I VI
Aussi n'est-il pas surprenant que, si l'orgueil dégénère parfois en modestie, la modestie, à son tour, simule l'orgueil. Un homme qui ne s'exagère point ses mérites, mais dont l'amourpropre ne se dresse pas à la moindre alerte, peut accepter sim plement, sans en peser longuement les inconvénients ni les avantages, une besogne difficile et peut-être flatteuse dont on veut le charger et qui attirera les regards sur lui. Il agit par sens du devoir, par entraînement, par suggestion ou par complai-
l'orgueil et la modestie 197
sance, par dévouement à des idées ou à des personnes. Peut-être est-il décidé par l'idée modeste que les autres voient mieux que lui quelle place lui convient. Cependant sa netteté et sa décision feraient croire à un orgueil caractérisé. 11 n'a pas l'amour-propre susceptible, et il agit simplement et sans protestations d'humililé. Cela suffit à donner l'air delà présomption.
Comme la simplicité, certaines formes de franchise, d'expansion, de courage peuvent nimber d'une apparence d'orgueil des gens qui ne sont pas orgueilleux, ou qui ne le sont pas plus que d'autres en qui l'orgueil ne se remarque pas. L'absence de phrases convenues, de formules imposées par l'usage, et que personne ne devrait prendre au sérieux, dont les plus orgueilleux même ne jugent pas toujours à propos de se dispenser (1), fait supposer qu'on manque réellement d'une sage modestie. Un critique reprochait beaucoup son orgueil à un écrivain célèbre, mort il n'y a pas bien longtemps, et ce reproche s'appuyait sur les appréciations que cet écrivain portait franchement sur lui-même. Ces appréciations, le critique les croyait justes, mais il estimait qu'il fallait en laisser le soin à d'autres. De sorte que l'accusation d'orgueil ne met guère en évidence qu'une franchise un peu expansive et peut-être une simplicité suffisamment modeste. Peut-être l'écrivain était-il orgueilleux tout de même, mais peut-être aussi était-il un modeste qui simulait l'orgueil. D'autres, en tout cas, qui s'exagèrent leur valeur et s'y complaisent davantage paraîtront relativement humbles parce qu'ils auront un amour-propre plus susceptible.
(i) Victor Hugo disait par exemple, en parlant de lui-même : « A défaut de talent, il a la conscience. » Il écrivait à des débutants : « Je ne sais pas si je suis un poète, mais je sais que vous en êtes un. »
§ VII
Dans tous ces cas si variés, la finalité psychologique et sociale n'apparaît pas toujours également. Elle est assez visible dans la fausse modestie. On peut la considérer actuellement, avec les illusions qu'elle produit, comme nécessaire à l'harmonie des esprits. Précisément à cause de l'orgueil de chacun, l'orgueil des autres paraîtrait intolérable à tous si cet orgueil s'étalait avec franchise, s'il ne se voilait pas sous des protestations convenues, des formules de politesse, des apparences de modestie. Et tout naturellement on sait gré aux autres de leur modestie si on la suppose réelle. Mais si même on se méfie de sa sincérité, on ne laisse pas d'en être touché, et peut-être leur en est-on, en certains cas, plus reconnaissant. De toute façon, c'est un hommage à notre personnalité qui ne saurait que nous être agréable. La fausse modestie peut témoigner d'une déférence plus consciente et plus voulue. Mais si nous permettons aux autres de ne pas être intérieurement modestes, noussommes choqués que leur bonne opinion d'eux-mêmes s'étale au dehors. Ce qu'on reprochait à l'écrivain dont je parlais tout à l'heure, ce n'était pas ce qu'il pensait de lui-même, puisqu'on était de son avis, c'était ce qu'il en disait.
En revanche, la simulation de l'orgueil par la modestie est un de ces cas où la feinte ne paraît guère susceptible