggère si bien.

Reste cependant à la bien régler. Les simulateurs y réus sissent diversement. Ils tâchent de ne lui laisser traduire que ce qui leur convient. Quant à la force expansive des sentiments et des idées qu'ils veulent cacher, ils la détournent. Sauf dans les cas d'excitation violente, on trouve des dérivatifs. Un homme furieux reporte sur des objets inanimés, sur des êtres inoffeusifs la colère qu'il ne peut apaiser en frappant un ennemi absent ou redoutable, de même l'homme expansif et excité peut se taire sur ce qui l'intéresse le plus et parler avec animation sur d'autres sujets. Parfois il chante ou il rit. Quelquefois, j'ai pu le constater, le rire décèle une irritation qui va grandissant et qui se dissimule sous un masque de sympathie et de contentement.

L'expansif peut encore laisser agir ses sentiments en en transformant l'expression, ses idées en changeant son appré-

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ciation exprimée. Ce procédé est une application plus précise du premier, plus dangereuse aussi et sans doute plus facile. Il parle alors sur le sujet qui le préoccupe, mais il affecte des sentiments opposés aux siens, il proclame des idées qu'il n'accepte pas, ou bien il expose ses propres impressions, sans se les attribuer, et il les combat.

('est ici, je crois, une association parcontrastequi se manifeste. Le sentiment, l'idée tendent à susciter des états d'âme qui leur soient directement opposés, et qui sont bien plus aisément évoqués que des idées ou des sentiments étrangers aux préoccupations du moment. Une fois nés, ces états nouveaux tendent aussi à se traduire au dehors, et leur défaut relatif de puissance, les inhibitions qu'ils provoquent seront compensés par la réaction de l'esprit qui favorisera leur expansion, pour sauvegarder les états opposés, qui deviennent ainsi l'occasion du triomphe apparent de leurs antagonistes et y trouvent un avantage.

§ VIII

Le type de l'expansif simulateur ne me semble point rare, et je l'ai plusieurs fois rencontré. Des personnes même en qui la franchise domine en recèlent une ébauche ou le revêtent accidentellement. Ce sont celles qui, lorsqu'elles veulent dissimuler, cachent leurs vraies impressions sous des apparences expansives, plutôt qu'elles ne les dérobent sous un air de réserve et d'impassibilité.

Il requiert, comme c'est l'habitude des types de simulation, deux conditions de nature opposée. Ici ces deux conditions sont une tendance naturelle à l'expansion, et même à l'expansion impulsive, et en même temps, la réflexion volontaire ou l'instinct capable de diriger convenablement cette expansion. Cette réflexion n'est pas généralement appréciable, l'instinct domine plutôt dans le phénomène. Elle n'absorbe pas l'esprit au point d'en enrayer les manifestations extérieures, elle est peut-être assez courte, mais j'ai pu me convaincre qu'elle était en certains cas bien plus importante qu'on ne l'eût supposé, et que beaucoup de gens s'y trompaient.

C'est qu'en effet l'expansion simule assez bien la franchise, lorsqu'elle ne s'accompagne pas d'exagération suspecte, de vantardises, ou de trop visible légèreté. Tout un ensemble de traits de caractère l'accompagne parfois et met en garde contre elle. Il constitue avec elle le type classique du méridional, tel que Daudet l'a tracé, tel qu'il est accepté dans le nord de la France et qui appelle des explications et des réserves. Si l'expansion se présente sans ce cortège suspect, elle inspire aisément confiance. Une manifestation spontanée, vive, dans laquelle on ne discerne aucune trace de réflexion ni de volonté, se fait prendre pour la traductionfîdèlederétatde l'âme. Cette impression est souvent trompeuse. 11 est desgens expansifs qui simulent et des gens réservés et réfléchis qui se montrent tels qu'ils sont ou qu'ils croient être. Mais la simulation est d'autant plus facile et plus profitable aux expansifs qu'elle est plus naturelle et plus fréquente.

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Le type du simulateur expansif n'est pas toujours identique à lui-même. D'abord, il est plus ou moins marqué. Aucun simulateur expansif ne simule toujours, et aucun homme expansif, si sincère qu'il soit, ne peut toujours l'être. Il y a une infinité de degrés du plus sincère au plus simulateur.

De plus, j'ai supposé jusqu'ici que l'expansion était une qualité spontanée de l'esprit. Ce n'est pas toujours vrai. Les personnes que je pourrais citer comme présentant, au moins par occasion, le type de la simulation expansive diffèrent sensiblement l'une de l'autre à cet égard. Il en est une chez qui l'expansion est très naturelle et souvent sincère, quoiqu'elle s'accompagne d'idées arrêtées sur le devoir de garder pour soi beaucoup d'impressions. Je remarque chez elle une particularité assez curieuse et qui peut illustrer ce que je disais tout à l'heure de l'association par contraste, en même temps qu'elle nous montre, dans l'expansion sincère, quelques-unes des conditions de l'activité simulée. Cette personne fait parfois, avec beaucoup de bonne foi et d'excellentes intentions, dans des cas où sa sincérité ne peut être douteuse et où la simulation serait trop maladroite et trop grossière, des compliments qui portent tout à fait à faux, et soulignent avec une fâcheuse précision des défauts correspondant exactement aux qualités louées. Le mécanisme de ces erreurs serait intéressant à étudier si c'en était le lieu ; je me borne à dire qu'on y retrouve, à mon avis, l'association

par contraste. Ajoutons à cela une tendance (qui peut se rattacher à la première) à grossir certaines impressions, à leur accorder beaucoup trop d'importance, et nous verrons combien ces traits de l'expansion sincère peuvent faciliter la simulation. Il suffira de les laisser apparaître au bon moment et d'en tirer parti.

Une autre personne est naturellement expansive, mais elle a cultivé son expansion, et celle-ci est demeurée un procédé dont on sent parfois l'artifice. La nature a été forcée par la volonté. Même quand le sentiment réel est en harmonie avec l'expression, on sent que celle-ci est un peu trop voulue et consciente, et l'on se méfie. Chez une autre, enfin, le côté expansif était bien moins développé naturellement. L'expansion, quelquefois sincère, était presque toujours trop surveillée, et parfois beaucoup trop consciente et voulue, au point de paraître grimaçante et fausse. Elle accompagnait pourtant une grande impressionnabilité, et même une sensibilité affectueuse réelle, unies à de l'égoïsme, à pas mal d'amour-propre, à beaucoup de prudence, de méfiance même, et à une franchise foncière douteuse.

Si ce côté artificiel de l'expansion se développe, ou si elle s'exerce avec moins de scrupules, nous pouvons avoir le vrai type de l'hypocrite qui affecte la franchise. Il ne s'agit plus alors du véritable expansif, souvent sympathique et parfois dévoué, mais de l'hypocrite, dangereux s'il est habile, chez qui

l'expansion affectueuse est trop souvent un moyen de dissimuler ses vrais sentiments, pour les satisfaire avec plus de sécurité. Celui-là, en travaillant à vous nuire, vous traite volontiers en confident et en ami. Ou bien il vient se plaindre à vous avec des airs de fierté humiliée, des démarches pénibles auxquelles l'obligent les nécessités de la vie, et cependant il se dépense en bassesses que personne n'exigeait de lui. La perfidie est un des éléments de ce caractère, qui n'est pas exclusivement masculin.

Parfois le simulateur, si menteur qu'il soit, conserve quelque sincérité avec une assez grande mobilité d'esprit. Celle-ci lui permet celle là. Son type est alors l'aboutissant de celui que j'indiquais tout à l'heure. Il est produit, comme l'autre, par la division relative de la personnalité, la prédominance successive de sentiments vifs et opposés qui se manifestent chacun à son tour et dont la succession un peu incohérente affuble d'un air de fausseté une personne parfois assez franche. Elle peut se tromper et tromper les autres sur sa propre mobilité. Mais si elle cherche trop à en tirer parti, si elle a soin de faire valoir sa spontanéité, ou si elle le fait instinctivement, si elle combine, pour arriver à ses fins, ses expansions diverses et opposées, au lieu d'un individu franc à l'apparence hypocrite, nous trouvons un véritable hypocrite avec l'air de la franchise. Encore une fois nous voyons ces types se transformer complètement par le développement ou par l'atrophie d'un petit nombre de leurs conditions, par un changement dans les rapports de leurs éléments essentiels. Et nous pouvons reconnaître aussi qu'un même type concret peut résulter de la transformalion de deux

types bien différents, ce qui montre les inconvénients des classifications trop simples.

Il est difficile de préciser le degré de sincérité d'un simulateur. Il est parfois plus vrai qu'il ne le croit lui-même. Cela lui est un avantage. Il simulera bien mieux s'il ne simule pas trop, s'il trouve en lui les sentiments qu'il exprime, si seulement il en exagère la force et le rôle, s'il sait les faire paraître au bon moment, s'ils ont assez d'intensité pour produire, quand on les laisse libres, les manifestations extérieures qui feront croire à leur existence, et s'ils en ont assez peu pour se discipliner, se subordonner et ne se laisser voir que lorsqu'il le faut. Il y a toujours au moins un minimum positif de sincérité chez le simulateur. Mais en général la sincérité du moment dépasse ce minimum. Un élément important du caractère du menteur, c'est précisément de pouvoir posséder à un degré assez élevé cette sincérité du moment et d'évoquer vivement en lui-même, dans chaque occasion, les sentiments et les idées qu'il lui est avantageux d'exprimer. La mémoire affective et l'imagination affective peuvent prendre ici une place considérable, l'indépendance relative et le jeu individuel des éléments de l'esprit y gardent une assez grande utilité, mais c'est une caractéristique du mensonge suivi qu'ils s'y doivent associer avec l'unité du plan de conduite. Ici, comme dans bien d'autres cas et, par exemple, dans le développement de l'invention qui ressemble

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tant au mensonge, ou dans la volition, l'esprit doit tirer parti de ses défauts, les faire tourner à son avantage.

Inversement, un très léger degré d'hypocrisie ne saurait, se trouvant chez tout le monde, être relevé comme significatif d'un type. 11 est plutôt un signe de l'état d'une société, et peutêtre, plus profondément, un symbole du sens de la vie. Nous ne pouvons l'éviter, et les personnes qui prétendent à la franchise complète simulent pour elles-mêmes etpour les autres, et se montrent ainsi un peu plus hypocrites qu'elles ne seraient obligées de l'être.

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Il est intéressant de comparer des personnes qui ont un fond de caractère commun, un certain nombre d'éléments de leurs personnalités assez semblables et qui, malgré ces analogies, se rattachent soit à des formes diverses d'un même type, soit à des types différents. Nous comprenons mieux les individus en les comparant avec d'autres personnes qui leur ressemblent assez et qui en diffèrent d'une manière appréciable. Et, d'autre part, nous saisissons mieux par là différentes formes de caractère. Nous voyons quels éléments les composent et comment elles sont transformées par certaines modifications de ces éléments, comment aussi on peut passer insensiblement des unes aux autres.

Je connais trois personnes chez qui l'on retrouve un ensemble de caractères analogues et qui diffèrent assez notablement

quant aux rapports de la franchise et de la simulation et quant aux apparences que prennent à cet égard leurs personnalités.

L'une est expansive, assez capable de mensonge, vive, avec l'imagination assez prompte et réfléchie pourtant, portée à s'illusionner et à faire illusion aux autres sur ses propres sentiments, un peu mobile et avec cela capable de beaucoup de ténacité, sachant bien profiter de sa spontanéité réelle, tout en s'y abandonnant et même, parfois, en en exagérant l'expression, montrant ainsi un intéressant mélange de sensibilité affectueuse, de laisser-aller et de sens pratique.

L'autre serait plutôt éloignée du mensonge, bien que, à ce qu'il me semble, elle ne se fasse pas une loi absolue de l'éviter. Elle serait, je crois, naturellement encline à l'expansion, mais l'amour-propre, une sensibilité vite froissée, une impressionnabilité extrême, une susceptibilité marquée la rendent souvent (rès réservée et lui donnent parfois l'apparence de l'indifférent. Capable d'affection et de tendresse, elle ne montre pas volontiers, comme la première, ses sentiments, elle les retient ou les laisse apparaître sous des formes de plaisanterie douce, d'exagération voulue ou de taquinerie.

La dernière est en quelque sorte intermédiaire entre les deux, parfois très expansive et parfois très concentrée, affectueuse aussi et passionnée même, mais changeant beaucoup le mode d'expression de ses sentiments, capable de parler avec une déconcertante franchise, capable de dissimuler et de mentir carrément.

La première est donc un expansif sensible, simulant parfois

la sensibilité et l'expansion, simulant parfois aussi la franchise, c'est à-dire prenant l'apparence de qualités qui sont réelles, mais ne se manifestent pas toujours quand et comme on le croit. La seconde se rattacherait plutôt au type du faux impassible (elle a, je crois, l'indifférence réelle et assez étendue, commune à bien des représentants de ce type) ou du réservé. Elle simule assez involontairement, selon les cas, des qualités opposées. Elle s'est fait, par ses apparences de réserve, attribuer une nature « sournoise », et certains ont loué avec exagération la force de sa franchise, à cause de son éloignement naturel pour le mensonge. La troisième, expansive et communicative parfois, souvent aussi occupée à cacher des impressions que son exlrême sensibilité rend vives et nombreuses, est en somme la plus complexe. Elle simule tantôt l'indifférence et tantôt l'expansion. Certaines de ses allures et de ses habitudes la prouveraient beaucoup plus réservée, plus dissimulée même qu'elle ne l'est, et d'autre part son expansion laisserait difficilement imagiuer la foule nombreuse d'arrière-pensées et d'arrière-sentiments qui s'agitent en elle.

De tels cas nous laissent entrevoir à quelle complication de mécanisme tiennent les apparences de certaines qualités, et aussi la réalité de certaines autres. On y comprend comment la force différente d'une qualité ou d'un groupe de qualités l'apparition ou la disparition d'un trait de caractère modifient l'équilibre général de l'esprit, nécessitent un remaniement de son économie, entraînent en de nouvelles combiuaisons ses principaux éléments, et transforment un type en en changeant, très diversement parfois, l'apparence d'une part et

la vraie nature de l'autre. Daus le cas dont je viens de parler, les différences de l'allure des personnes et de leurs simulations me paraissent dépendre, pour une grande part (car d'autres facteurs interviennent, et l'on pourrait discuter sur l'interprétation des faits), de la différence de l'intensité et de la soudaineté des désirs, ainsi que de l'expansion spontanée qui en résulte. La première des personnes que j'ai mentionnées aurait probablement moins d'illusions et plus d'exactitude si elle était moins exubérante, et la seconde serait moins véridique si les désirs naissaient en elle avec plus de force.

Voilà quelques-uns des cas où la franchise et la fausseté peuvent être simulées, où même elles peuvent se simuler l'une l'autre. D'autres qualités les imitent aussi selon le procédé de symbolisme déjà reconnu. Quelques traits de caractère reconnus pour des compagnons fréquents de la fausseté ou de la franchise, ou passant pour devoir accompagner ces qualités, en suggèrent l'idée et en donnent l'illusion. Un air bourru, par exemple, une façon de ne pas ménager l'amourpropre des gens, de leur dire des vérités désagréables (ou des mensonges), même de manquer de finesse, de politesse et de lact, servent à simuler une franchise intransigeante.

L'hypocrite cherche à se faire croire en flattant et compte alors sur le fond même de ce qu'il dit pour le faire accepter. Il peut aussi compter sur la forme en se montrant complaisant et

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poli, et pour d'autres raisons aussi il peut compter sur la forme en s'étalant grossier et rude. Il peut combiner des effets et joindre l'agrément du fond au désagrément de la forme. Je rappellerai, comme illustration, le portrait d'un homme politique traité sans bienveillance par Hugo :

Rustre exploiteur des rois, courtisan du Danube, Hideux flatteur bourru.

Je cite ces vers au reste à titre de simple indication et pour fixer les idées, n'ayant pas vérifié la parfaite ressemblance de l'image.

Cette simulation se rattache à d'autres ; la simulation de la grossièreté y peut être aussi visible que celle de la franchise.

Ces simulations de la franchise ou de la fausseté peuvent se résumer synthétiquement, et leur mécanisme s'indiquer en quelques mots. La franchise suppose deux principaux éléments : la véracité d'abord, l'abstention du mensonge, puis l'expansion. Inversement, l'hypocrisie se compose généralement de dissimulation et de mensonge.

Si l'une seule de ces qualités existe, son existence peut souvent faire supposer, par une association simple et naturelle, l'existence de l'autre. De là une certaine simulation de la franchise complète par l'expansion ou par l'éloignement pour le mensonge, de l'hypocrisie par la réserve qui est une sorte de simulation passive. Eu effet, la franchise ou l'hypocrisie sont

déjà quelque peu réalisées par l'existence d'une de leurs conditions principales. L'erreur porte sur leur importance et, pour ainsi dire, sur leur généralité.

Mais si une des conditions de la franchise est unie à l'une des conditions de la fausseté, la retenue à l'horreur du mensonge ou le goût du mensonge à l'expansion, il pourra se produire une simulation double. Le cas ne sera pas très rare, parce qu'une telle association de qualités est favorable à l'équilibre de l'esprit, qui a souvent besoin, pour ne pas trop se découvrir et s'exposer, de compenser la véracité par la réserve ou l'expansion par le mensonge. Alors, selon les circonstances, selon l'esprit des gens qui ont à nous apprécier, selon leur humeur, leur caractère, leurs dispositions envers nous, selon la clairvoyance particulière ou la fausseté spéciale de leur esprit, ils nous jugeront tantôt plus francs, tantôt plus hypocrites que nous ne le sommes. Nous aurons simulé, parfois involontairement et sans même en avoir conscience, la fausseté ou la franchise, en nous attirant les inconvénients et les avantages variables de ces deux simulations.

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