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CHAPITRE III

L'Orgueil et la Modestie.

L'orgueil et la modestie ont des manifestations complexes et souvent déconcertantes. Ce sont des qualités très variables d'ailleurs et la nature qu'on leur attribue communément reste vague etflottante. On désigne sous les mots de modestie et d'orgueil un certain ensemble de tendances profondes, mais aussi parfois une sorte d'apparence générale de la conduite qui peut recouvrir des réalités mentales bien différentes et provient de combinaisons très diverses d'éléments psychiques. Mais on s'imagine qu'à cette forme correspond toujours une qualité foncière qu'on est habitué à lui associer, à cause d'expériences antérieures, ou par tradition.

On constate certaines qualités, certaines tendances, — car les apparences qui trompent expriment bien quelque réalité, — eton leur attribue une portée qu'elles n'ont pas. On croit qu'elles impliquent d'autres qualités, alors quecette connexion, possible certainement, n'a rien de nécessaire. L'idée des corrélations psychiques, dont les formes scientifiques n'ont jamais été bien

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satisfaisantes, se rencontre aussi sous des formes frustes, populaires et spontanées qui le sont encore moins. Certaines inductions qui s'y rattachent sont si naturelles qu'elle passent inaperçues. L'esprit qui n'est pas très habitué à l'analyse en méconnaît la nature. Il les prend pour de vraies perceptions, pour des constatations immédiates. Il s'imagine qu'il aperçoit une qualité quand il ne surprend qu'une apparence qui pourrait être un signe de cette qualité, mais qui ne l'est pas forcément. Il ne voit pas la complexité de l'esprit, ni celle de la qualité dont il parle. De là, dérivent bien des erreurs d'une part, et bien des simulations de l'autre.

i II

La modestie consiste essentiellement àne pass'évaluer au dessus de sa valeur, à penser assez peu à cette valeur, à la croire plutôt inférieure à ce quelle est réellement, à ne pas vouloir jouer un rôle au-dessus de ses forces à moins d'y être moralement obligé. Et toutes ces manifestations de la modestie doivent être instinctives et assez rapides. Un homme qui penserait toujoursà son peu de valeur, qui s'en désespérerait ou s'y complairait, paraîtrait s'en exagérer l'importance, et manquerait par là de modestie. La tendance à ne pas chercher à se mettre en avant et à se faire remarquer découle logiquement de l'opinion médiocre qu on a de soi et du peu d'importance qu'on attache aux satisfactions d'amour-propre, mais elle est, en somme, une partie essentielle de la modestie.

La modestie est donc un ensemble assez compliqué, nuancé, un peu fuyant de sentiments, d'idées et de tendances. Or, ces sentiments, ces idées et ces tendances ne vont pas toujours ensemble. Et lorsqu'ils sont séparés, que certains d'entre eux entrent dans d'autres combinaisons pour constituer d'autres traits de caractère, il se produit des simulations et des erreurs.

Le modeste est réservé, par exemple, il s'efïace, évite lesoccasions de se mettre en avant. Mais celui qui s'efface n'est pas toujours un modeste, un homme qui n'a pas une bonne opinion de ses talents. C'est là une cause d'erreurs nombreuses et de simulations efficaces. Tout ce qui empêche Faction peut donner, en l'absence de contre-indications évidentes, l'apparence souvent trompeuse de la modestie.

Ce n'est pas toujours la mauvaise opinion que nous avons de nous qui nous retient d'agir, c'est aussi celle que nous avons des autres. Nous les jugeons incapables de nous comprendre. Si nous sommes en même temps susceptibles, si notre amourpropre s'irrite aisément, si nous nous sentons vite froissés ou heurtés, il n'en faut pas davantage pour nous maintenir à l'écart, pour nous empêcher d'agir et d'attirer l'attention, pour nous donner enfin cette forme spéciale de la modestie apparente, qui non seulement ne s'oppose pas à l'orgueil, mais qui lui est très souvent associée.

Bonne opinion de soi-même, sentiment très net et très fort, légitime ou excessif de sa supériorité, idée que cette supériorité ne sera pas reconnue, mépris ou haine de ceux qui la méconnaissent, impressionnabilité, amour-propre, voilà un ensemble de qualités qui peut faire accepter un homme comme modeste. Ici

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c'est l'orgueil même qui, par combinaison avec d'autres traits de caractère, revêt les apparences de la modestie, et même de 1 humilité. L'hypocrisie sociale contribue à ce résultat. Les exigences de la politesse auxquelles l'orgueilleux peut se conformer et qu'il peut même se complaire à exagérer facilitent Terreur. Pour les mêmes raisons qui font naître la fausse impassibilité, l'orgueilleux susceptible ne voudra souvent dévoiler ni sa susceptibilité ni son orgueil. Il pourra donner lui-même, comme raison de son inaction et de sa réserve, avec une ironie cachée qui le consolera un peu, son insuffisance et son indignité.

Voilà un exemple des combinaisons qui, en l'absence de la modestie, peuvent en donner l'illusion. Je L'ai choisi parce qu'il est particulièrement frappant, l'orgueil même aidant à simuler la modestie. Maison en trouverait bien d'autres. La paresse, l'égoïsme, la simple indifférence, le désir de la tranquillité, la crainte de se compromettre peuvent suppléer à la modestie et passer pour elle. La feinte est souvent involontaire. Mais elle est aussi employée consciemment et volontairement organisée. La modestie est un sentiment bien porté, convenable, qui ne blesse personne. Le paresseux et le poltron, pour se défendre d'agir, se couvrent de leur peu d'habileté et vantent les talents d'une autre personnequ'ils auraientplaisir à voir travailler ou se compromettre à leur place.

8 III

Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait aucune modestie chez les simulateurs et même chez les plus orgueilleux. Nous avons vu

que la modestie est complexe et mal définie. Après tout se savoir paresseux ou même indifférent, ou ami de la tranquillité, et ne pas vouloir accepter une fonction, un devoir que Ton remplirait insuffisamment, cela est, à certains égardsetrelativement, delà vraie modestie. Un moinsmodeste accepterait, quitte à se tirer fort mal de sa besogne, à la négliger, à se repentir de l'avoir entreprise. Et l'orgueilleux même qui se tient hautainement à l'écart, s'il agit ainsi, c'est qu'il se rend compte de son impuissance à entraîner les autres, à se faire apprécier à sa valeur présumée, et en cela, quel que soit son orgueil, on peut le trouver réellement modeste.

La fausse modestie et la vraie, l'orgueil, et l'humilité se rapprochent ainsi sur bien des points et se ressemblent. S'il y a de la vraie modestie au fond de la modestie simulée, la réciproque est vraie.

La modestie la plus pure ne peut guère aller sans un mélange d'orgueil. Le souci de faire bien ce que l'on entreprend, de proportionner sa tâche à ses forces, de ne pas s'exposer à des échecs et à des railleries signifie bien souvent une certaine fierté. N'est-il cependant pas un vrai modeste celui qui met son amour-propre à bien remplir sa tâche et qui désire pouvoir toujours s'estimer et être estimé, s'il présente d'ailleurs tous les caractères de la modestie ? L'humilité complète consisterait peut-être à ne rien décider par soi-même, à ne jamais se mettre en avant et à ne jamais se dérober ou se refuser à ce que proposent les autres, à ne pas opposer son propre jugement au leur. Encore faudrait-il choisir, sous peine d'une affligeante incohérence, les influences que l'on voudrait subir, et la possibi-

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lité de l'orgueil surgirait ici. Ne ferait-on mêmeque les accepter, cela montrerait encore la confiance que l'on a en son sens propre, même lorsqu'on veut l'abandonner.

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La modestie, même dans ses formes accentuées, n'implique pas forcément qu'on se juge très défavorablement. En certains cas, le phénomène primitif, essentiel, paraît être une tendance, dont les origines restent obscures, à ne pas se mettre en avant, ànepas agir devant les autresetde concert avec eux. L'idéequ'a le modeste de son infériorité serait alors secondaire, dérivée, inventée par l'esprit, sans qu'il s'en rende compte, pour excuser sa conduite. Il se duperait lui-même par la vraie modestie, comme il dupe les autres, parfois très volontairement, par la fausse.

Je verrais volontiers une confirmation de cette hypothèse dans un fait que j'ai constaté, mais dont je ne saurais indiquer la fréquence : l'esprit peut renoncer à cette idée d'infériorité, la remplacer même par des convictions entièrement opposées, et cependant ne pas modifier complètement ses allures. jS'il acquiert quelquefois plus d'aplomb et d'assurance, il garde encore le désir de ne pas se mettre en avant, il s'efface volontiers. (Je ne parle pas ici des cas où il sefïace parce qu'il ne croit pas possible d'obtenir sans contestation une fonction et des honneurs qui lui paraissent à la hauteur de son mérite, car nous retrouverions ici lasimulation de la modestie par l'orgueil.) Même l'assurance, l'aplomb n'ont pas forcément beaucoup grandi. C'est qu'ils tiennent à des causes bien plus propauliian — Mensonges 13

fondes et plus complexes que ridée de notre propre valeur. Ils se rattachent aux conditions de l'équilibre intérieur et aussi de l'équilibre entre les esprits. L'idée de l'infériorité peut être un élément de trouble et sa disparition le supprime, mais elle n'est parfois qu'un facteur assez insignifiant parmi beaucoup d'autres.

Nous retrouvons ici ce fonds de modestie vraie que nous signalions tout à l'heure chez l'orgueilleux réservé. Le fait de ne pas se mettre en avant implique la perception d'un désaccord entre nous et les autres. C'est nous reconnaître une infériorité relative. Nous pouvons l'expliquer par une supériorité plus haute, mais non la supprimer.

Sans doute, les faits que je mentionne ne fournissent pas une preuveabsoluedelaprimautédelatendance à la réserve etàl'effacementpar rapportauxautres éléments delamodestie. Il se pourraitqu'une opinion médiocre de soi ait produit d'abord la réserve, qui, d'abord subordonnée, serait devenue indépendante. Cependant, pour bien des cas, mon hypothèse me paraît plus vraisemblable. Quoi qu'il en soit, l'indépendance relative des éléments de la modestie n'en est pas moins réelle, et la tendance à l'effacement peut même arriver à dominer l'opinion médiocre de soimême, qui est peut-être encore plus essentielle à la complète modestie.

Pour apprécier la modestie, ses formes et ses simulations, il faut considérer que << l'infériorité » est une chose très variable, et non seulement par la quantité, mais par la qualité

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