‹ Les mensonges du caractèreChapitre 33 sur 44 · S II · texte numérisé non relu

S II

Sans doute, la tendance du timide au mensonge n'est pas, abstraitement considérée, nécessaire. Il se peut que sa sincérité, jointe à son impressionnabilité, aboutisse à des manifestations où la franchise est fort atténuée, et qui sont bien des mensonges d'une certaine espèce, à la fausse impassibilité, par exemple.

J'aurais cependant quelques réserves à faire au sujet des indications de M. Dugas, qui me paraissent, d'ailleurs, correspondre à une assez fréquente réalité. La sincérité du timide n'est pas universelle. Sans doute, la franchise qui, chez les natures fortes, s'allie bien à l'aplomb, détermine chez les natures plus faibles, plus délicates ou plus impressionnables, de la timidité. Mais rien n'empêche que la timidité se joigne, en certains cas, au mensonge, à l'hypocrisie, à la simulation vis-à-vis de soimême. Le timide peut se mentir, dans son for intérieur, et au sujet même de sa timidité. Il peut mentir également aux autres, spontanément et primitivement, s'il est à la fois Imaginatif, impressionnable et maladroit.

Et, d'autre part, les simulations du timide ne sont pas forcément très nombreuses. J'ai connu des timides qui simulaient peu et d'une façon plutôt négative, en retenant leurs impressions. La timidité se rencontre parfois chez des natures un peu molles, assez insignifiantes, gauches, sansactivité, chez qui les impulsions sont généralement faibles. Alors la vie mentale restera pauvre et peu active, elle sera gênée, arrêtée par la timidité,

sans que, à cause de la faiblesse des impulsions, cet arrêt des tendances produise une grande quantité de phénomènes de compensation et de défense, des faits de simulation bien nets. Une réserve d'apparence modeste, un effacement assez naturel, prédominent. Et je ne dis pas qu'il n'y ait en eux quelques mensonges, mais il n'y en a pas plus que dans la plupart des états que nous considérons comme les moins simulés.

Dans la plupart des cas, je crois cependant que les simulations seront abondantes. C'est ce que fait prévoir la nature même de la timidité. Etre timide, c'est essentiellement craindre de se mettre en avant, de se montrer, d'avouer ses idées et aussi d'agir. Par conséquent, c'est être au moins enclin à dissimuler, et toute dissimulation tend à devenir une simulation. Mais en même temps que la timidité pousse indirectement au mensonge, elle y pousse directement aussi. La nécessité où est le timide de se préserver, de défendre une susceptibilité assez ombrageuse, une sensibilité souvent vive et parfois excessive le conduit presque inévitablement à la tromperie.

Aussi la timidité s'unit-elle à la fausse impassibilité. Affecter une indifférence générale, c'est un moyen de défense assez pratique. Et par lui le timide peut profiter aussi de l'apparence des qualités secondaires qui se joignent souvent à la fausse impassibilité, comme il peut parfois en souffrir. Il pourra paraître fier et dédaigneux. Rien n'empêche qu'il le soit, mais rien non plus ne l'oblige à l'être, et il le paraîtra tout de même.

On trouve aussi des timides parmi les faux sensibles. Pour dissiper ou atténuer le malentendu qui s'établit entre lui et les autres, ou tout au moins, et plutôt, pour en atténuer les effets, le timide peut exagérer les sentiments qui le mettent en harmonie avec son entourage ou les simuler s'il ne les ressent pas réellement. Parfois il se laisse réellement influencer par ceux qui ont du prestige à ses yeux, au point de croire lui-même qu'il prend leurs sentiments et leurs idées, mais cela reste un peu surajouté. C'est un placage qui s'écaille facilement, ou qui s'ajuste mal. Les émotions, les opinions que le timide acquiert ainsi ne vont pas toujours à son air, on sent l'emprunt. Il ne parvient pas non plus aisément à les faire vivre, et quelquefois il se trompe lui-même, plus qu'il ne fait illusion aux autres. Parfois le résultat est plus satisfaisant ; la simulation arrive à recréer la sincérité. Mais ses effets ne réussissent pas toujours au timide. La gaucherie lui est nuisible, et il lui arrive d'exprimer ses sentiments, simulés ou non, d'une manière qui las rend peu sympathiques à ceux qui les partagent, et quileur est même d'autant plus désagréable qu'ils les ressentent aussi.

§ iv

Par elle-même* et sans que la modestie intervienne, la timidité simule assez souvent la modestie et la douceur. La modestie, car nous sommes portés à croire que la personne qui ne se met pas en avant y est portée par une appréciation exacte ou trop humble de ses mérites personnels. Nous avons examiné

tout à l'heure ce phénomène. La douceur parce que le timide parait ne heurter personne, ne pas tenir à imposer aux autres ses idées et ses goûts et ne pas y être obstinément attaché luimême. Il est peu encombrant, peu gênant, et l'on pense volontiers qu'il ne le deviendrait pas si les circonstances étaient changées, ce qui est un excès de généralisation. Des personnes, timides et douces devant ceux qui leur imposent, deviennent impérieuses et arrogantes quand elles se sentent a Taise dans leur milieu, quand elles n'ont plus affaire qu'à ceux qu'elles considèrent comme des inférieurs. 11 est des paysages, des chaumières, de vieilles tours que la brume qui les enveloppe pare dune grâce et d'un charme insoupçonnés de ceux qui ne les ont vus qu'au grand soleil. Il est aussi des âmes qui gagnent fort à s'envelopper dans le brouillard de la timidité et de la réserve. Chacun y voit un peu ce qu'il désire, et leur simulation involontaire et vague attire plus de sympathie que ne ferait leur expansion.

Si le timide paraît doux, faisons donc la part possible de l'illusion. De ce qu'il n'attaque pas, on va jusqu'à conclure qu'il serait incapable de se défendre. C'est une autre erreur, car le timide est souvent, obstiné et capable de violence si on le pousse à bout. Il ne faut pas méconnaître que, s'il peut être doux, affectueux et simple, il y a bien des chances aussi pour qu'il soit hautain, orgueilleux, impérieux et froid. Nous lisons souvent dans les articles nécrologiques sur des personnages célèbres qu'on s'est mépris sur leur compte : on les prenait pour des orgueilleux entichés d'eux-mêmes, et c'étaient des timides. Les deux choses ne s'excluent nullement. La timidité peut être

simplement le résultat d'un désaccord entre lindividu et son milieu, désaccord trop grand et trop clairement perçu pour que l'individu espère le faire cesser, s'il est d'une exigence excessive et d'une susceptibilité qui l'empêche de s'exposer aux froissements et aux représailles.

L'impression produite par les timides varie beaucoup, on le comprend aisément, non seulement avec les qualités propres du timide, les causes et la nature de sa timidité, mais aussi avec les personnes qui ont affaire à lui. Il n'est pas rare que le timide se concilie la sympathie attendrie et l'affection, ou qu'il obtienne au moins la tranquillité par sa réserve, par ses apparences de modestie et de douceur combinées avec une prudence avisée. Mais si certaines personnes sont attirées, rassurées, encouragées par la timidité, d'autres, au contraire, la confondent volontiers avec l'hypocrisie et le caractère sournois, parce qu'elles n'arrivent pas assez vite à apprécier la personnalité qui s'y cache. La réserve, la gêne du timide laissent beaucoup à deviner à l'imagination de ceux qui l'observent. Cela déplaît aux gens qui aiment à être vite fixés et qui ont l'esprit simple.

La simulation de la hardiesse par le timide mérite une mention spéciale. Elle se produit par réaction, soit pour masquer la timidité, soit pour en arrêter ou pour en amoindrir les effets, il n'est pas très rare que le timide affecte des airs hautains, des allures assurées et un peu arrogantes, tout au moins décidées

et nettes, parfois dédaigneuses. J'ai dit tout à l'heure que la timidité conduisait naturellement à revêtir ces apparences. C'est lorsqu'elles correspondent, au moins à quelque degré, à la nature intime du timide ou à son idéal, toujours quelque peu réalisé par lui. Mais il s'en sert parfois très volontairement, pour cacher sa timidité et son impressionnabilité, et c'est ici que commence notre simulation. Il réagit contre sa crainte, il la dissimule, il la masque même à ses propres yeux, il peut ne pi us la reconnaître et même s'empêcher jusqu'à un certain point de la ressentir. Sa simulation est assez analogue à la manœuvre des infirmes qui aiment à accomplir les prouesses spéciales que leur infirmité semblait devoir leur interdire et qui veulent compenser ainsi leur infériorité, la nier en quelque sorte, ou même s'en faire l'occasion d'un triomphe que le contraste rend plus glorieux. Il peut ainsi inspirer à son tour quelque crainte, renvoyer aux autres les impressions de gêne et d'opposition qu'il en reçoit. Il peut éviter des froissemenls, des familiarités pénibles, des affectations blessantes de supériorité et les maladresses d'une bienveillance protectrice qui l'exaspèrent. Mais il ne faut pas ne voir dans son procédé qu'une simulation. C'est souvent une partie de son vrai caractère qu'il emploie à réagir contre une autre ou à la cacher. Et il réussit bien souvent, en effet, à réagir et surtout à cacher sa tendresse, son impressionnabilité et des qualités qui le rendraient sympathique et vulnérable. Au reste, le timide est souvent capable de colère et d'emportement, mais aussi et peutêtre surtout de rage concentrée et de rancune.

La timidité qui provient d'une discordance entre l'individu et son milieu implique aussi une discordance intérieure et qui

parfois existe par elle-même. Mais cette discordance, il peut très bien l'expliquer comme l'autre, par sa propre supériorilé. 11 se trouve plus délicat, plus complexe, plus difficile à comprendre.

Les exemples de ces diverses simulations, qui se fondent toujours sur quelque réalité, sont assez fréquentes et chacun peut en observer. Je trouve dans le livre déjà cité de M. Hartenberg deux faits qui les matérialisent d'une manière assez amusante. Le premier nous montre le timide se rendant audacieux en simulant l'audace. Il se rapporte au « trac » des acteurs et c'est M. Claretie qui le raconte : « l'excellent Landrol, le vieux rentier du Gymnase, tremblait intérieurement à chaque pièce nouvelle, et quelle quantité il en joua, pourtant! « Alors, me disait-il, pour me rassurer, me raffermir, je regarde le public bien en face dès mon entrée en scène, je prononce mentalement le mot de Cambronne et dès cet instant, c'est fini, en avant, je charge comme un soldat (i). »

Le second fait met en évidence diverses réactions : la colère, le silence vexé, et aussi la volonté de simuler l'aplomb. La simulation n'aboutit pas, au lieu que dans le cas précédent elle arrivait à reformer momentanément l'esprit, mais le cas n'en est pas moins instructif et peut-être même lest-il par là davantage.

Le héros de l'histoire est un romancier encore connu et qui eut son heure de célébrité : Alfred Assolant. Il était, dit-on, « timide à un point qu'on ne saurait imaginer ». Très facile à

(i) Hartenberg, Les timides et la timidité, p. 161.

paulhan — Mensonges H

déconcerter, « à la moindre attaque, il balbutiait, à moins qu il ne se mît en colère ». Mais la plupart du temps il s'enfermait, contre la plaisanterie, lui qui la plume à la main avait la riposte si vive, dans un silence hérissé. Je ne crois pas que, de sa vie, il ait en causant achevé une phrase.

« C'est précisément cette lutte contre l'impossible qui le tentait. Le nature lui avait refusé le don de la parole; il voulait être orateur. Quand on vint le chercher pour faire une conférence rue de la Paix, il ne balança pas un instant, et ce qu'il y a de plus plaisant, c'est qu'ayant accepté de courir ce hasard, il ne songea point à mettre de son côté le plus de chances qu'il pourrait. Il s'assit donc pour la première fois, sur la chaise du conférencier avec une ingénuité de confiance qui n'est intelligible qu'à ceux qui ont connu cet être incohérent et désaccordé. » Le résultat fut qu'il ne put venir à bout de sa première phrase, ramassa ses papiers et sortit (1).

(1) Hartenberg, Ouv. cité, 178-179. Le fait est emprunté à Sarcey.

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