L ORGUEIL, ET LA MODESTIE
d'être utilisée. Elle est produite fatalement par des ensembles de causes d'ordre psychologique et de causes d'ordre social, sans que ni l'individu, ni la société semblent pouvoir en tirer systématiquement parti. Elle a, sans doute, ses compensations et peut indirectement être utile, mais directement et par ellemême elle ne peut pas avoir, semble-t-il, qu'une utilité assez faible. 11 est possible qu'elle attire en certains cas plus de considération et de respect à l'individu, possible aussi qu'elle écarte de lui des familiarités désagréables. Mais elle peut décourager de bonnes sympathies, et ses inconvénients éclatent. Au point de vue social, on peut la considérer comme une manifestation de la lutte sourde des individualités, un symbole de ce qui reste en nous tous d'irréductible aux habitudes de la société, puisque le seul fait de se présenter tel qu'on est ou tel qu'on se voit équivaut presque à une provocation. Et alors cette involontaire simulation de l'orgueil préserverait le droit de l'individu, contribuerait, en affirmant la nature individuelle des esprits, à obliger la société à s'y accommoder un peu mieux. Elle tendrait à organiser, en somme, la synthèse sociale sur des bases plus larges et, en la rendant moins prompte, à la rendre plus solide et plus satisfaisante.
VI II
Aux simulations que nous venons d'étudier, il faut joindre c& qu'on peut appeler la fausse simulation de la modestie. Elle est une évidente manifestation d'orgueil, et le masque, non seulement laisse transparaître le visage, mais n'est pris que pour
mettre mieux en évidence la figure réelle. En somme, la simulation est ici annulée, et c'est pourquoi je n'ai pas à y insister beaucoup.
Cette fausse simulation a bien des nuances, et ses effets varient avec les personnes devant qui elle se produit. Quelquefois elle peut être bienveillante, non voulue; quelquefois elle est aggressive et hautaine. Les formules si humbles et si louangeuses des lettres de Victor Hugo par exemple ne dissimulent guère l'ampleur de son orgueil, mais elles sont une politesse gênante par son exagération, non une insolence. Au contraire, l'affecta tiond'humilité peut devenircruellement impertinenteadressée à quelqu'un que Ton a mis en état d'infériorité marquée. Mais les mêmes paroles dites sur un ton différent ou entendues par des oreilles différentes et plus ou moins longues, seront un témoignage de bonté ou un intolérable sarcasme.
La simulation d'une simulation devient alors une façon de mettre spécialement en valeur la nature du fond psychologique. Les deux négations valent bien plus qu'une affirmation. Rien n'est plus impertinent que l'affectation visible de la politesse, et plus orgueilleux que l'affectation visible de la modestie.
Et nous entrevoyons une fois de plus en tout cela la richesse, la complexité, la souplesse aussi et la variété inépuisable de toutes les combinaisons du mensonge et de l'erreur. Mais nous entrevoyons aussi, je pense, la nature relative d'une qualité morale et du défaut opposé et non seulement comment ils se simulent, mais peut-être comment ils se confondent.