CHAPITRE II
La naïveté, la candeur et la méfiance.
Les naïfs et les candides simulent parfois la métiance. La naïveté, la candeur appartiennent à des esprits en qui la croyance se fixe vite, ou tout au moins sans opposition suffisante. Elles impliquent la confiance, et généralement la sympathie; une certaine ignorance ou quelque aveuglement, la faiblesse de la réflexion leur sont utiles. Tout cela suppose une association systématique assez prompte, généralement incomplète et prématurée, par laquelle l'esprit accepte aisément les nouvelles idées qui s'offrent à lui et lui sont, volontairement ou non, suggérées. C'est une sorte d'expansion retournée. La synthèse rapide et facile, au lieu d'être, comme dans l'expansion, l'acceptation immédiate d'une expression, devient ici l'acceptation immédiate dune impression. Elle est centripète, tandis que l'expansion est centrifuge. Aussi n'est-il pas étonnant de voir assez souvent unies l'expansion et la naïveté, qui dépendent d'une même qualité de l'esprit, d'un même procédé général.
La candeur et la naïveté peuvent avoir des origines, des
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natures, et par suite des valeurs très différentes, et qu'on ne sait pas toujours bien distinguer. De là, un certain nombre de simulations. Parfois, elles semblent « essentielles » et, pour ainsi dire, idiopathiques. Elles dérivent d'une qualité primitive deresprit.quel'expériencenecorrigera jamais toutà fait.Toutau plus pourra-t-elle la diminuer, en arrêter les effets, la masquer insuffisamment. D'autres fois, au contraire, elles dépendent davantage de phénomènes accidentels ou transitoires, elles se rattachent à des idées erronées sur les gens et sur les choses, à une ignorance que l'expérience pourra dissiper, que les heurts et les froissements feront disparaître. Dans ce cas, elles ne produisent qu'un type passager, que traverse l'individu, mais dont il sortira tôt ou tard. Et rien n'est plus commun, en effet, que d'entendre parler de la naïveté de l'enfance ou du sens avisé des vieillards. La naïveté, la candeur parent l'esprit d'un air de fraîcheur et de jeunesse, et lui donnent même parfois une apparence enfantine, dont quelques naïfs ne se débarrassent jamais. Elles indiquent, en somme, un certain manque d'équilibre, dû à la formation prématurée, insuffisamment contrôlée, d'une croyance, d'un sentiment, d'une détermination. Ce défaut peut révéler un manque d'expérience ou un manque de réflexion, dont les causes et les conditions sont très variables. Le diagnostic à porter, l'appréciation à faire, sont bien différents selon les circonstances. Parfois, elles accompagnent uDe concentration exagérée de l'esprit et parfois son éparpillement. Le premier cas est celui du savant préoccupé par ses travaux, ignorant des réalités de la vie, et qui se laisse duper lorsqu'il traite une affaire ; le second est celui de l'enfant qui accepte sans contrôle
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et sans méfiance les idées qui se présentent à lui, et les lâche aussi aisément qu'il les prend. Des causes opposées produisent un même elïet : l'organisation incomplète des phénomènes, l'indépendance relative des éléments psychiques, et le défaut d'adaptation de l'être à son milieu. Une systématisation serrée etraide des phénomènes psychiques reste toujours incomplète, elle empêche l'esprit d'accueillir les nouveaux éléments, de les encadrer et d'en tirer parti, ils restent en dehors de l'organisation mentale, livrés à eux-mêmes, dépérissentou se développent mal. Elle équivaut, en ce qui les concerne, à la faiblesse de l'organisation générale et à l'éparpillement de l'esprit.
Des apparences semblables correspondent ainsi à des réalités psychiques bien différentes, comme certains troubles cérébraux analogues peuvent être causéspar l'anémie et par lacongestion. L'inexpérience, l'ignorance, la simplicité naturelle, la bêtise, la concentration de l'esprit et la prédominance despotique d'un sentiment ou d'une idée, l'éparpillement des pensées, le besoin de confiance, de sécurité et de sympathie peuvent donc se traduire par des paroles, des actes, des expressions, des manières d'être qui ne sont peut-être pas absolument identiques, mais qui se ressemblent assez pour être désignés par un même mot. Ils trompent parfois les bons observateurs, à plus forte raison les autres. C'est là une cause continuelle de simulation. Mais ici je ne pense pas qu'il se soit formé un ensemble de formes régulières de feinte, constituant autant de procédés d'attaque
et de défense. Les erreurs qui se produisent seront tantôt profitables, tantôt nuisibles à ceux qui en sont l'objet, mais ne paraissent guère provoquées par des simulations, instinctives ou voulues, à formes définies. Une naïveté due à la concentration de l'esprit fera passer un homme d'intelligence profonde pour un niais, quelques ignorances parfois purement verbales et assez naturelles chez un jeune homme pourront donner à un esprit très fin des apparences d'imbécile. Mais ces erreurs ne rentrent pas dans les faits que j'étudie. Ce qui s'en rapprocherait davantage, c'est la simulation de l'innocence ou de la bonté par la bêtise, ou le manque de réflexion. La difficulté à deviner, à comprendre certaines mauvaises pensées, des actes considérés comme immoraux ou criminels, est attribuée parfois à la candeur accompagnant la bonté, à la pureté d'un esprit incapable de croire au mal qu'il ne trouve point en lui et même de s'en faire une idée. Elle n'est souvent que le résultat de l'ignorance et de la bêtise. L'ignorance des jeunes filles en matière physiologique est encore assez estimée, on y voit une garantie de beaucoup de bons sentiments, et cette « candeur » spéciale est très encouragée. Elle ne signifie pourtant qu'un manque de connaissances, qui peut accompagner bien des états d'âme divers ou une dissimulationlégitimesans doute, maispeut-êtreinquiétante.
Comme des expériences fâcheuses décident l'impressionnable à dissimuler sa sensibilité; et l'expansif à retenir son expansion, elles conduisent également le naïf à retenir et à dissimuler
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son penchant à la confiance. Sans doute, cette dissimulation implique déjà l'affaiblissement de la confiance, mais celle-ci peut rester bien plus grande qu'elle ne le paraît. Il se crée alors et il se développe une habitude de scepticisme, plus ou moins apparent, plus ou moins aiïecté, par lequel l'esprit tâche de se donner une apparence tout à fait opposée à son allure naturelle et primitive. Un des hommes les plus crédules et les plus mystifiés du dix-huitième siècle, Poinsinet, avait fini, dit-on, par prendre un air clairvoyant et désabusé, quand un ami s'intéressait à sa santé. Ceci peut servir d'exemple, d'exemple symbolique et représentatif, pour illustrer le procédé en question.
Ce procédé mène au type du faux^méfiant, qui est au fond un naïf. La transformation qui s'est produite en lui est certainement réelle. La naïveté varie, la place qu'y tiennent l'ignoraDce et le défaut d'habitude peut être réduite, l'expérience la corrige un peu de mille façons. Tout au moins produit-elle, pour préserver l'esprit, une certaine habitude de prudence, d'hésitation qui atténue les effets. Tout en restant porté à la confiance, le faux méfiant s'y livrera moins, il hésitera davantage, se réservera. Il aura appris à suspendre son jugement, il se dira même avec quelque orgueil : « Il faut se méfier », et il sera réellement un peu plus méfiant.
Mais cette transformation reste imparfaite et partielle. La méfiance acquise ne détruit pas la naïveté. Elle reste souventcomrae extérieure à l'esprit, surajoutée. C'est uninstrument dont il se sert, mais qui lui demeure étranger. Tel un enfant à qui on a donné une fourchette, mais qui mange plus volontiers avec ses doigts.
ïl arrive que la naïveté et la méfiance ne s'équilibrent pas. Elles subsistent l'une à côté de l'autre sans se bien coordonner, et l'homme qui garde une naïveté exagérée souiïre parfois d'un accès de défiance bien intempestif. Dans cet état, le faux méfiant s'imagine souvent qu'on le trompe, mais cela ne le détourne pas de croire ce qu'on lui dit, de se fier aux apparences qu'on lui montre. Lui-même, s'il a l'habitude de l'observation psychologique, peut se rendre compte de cette double tendance. 11 parviendra à être presque aussi bien dupé qu'un autre, mais avec la consolation de lavoir assez souvent prévu. Il évite un peu la pénible surprise de la découverte et peut même y prendre quelque plaisir : plaisir intellectuel, plaisir d'amour-propre. IJ lui est agréable de se dire et de dire aux autres : « Je m'en étais bien douté. »
En certains cas, s'il est desprit libre et perspicace, lorsque ses doutes sout trop forts et l'empêchent de s'abandonner à sa crédulité spontanée, le faux méfiant souffre de ne pouvoir croire. Il se fait volontiers le complice de celui — ou de celle — qui cherche à le tromper. Il lui suggère des arguments destinés à le convaincre lui-même, lui en suppose au besoin, et parfois croit voir dans ses maladresses la marque de sa sincérité. Le grand désir du faux méfiaat est de concilier sa confiance naturelle et son scepticisme acquis en se donnant de bonnes raisous de croire. S'il finit souvent par les trouver, il n'a pas toujours la joie de les conserver longtemps.
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Le faux méfiant peut unir ainsi à une confiance dangereuse des apparences de méfiance et de réserve qui trompent parfois. Cette simulation est une sauvegarde. La fausse méfiance ressemble à la fausse impassibilité, elle en est le complément, comme l'expansion ressemble à la naïveté et la complète. De même que le faux impassible et le réservé ne laissent rien passer au dehors, sans précaution, de leurs émotions intimes, le méfiant ne laisse rien entrer en lui de ce qui lui arrive du dehors sans un sévère examen et le faux méfiant établit ainsi une barrière entre les autres et lui. L'homme qui se méfie de tout par principe, a priori, par besoinde réagir continuellement contre sacrédulité, qui s'attend continuellement à être trompé, prend instinctivement ou par une expresse volonté une apparence de réserve, de prudence, de soupçon qui peut détourner les autres de chercher à le duper.
Il renforce cet effet en parlant volontiers de son scepticisme, il se répand en propos amers sur rhumauité. Cela lui évite pas mal d'illusions et de déceptions. La réserve, la timidité lui en épargnent d'autres, en l'empêchant de s'y exposer. Il sera porté à croire ce qu'on lui dit, et il lui est pénible de ne pas ajouter foi aux récits invraisemblables, encore qu'il en tire quelque orgueil, mais à l'avance il s'est dit et il a dit qu'il fallait se méfier du monde entier, et il aura découragé quelques communications. Une fois lancé dans une affaire, il ne saura peut-être pas faire preuve d'un discernement bien aiguisé, mais
il évitera par précaution bien des occasions de s'engager en des affaires nuisibles. Ses allures écarteront de lui quelques-uns de ceux qui éviteraient de le tromper. Il a entouré son verger d'une clôture peu solide, mais d'aspect rébarbatif, et il l'a planté dans un endroit solitaire. Il a peint sur son mur des ronces touffues et des grillages déchirants. Cela suffit pour écarter quelques maraudeurs qui n'y regardent pas de trop près et qui ont, à leur portée, d'autres jardins d'apparence plus aimable.
Une forme extrême du type est réalisée par des gens qui, sans être dupes, agissent comme s'ils l'étaient. Chez eux, la méfiance a envahi l'intelligence et l'a reformée, mais elle n'a pas suffisamment influé sur la conduite. Ils ne sont plus naïfs d'esprit, ils le sont toujours de cœur et d'habitude. Ils se laissent bénévolement tromper ; leur affection, leur faiblesse aussi les y poussent. Assez perspicaces pour voir clair, ils manquent d'énergie. Ou bien, ils prennent un certain plaisir, de nature et d'origine variable, à prendre les intérêts de leurs adversaires. Ils se laissent tromper par eux comme on se fait gagner au jeu par un enfant que l'on veut amuser.
Le type du faux méfiant peut revêtir bien des formes diverses, selon la force de la confiance, selon les sentiments qui la soutiennent, et selon ceux qui font naître la méfiance affectée, selon les idées qui l'accompagnent, et selon l'ensemble du caractère quile réalise, momentanémentoud'unemanière durable. Chacun, sans doute, a eu l'occasion d'en observer quelques variétés. Son importance dans la personnalité est aussi très variable. Il peut être accidentel ou permanent, prépondérant ou subordonné, le out à des degrés différents.
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Inversement, les méfiants et les habiles simulent la confiance et la naïveté, comme les réservés simulent l'expansion. Les conditions de la vie sociale, ou tout au moins de la plupart de ses formes, nous inspirent à tous, en bien des cas, les apparences sincères ou simulées de la confiance, et rendent même parfois fructueuse la simulation de la naïveté. La politesse nous ordonne de paraître croire ce qu'elle ordonne aux autres de nous dire sans le penser. Mais ce n'est souvent là, pour ainsi dire, qu'une simulation de simulations.
Peut-être le type du faux confiant, du faux naïf, est-il moins spécial et moins précis que celui du faux méfiant. Je ne vois pas qu'il ait produit des formes psychologiques aussi nettes. On rencontre plutôt, me sernble-t-il, la fausse confiance que le faux confiant. Je veux dire que la simulation de la confiance est un procédé nécessaire et souvent employé, mais qui n'arrive généralement pas à devenir la caractéristique d'un individu, un trait d^ caractère dominateur, et qui modifie secondairement les sentiments et la conduite d'une manière régulière et nette. Peut-êtreaussi d'autres recherches en ce sens donneraientelles d'intéressants résultats. Je ne saurais supposer que j'ai reconnu toutes les simulations.
Il convient cependant de rappeler une série d'apparences trompeuses. La confiance est simulée parfois pour provoquer une confiance réciproque. Aussi est-il prudent de se méfier des per-
sonnes qui nous annoncent qu'elles vont nous donner l'exemple delà confiance — comme delà plupart des gens qui s'affirment pourvusd'unequalité quelconque. Lanaïveté,labêtisemêmesont feintes pour désarmer la prudence de celui avec qui on traite une affaire, pour lui inspirer confiance, pour l'amener à se démasquer, tout au moins à se laisser pénétrer, par quelque parole mal mesurée. La fausse candeur de quelques jeunes filles est une simulation du même ordre. Elle est une sorte de coquetterie, et aussi un effet d'une tendance assez naturelle à se conformer à ce qu'on attend d'elle. C'est une simulation qui dépend directement d'un état social donné, des idées régnantes et des sentiments qui les accompagnent.
S VI
La simulation de la confiance et celle de la méfiance peuvent se rencontrer et se combiner chez une même personne. Je parlais tout à l'heure des faux méfiants qui, tout en se rendant compte qu'on les trompe, agissent comme s'ils étaient convain eus. Et, en effet, les personnes de ce type sont bien moins gardées qu'on ne le jugerait à les entendre parler et même à deviner leurs idées, mais elles sont aussi beaucoup moins naïves qu'on ne le croirait à les voir agir. Elles sont confiantes par leur conduite, méfiantes par leurs pensées. Aussi peuvent-elles tromper aussi bien celles qui, les jugeant d'après celles-ci, se fieraient à leur confiance, que celles qui, s'en rapportant à cellelà, compteraient trop sur leur méfiance.
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L'effet encore ici dépend de l'observateur. Selon ses dispositions, la simulation s'exercera dans un sens ou dans le sens opposé. Selon qu'il remarquera tout d'abord la conduite ou les idées et les paroles, selon qu'il s'attachera davantage aux unes et aux autres, il errera dans des directions contraires.
Cette double simulation, assez involontaire, peut avoir une utilité double et différente pour chacun de ses sens. Elle sert le simulateur en empêchant les autres de se tenir en garde contre lui. S'ils croient à la confiance, à la naïveté, ils penseront n'avoir pas besoin de prudence. Ils risquent alors de faire des fautes, de se découvrir, et, parleurs maladresses, de finir peut-être par rendre efficace une prudence d'abord simplement théorique. Les types ne sont pas immuables, et s'il reste au faux méfiant quelque énergie, il peut être amené par quelque duperie plus forte ou plus désagréable à conformer enfin sa conduite à ses idées. Et d'autre part, avec les gens qui remarqueront surtout sa méfiance, il profitera des avantages de sa réputation un peu usurpée de prudence. 11 est vrai que la première simulation peut avoir aussi ses dangers en exposant davantage l'individu, et la seconde en inspirant aux autres le désir de s'assurer contre lui. C'est affaire à lui de se servir selon les cas des deux feintes qui, grâce à l'incohérence de sa nature, sont à sa disposition. 11 peut y gagner quelque richesse d'adaptation s'il a de la souplesse. Mais il ne faut pas espérer, même ou surtout si la volonté intervient, se servir toujours pour le mieux d'une pareille ressource.